William Blake, Les Portes de la Perception

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« Tout honnête homme est un prophète. Il émet son opinion aussi bien en matière privée qu’en matière publique, disant : « si vous continuez ainsi, il vous arrivera ceci. » Il ne dit jamais : « ceci arrivera quoi que vous fassiez. » Le prophète est un voyant, pas un dictateur arbitraire ».1 Dans cette note marginale de 1798, William Blake nous donne les moyens de prendre à sa juste mesure ce qu’il appelait lui-même ses « prophéties », ses « visions », dont le simple titre, rebutant la tradition rationaliste, a entouré son nom d’une aura plutôt négative : celle d’un « enlumineur illuminé », d’un doux rêveur ésotérique doué pour la peinture mais ayant peu à donner à la philosophie. Blake fut pourtant, autant qu’il fut poète, un authentique philosophe – et s’il a exposé sa philosophie en vers, en maximes ou en récits de « visions mémorables » (memorable fancies), son vocabulaire et son questionnement témoignent d’une intense fréquentation du platonisme antique, traduit à son époque par Taylor, ainsi, nous allons le voir, que de l’empirisme anglais. C’est dans ce cadre qu’on peut mieux aborder la célèbre formule reprise par Aldous Huxley dans son ouvrage Les portes de la perception, et qu’il faut lire comme un prudent avertissement hypothétique plutôt que comme un décret irrévocable : « si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. 2»

Cette phrase apparaît dans une œuvre en prose de 1793 intitulée Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, qui fut traduite intégralement par Gide3 et (partiellement) par Georges Bataille4 dans l’entre-deux-guerres. Les deux écrivains ont insisté sur l’aspect moral, ou amoral, du discours blakien. Leurs oreilles nietzschéennes avaient sans doute été grisées par ces formules prononcées par « la voix du diable » (sic) : « toutes les Bibles ou codes sacrés ont été causes des erreurs suivantes :

1) Que l’homme a deux principes d’existence réels, à savoir un corps et une âme.

2) Que l’énergie qu’on appelle le mal, ne vient que du corps, et que la raison qu’on appelle le bien, ne vient que de l’âme. (…)

Mais sont vrais leurs contraires, à savoir :

1) L’homme n’a pas de corps distinct de son âme, car ce qu’on appelle corps est une portion d’âme répartie entre les cinq sens5, les principales entrées de l’âme à cette époque.

2) L’énergie est la seule vie, et procède du corps ; et la raison est la limite ou circonférence extérieure de l’énergie.6 »

Ni l’un ni l’autre n’avait vraiment pris au sérieux la question de la perception induite par cette critique du dualisme. Le chapitre d’où est extrait notre formule s’appelle « une vision mémorable », dans lequel le narrateur-philosophe nous raconte sans sourciller qu’il a dîné avec les prophètes Isaïe et Ezéchiel (souvenons-nous que tout honnête homme est un prophète). Alors qu’il leur demande comment ils eurent l’audace de prétendre que Dieu leur avait parlé, Isaïe répond : « je n’ai vu aucun Dieu et n’en ai entendu aucun par une perception organique finie ; mais mes sens ont découvert l’infini en toute chose 7». Quand il demande pourquoi Ezéchiel a mangé du fumier et est resté si longtemps allongé sur le côté, Ezéchiel répond : « Par désir d’élever les hommes à la perception de l’infini.8 »

S’ensuit une étrange redéfinition de l’apocalypse :

Le chérubin ne montera plus la garde devant l’arbre de vie ; et alors toute la création sera consumée, et apparaîtra infinie et sacrée, alors qu’elle apparaît aujourd’hui finie et corrompue.

Cela sera rendu possible par une amélioration du plaisir sensoriel9.

Mais d’abord l’idée que l’homme a un corps distinct de son âme doit être effacée ; pour ce faire, je recourrai à la méthode d’impression de l’enfer, par des corrosifs qui en enfer sont salutaires et médicinaux, dissipant les surfaces apparentes et révélant l’infini qui était recelé.

Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie.

Car l’homme s’est refermé sur lui-même au point de voir toutes choses à travers les étroites fissures de sa caverne.10

Voilà donc le contexte. N’entrons pas dans les dédales de la mythologie infernale que Blake a surtout puisé chez Milton et Swedenborg (pour réhabiliter systématiquement l’enfer, et le transformer en « lieu de délices »). Restons-en à la critique du dualisme, qui concerne à la fois la théorie de la connaissance et la libération morale : notons qu’au lieu de réduire l’esprit à la matière, ou l’âme au corps, Blake avait défini le corps comme une « portion d’âme répartie entre les cinq sens, qui sont les principales entrées (inlets) de l’âme. » Nul matérialisme, donc, mais en revanche, point de prison du corps, point d’opacité de la matière qui entraverait l’activité de l’esprit : une communication incessante, un lieu de passage, le corps comme lieu de passage de l’âme.

Le terme d’inlet était celui-là même que Locke avait utilisé dans l’Essai sur l’entendement humain pour définir la perception, « the first operation of all our intellectual faculties, and the inlet of all knowledge in our minds. »11 Blake a lu et annoté l’Essai de Locke avec la plus grande attention, souvent pour le critiquer, mais il est probable que son choix lexical en ait été directement influencé. Plus intéressant encore est de rapprocher notre texte de ce que dit Locke d’une possible altération de la perception, ou plutôt d’une possible augmentation des sens : de même que l’homme, comme certains animaux, pourrait avoir moins que cinq sens, rien n’empêche de concevoir qu’il en ait plus de cinq. Mais rien ne nous permet d’imaginer à quoi ressemblerait le monde ainsi perçu.

Celui qui ne se placera pas orgueilleusement au sommet de toutes choses mais considérera l’immensité de cette fabrique et la grande variété que l’on trouve dans cette petite partie négligeable à laquelle il a affaire, celui-ci sera en mesure de penser que dans d’autres maisons, il peut y avoir d’autres êtres intelligents, différents, dont il a aussi peu de moyens de connaître ou d’appréhender les facultés qu’un vers enfermé dans le tiroir d’un cabinet peut connaître les sens ou l’entendement d’un homme. 12

Notons bien que Locke s’en tient à une transformation quantitative de la perception : toujours plus de sens, ou, à défaut, toujours plus de sense data, etc. Blake n’imagine pas tant une augmentation ou une multiplication qu’un renouvellement qualitatif, une intensification. Passage du fini à l’infini et non de l’inférieur au supérieur. Sur ce point, plus que Locke encore, c’est Berkeley qui semble avoir orienté la pensée de Blake en ce domaine. Dans les Principes de la connaissance humaine, il a pu voir en effet esquissé ce saut qualitatif :

Finalement, après divers changements de taille et de forme, quand le sens deviendra infiniment précis (infinitely acute), le corps semblera infini. Pendant quoi il n’y a pas d’altération du corps, mais seulement du sens. 13

Le progrès de la connaissance ne passe donc pas par une multiplication des données, des informations, mais par un raffinement progressif, une précision tendant à l’exhaustivité, c’est-à-dire à la perception de l’infinité. Nous comprenons mieux ainsi la métaphore du « nettoyage » des portes… à ceci près qu’à travers une porte, rien n’apparaît, si elle n’est pas vitrée, ce que Gide, d’ailleurs, assumera pleinement en traduisant « window » par « fenêtre »…

A l’évidence, Blake a considérablement déplacé le terrain de l’enquête. La position de Berkeley provenait de la thèse de l’infinie divisibilité de la matière. Le problème était purement ontologique. Mais Blake ajoute « sacré » à « infini » et « corrompu » à « fini ». La question n’est plus celle de l’existence des choses extérieures, de leur réalité et de leur divisibilité, elle est celle de leur valeur, de leur beauté et de leur respectabilité. C’est le plaisir, ou la joie, selon d’autres textes, qui seul reconnaît la pleine valeur de ce qu’il perçoit agréablement : en raffinant le plaisir, en le rendant infiniment précis, l’homme pourrait ainsi reconnaître une valeur infinie en toute chose singulière. Blake s’inscrit par là dans la tradition néoplatonicienne, celle du « sculpte sans cesse ta propre statue » de Plotin, condition d’accès à la pleine révélation de la beauté du monde. Mais là où il est pleinement romantique, c’est que pour lui l’imagination, ou l’esprit poétique, ont un rôle fondamental dans cette entreprise. La raison est foncièrement restrictive ; l’imagination exige la totalité : « moins que tout ne peut satisfaire l’homme. »14 « Toute chose qui vit est sacrée », nous dit le chœur final du Mariage du ciel et de l’enfer. Mais cette conviction, semble-t-il, n’est sensible qu’à de rares moments d’honnêteté, d’imagination (c’est tout un pour Blake), fruits d’une ascèse et d’une longue patience (souvenons-nous de la réponse d’Ezéchiel). Dans les Augures de l’innocence, traduits par Bataille, il dessinera poétiquement les contours de cette joie sans mélange :

To see a world in a grain of sand

And a heaven in a wild flower,

Hold infinity in the palm of your hand

And eternity in an hour.15

Franck Lemonde


1Cité par Pierre Leyris dans sa préface à sa traduction des Œuvres de William Blake, t.III, Aubier, Paris, 1980 (Edition bilingue).

2Nous modifions la traduction de Pierre Leyris, qui choisit de traduire « as it is » par « ce qu’elle est » : il ne s’agit pas de la révélation d’une essence, mais d’un aspect, de ce qu’il y a d’infini dans cette chose.

3Traduction disponible chez José Corti.

4Cf La littérature et le mal, Folio Gallimard.

5Nous modifions la traduction de Pierre Leyris, en comprenant « discerned » comme « séparé, divisé, réparti », plutôt que comme « discerné », qui ici nous semble difficilement compréhensible.

6 Œuvres, III, p.159

7Ibid, p.168.

8Ibid, p.170

9Nous modifions la traduction de Pierre Leyris, qui choisit « jouissance sensuelle » pour « sensual enjoyment » : Blake ne nous semble pas référer exclusivement à la « sensualité », au « plaisir charnel », mais à une intensification de la perception. Enjoyment contient l’idée de libre usage, de pleine possession.

10Ibid, p.171-172

11Locke, Essay on the human understanding, II , IX.

12Essai, II, 2, 3.

13Berkeley, Principes de la connaissance humaine, §47.

14Œuvres, III, p.48

15« Voir un monde dans un grain de sable/ Et un paradis dans une fleur sauvage,/ Tenir l’infinité dans la paume de ta main/ Et l’éternité dans une heure. »

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