La vie des autres (2)

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II. L’art comme activité proprement émancipatoire

A l’instar de beaucoup d’artistes contemporains, le réalisateur de La vie des autres a donné de l’art une représentation proprement émancipatoire, et de l’artiste prenant pleinement conscience de lui-même l’image de la résistance à l’oppression et de la liberté politique. Schiller ne pourrait que lui donner raison, lui qui, fervent admirateur des idéaux des Lumières, luttait contre toutes les dictatures et pour qui le beau, l’art, étaient la voie(x) de la liberté politique, individuelle ou collective. Cette idée est également présente dans le film, sous les traits du dramaturge Dreymann, car la liberté morale qui puise sa source dans le sentiment du beau, est, elle, la source du progrès politique.

Source : Stock.Xchng

1. L’artiste, acteur du progrès politique.

Comme on l’a évoqué plus haut, chez Schiller, le progrès, la liberté politique sont conditionnés par la liberté morale, elle-même « jaillissant sous l’action de la beauté »[1]. Ainsi, le régime politique raisonnable est celui où l’homme, ouvert à la vie spirituelle par la culture esthétique, est enfin le représentant d’une humanité complète, libre moralement, « et à qui la liberté morale donne droit à la liberté politique[2]. »

Edifier en divertissant

En effet, le rôle moral du théâtre et de la culture esthétique, a évidemment pour Schiller, une portée politique et sociale. Le théâtre a le devoir de faire connaître l’homme à l’homme, d’instruire le peuple tout en le divertissant, et surtout d’être l’instrument de la lutte contre l’oppression politique par les modèles représentés par l’artiste. En effet, si « [t]toute amélioration dans l’ordre politique doit partir de l’ennoblissement du caractère, (…) comment le caractère pourrait-il s’ennoblir s’il subit les influences d’une constitution politique barbare ? » Cet ennoblissement, alors, est du ressort de l’artiste, et l’instrument dont il dispose est « le bel art ; ses modèles immortels sont les sources qui s’ouvrent à nous[3]. » Le modèle de la tragédie grecque est bien sûr l‘inspiration majeure des classiques allemands.

L’artiste hors du siècle

L’artiste, celui qui produit cette beauté, et a donc entre les mains l’instrument de l’éducation esthétique du peuple, de sa libération morale, ne devrait, surtout si le régime dans lequel il vit n’est pas celui de la liberté politique (et ce n’était, du temps de Schiller, pas le cas), pas céder aux avances de son temps. Par la noblesse que lui confère le beau, l’artiste a pour mission de (re)donner sa dignité à l’humanité, donc sa liberté : « L’humanité a perdu sa dignité, mais l’art l’a sauvée et conservée dans des pierres pleines de sens », disait-il de la Rome souillée, frappée d’ignominie par Néron, mais sauvée par la noblesse de ses édifices, la sacralité indéfectible des temples préservée par la beauté de leur style. Pareillement, « si l’art noble survécut à la nature noble, il la précède aussi dans l’enthousiasme qui met en forme et anime. Avant que la vérité ne projette sa lumière victorieuse dans les profondeurs des âmes, la faculté poétique intercepte ses rayons, et les sommets de l’humanité resplendiront alors que les moiteurs de la nuit rempliront encore les vallées[4]. » C’est pourquoi l’artiste doit tout d’abord détourner son regard de son environnement, aller chercher la beauté, la vérité, la liberté, la conscience du devoir moral, la noblesse d’âme, la vertu, ailleurs, « dans une époque meilleure », et reparaître à son siècle en y faisant « figure d’étranger »[5]. « Mais comment l’artiste se préservera-t-il de son temps et des perversions qui l’environnent de tous côtés ? En méprisant son jugement. Qu’il regarde en haut vers sa propre dignité et la loi, non en bas vers le bonheur et le besoin. Qu’il se libère à la fois du vain affairement qui aimerait à imprimer sa trace au moment fugitif, et de l’esprit de chimère qui avec impatience applique aux médiocres produits du temps le critère de l’absolu. (…) Qu’il aspire à engendrer l’idéal en la faisant surgir de l’union du possible et de la nécessité[6]. »

L’artiste initiateur et éducateur

Mais ce mépris ne doit s’exercer qu’à l’égard des puissants et non du peuple vis-à-vis duquel il a une responsabilité importante : l’artiste ne doit en effet pas se détourner avec dédain ou colère du monde réel, de la vérité historique ; il a la plus noble de toutes les missions, celle, tout en divertissant les hommes, de les initier au Beau, au Vrai, au Bien. « Si [un artiste] ami de la vérité et de la beauté me demande comment il doit s’y prendre pour satisfaire, malgré toute la résistance du siècle, le noble instinct de son cœur, je lui répondrai : engage le monde sur lequel tu agis dans la direction du bien ; alors le calme déroulement du temps amènera l’épanouissement (…) Vis avec ton siècle, mais sans être sa créature. Dispense à tes contemporains non les choses qu’ils vantent, mais celles dont ils ont besoin. » Ainsi, l’artiste de doit, ne peut se détourner du réel, de l’histoire. Il a un rôle d’initiateur qui, en produisant cet « état esthétique », doit les conduire à la liberté, à la dignité, et, par la noblesse de l’artiste, inspirer la leur. « En quelque lieu que tu les trouves, entoure-les de formes nobles, grandes, pleines d’esprit, environne-les complètement des symboles de ce qui est excellent, jusqu’à ce que l’apparence triomphe de la réalité et l’art de la nature[7]. » C’est au théâtre en particulier qu’est assigné ce but moral à visée politique. Dans la pensée de Schiller, ce rôle particulier du théâtre est manifesté dès 1784 dans un essai intitulé Die Schaubühne als eine moralische Anstalt betrachtet (Du théâtre considéré comme une institution morale), où il expose pour la première fois cette idée que la scène théâtrale a pour mission de manifester la véritable nature humaine, entre instincts et rationalité, « en faisant prendre conscience à l’homme de sa situation au monde : il est livré à la violence, aux passions, à la mort mais il est en même temps capable d’entendre le message de la vérité, de recevoir l’éducation au bien (…) et à la vertu. Le théâtre doit s’ériger en tribunal du bien et du mal, il doit diffuser la leçon de morale humaniste et rationaliste (…) qui permettra (…) de rétablir l’immense communauté de l’espèce humaine[8]. »

L’artiste dépositaire de la dignité humaine

Lourde tâche que celle de l’artiste, qui doit se détourner de son époque pour mieux contribuer à son progrès. Sa plus lourde erreur serait bien alors de céder aux exigences de son temps : « L’artiste est certes le fils de son époque, mais malheur à lui s’il est aussi son disciple, ou, qui plus est, son favori[9]. » Se compromettre, céder aux exigences « vulgaires » de la société ou du régime politique serait ainsi une trahison de son devoir de modèle, d’exemple, de protecteur et garant de la noblesse et de la dignité de l’homme: « La dignité de l’homme vous a été confiée : Préservez-la ! »[10] rappelait-il aux artistes. Cette injonction rappelle également celle de Kant, répondant à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », par l’invite suivante : « sapere aude », ose savoir, et, partant de cette reconnaissance, pour Schiller, ose transformer la société par la beauté et par la révélation du devoir moral que la beauté aura rendue possible[11].

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