JR ou l’art des clichés

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Cette volonté de trouver des points de contact entre deux univers en opposition anime également JR lorsqu’il entame la série Face 2 Face. Sans doute lui-même pénétré des clichés délivrés par la télévision et les journaux sur le conflit israélo-palestinien, l’artiste part alors à la rencontre de ces communautés déchirées : rien de tel, en effet, pour lutter contre les lieux communs, que de se confronter à la réalité, de la considérer avec ses propres yeux, sans intermédiaire… Lors de son premier voyage, en 2005, c’est donc avec son regard d’artiste et d’étranger que JR découvre ces populations. Touché par leur situation et leurs souffrances, il est aussi étonné par leurs nombreuses ressemblances et en vient même à considérer ces peuples comme « deux frères jumeaux élevés dans des familles différentes [11]». C’est alors que naît l’idée de prendre des photos qui fonctionneraient sous forme de diptyques, montrant chaque fois un israélien et un palestinien exerçant la même activité (chauffeur de taxi, sportif, religieux, artiste, enseignant…) de part et d’autre de la frontière qui les sépare. Il est intéressant de constater que la série est elle-même effectuée en binôme, puisque les images de JR sont accompagnées par les témoignages recueillis par Marco qui consigne les histoires, les espoirs et les inquiétudes des personnes ayant accepté de se faire photographier. Leur démarche conjointe atteste ainsi d’une volonté louable de se rapprocher des gens, d’être à l’écoute de ce qu’ils ont à dire et à transmettre.

Cette proximité est perceptible dans les images prises par JR avec l’objectif grand-angle qui lui permet d’être très près des modèles, auxquels il demande de mimer la façon dont ils pensent que les autres les perçoivent… Ce protocole, déjà utilisé par JR pour la série Portrait d’une génération, acquiert ici une force nouvelle : inciter à une réflexion sur les clichés a en effet une toute autre signification dans cette région du monde où israéliens et palestiniens ne se connaissent souvent que par les médias, la rencontre étant empêchée non seulement par des frontières mentales, mais encore et surtout par un mur réel qui vient « balafrer l’espace, le schizer, […] scinder irrémédiablement l’ici et l’ailleurs, le Même et l’Autre[12] ».

Aussi le projet de JR peut-il sembler dérisoire au regard de cette situation tendue et complexe. Les témoignages de ceux qui ont accepté de se faire prendre en photo révèlent néanmoins que cette expérience est vécue comme un premier pas effectué en direction de l’ « autre » dont on découvre qu’il n’est pas si différent de soi. Pour les participants, ce projet apparaît ainsi comme une chance à saisir, offrant une possibilité d’apporter sa contribution, aussi minime soit-elle, à un processus de paix auquel on veut croire malgré tout…

© Image publiée avec l’aimable autorisation de l’artiste – JR, Face 2 Face, collage à Jérusalem, Israël, 2007.


© Image publiée avec l’aimable autorisation de l’artiste – JR, Face 2 Face, mur côté palestinien, après le checkpoint de Bethlehem, 2007.


Les portraits récoltés par JR en décembre 2006 sont ensuite tirés en grand format afin d’être collés en mars 2007, toujours de manière « sauvage », dans différentes villes de Palestine et d’Israël (Jérusalem, Bethléem, Ramallah,…). L’affichage de ces images opère alors comme une interpénétration non belliqueuse des deux communautés : ici il n’est plus de colons ou de kamikazes, mais des visages de palestiniens et d’israéliens réunis au sein de chaque diptyque et incorporés aux paysages urbains des deux côtés de la frontière.

Le choix des tirages en grand voire très grand format et du dispositif d’exposition somme toute assez risqué et osé (JR allant jusqu’à utiliser le mur qui sépare les deux communautés comme support d’affichage), rend incontournable le « face à face » entre les visages photographiés par JR et les citadins. Contraint à regarder l’autre dans les yeux, à le dévisager pour tenter de l’identifier, chacun se retrouve finalement confronté à ses propres préjugés : quelle représentation se fait-on de l’israélien quand on est palestinien et vice versa ? Peut-on distinguer au faciès l’israélien du palestinien ? Sont-ils physiquement si différents ? Qu’est-ce qui se lit sur ces visages ? Une simple image peut-elle livrer quelque chose sur les origines, les croyances, l’identité d’un individu ?

Ces questions induites par le projet Face 2 Face sont directement posées par Marco qui se joint à JR lors du collage des affiches et propose aux spectateurs curieux de comprendre ce que signifie cette action un jeu de devinette, visant à distinguer le palestinien et l’israélien sur chaque diptyque. La méfiance et le sentiment d’incompréhension que ces affichages peuvent d’abord susciter, font ainsi place au dialogue et au jeu qui a tôt fait de révéler les clichés dont chacun est pétri car les apparences s’avèrent souvent trompeuses…

Face 2 Face est donc à la fois un projet monumental, une exposition hors les murs d’immense envergure et un travail de fourmi, œuvrant à l’échelle d’un individu face à un autre individu. La proposition de JR et Marco relèverait ainsi de ce que Paul Ardenne nomme, en référence à Gilles Deleuze et Félix Guattari, l’art « micropolitique » [13]. L’œuvre Face 2 Face manifeste en effet une volonté d’agir sur le monde, en se confrontant au réel et en intervenant à un niveau local, « sans prétention à une occupation globale du terrain esthético-politique[14] ». D’autre part, JR et Marco ne se situent pas sur le terrain de l’injonction et des assertions irréfutables et n’ont pas vocation à apporter une solution toute faite au conflit israélo-palestinien : à l’inverse, le dispositif qu’ils conçoivent leur permet de s’effacer, pour donner une place essentielle à la parole et à l’échange. Opérant sur un territoire qui n’est ni celui de la politique, ni celui de la religion mais bien celui de l’art et du jeu, Face 2 Face trace alors un trait d’union, certes fragile et ténu, entre israéliens et palestiniens et creuse une faille dans le mur qui les sépare. Il nous semble ainsi que les images exposées sur le mur réel ne tentent pas de le faire oublier (elles n’en sont pas la négation) mais témoignent au contraire d’une volonté d’attirer les regards sur cette frontière de béton et sur les clichés bien ancrés qui ont sans doute rendu possible son édification. Aussi, en faisant vaciller ces barrières établies en chacun, l’œuvre paraît indiquer que la seule issue au conflit est à chercher à ce niveau local, à cette échelle microscopique de l’individu face à ses propres préjugés.

Civilisation de l’image ? Gilles Deleuze préférait pour sa part parler de « civilisation du cliché [15]», montrant ainsi à quel point nous sommes dominés par les stéréotypes et les images partielles qui donnent l’illusion d’accéder à une connaissance du monde… Or c’est de l’intérieur que JR tente de lutter contre cette vision lacunaire de la réalité, non seulement en exploitant avec virtuosité le médium photographique mais encore en utilisant les clichés dont nous sommes imbibés comme une matière première avec laquelle il est possible de jouer et travailler. C’est alors avec humour, dérision et provocation qu’il parvient à débusquer et démonter nos idées reçues. Aussi y-a-t-il fort à parier que nous n’avons pas fini d’entendre parler de JR et de ses clichés…

Marie Escorne

Bibliographie

ARDENNE Paul, L’Art dans son moment politique. Ecrits de circonstance, Bruxelles, La lettre volée, 2000.

ARDENNE Paul, Un Art contextuel. Création artistique en milieu urbain, en situation, d’intervention, de participation, Paris, Flammarion, 2004.

BAQUE Dominique, Histoires d’ailleurs. Artistes et penseurs de l’itinérance, Paris, Regard, 2006.

BARTHES Roland, La Chambre claire. Bote sur la photographie, Paris, Gallimard Seuil, 1980.

DELEUZE Gilles, Cinéma 1. L’image-mouvement, paris, minuit, 1983.

DELEUZE Gilles, Cinéma 2. L’image-temps, Paris, Minuit, 1985.

DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980.

DOMINO Christophe, A Ciel ouvert. L’Art contemporain à l’échelle du paysage, Paris, Scala, 2006.

HEINICH Nathalie, Le Triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998.

HILAIRE Norbert, L’Expérience esthétique des lieux, Paris, L’Harmattan, 2008.

LEMOINE Stéphanie et Terral Julien, In Situ. Un panorama de l’art urbain de 1975 à nos jours, Paris, Alternatives, 2005.

RANCIERE Jacques, Le Partage du sensible : esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.

SONTAG Susan, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgeois, 2000 [traduit de l’anglais par Philippe Blanchard en collaboration avec l’auteur].

Sur JR :

JR & Marco, Face 2 Face, Paris, Alternatives, 2007.

JR / 28 Millimeters, Londres, Lazarides Gallery, 2008.

Face 2 Face, film basé sur le projet de JR et Marco, écrit et dirigé par Gmax, 2007.

http://jr-art.net/

http://www.28millimetres.com


[11] Cf. http://www.face2faceproject.com/

[12] Dominique Baqué, Histoires d’ailleurs. Artistes et penseurs de l’itinérance, Paris, Regard, 2006, p. 148.

[13] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Micropolitique et segmentarité » dans Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, pp. 253-283 et Paul Ardenne, « L’art « micropolitique », généalogie d’un genre » dans L’Art dans son moment politique. Ecrits de circonstance, Bruxelles, La lettre volée, 2000, pp. 265-281.

[14] Ibid., p. 266.

[15] Gilles Deleuze, Cinéma 2. Op. cit., p. 33.

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