Les utopies en philosophie (1)

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Marie-des-Neiges Ruffo

Avec l'aimable autorisation de Stratis Kontelis

Avec l'aimable autorisation de Stratis Kontelis

Pourquoi nous intéresser aux utopies ? Si « raconter des histoires » peut permettre de réfléchir sur l’Être, peut être porteur d’un logos, il devrait en être de même avec un autre type de récit. Il nous faut analyser l’utopie afin de voir s’il en va de même qu’avec les mythes vus précédemment. (Cf. : le mythe d’Er, le mythe des races, et le mythe de Gygès) Il nous faudra tout d’abord tenter de définir en quoi consiste l’utopie, ce qui ne sera pas aisé, et comment cette compréhension de l’« utopie » nous fait découvrir ce qu’elle peut rationnellement nous dire de la coopération entre l’imagination et la rationalité. Comme pour les mythes, les utopies peuvent nous donner accès à une compréhension de l’intérieur de l’homme, de son âme, ce qui présenterait à l’évidence un intérêt majeur pour le philosophe.

Dans notre commentaire de La République, nous avons distingué les mythes des utopies entre autres parce que La Callipolis n’en est pas une puisqu’elle ne veut pas bouleverser la société. Elle présente « un modèle plutôt qu’une possibilité de changement [1]». Pour Mannheim, il n’y a pas d’utopie avant la Renaissance, il substitue d’ailleurs l’utopie chiliaste à l’Utopie de Thomas More comme point de départ, car selon sa définition, l’utopie moderne « se définit par cette conjonction entre un idéal transcendant et la rébellion d’une classe opprimée[2] ».

Selon la définition d’Alberto Tenenti, l’utopie est un « phénomène culturel et mental aux multiples facettes[3] ». En effet, l’utopie n’a « jamais voulu représenter une doctrine spéculative très précise, préférant s’en tenir à une démarche mentale et à un ensemble de thématiques récurrentes(…). Elle n’a même pas eu un noyau dominant de principes opérationnels, sauf dans quelques rares cas entre XIXe et XXe s. L’utopie s’est insérée ainsi dans un espace mental à elle, situé entre le philosophique et le politique, sans trop afficher de vérités universelles ou d’intuitions conceptuellement élaborées. Elle a préféré viser à une influence sur la société, se présenter au moins comme un repère en vue de ses transformations, de son amélioration et finalement de son retournement[4] ». Comme le dit avec justesse Ricœur, « c’est une question d’auteur[5] ». « L’utopie » n’est pas un courant de pensée, chaque utopie est le fruit d’une réflexion, d’une imagination, d’une sensibilité particulière, prise dans une situation sociale et un moment historique particulier, ressentis d’une manière particulière. Les thèmes abordés par l’utopie sont donc variés, mais l’on peut cependant dégager des traits communs. « Elle concerne tous les domaines de la pensée et de l’activité humaine. (…) Cela dit, c’est toujours l’organisation d’une société dans son ensemble qui est en jeu dans l’utopie.[6] ».

Typologie des utopies philosophiques

« Les utopies (au pluriel) ne se laissent pas aisément réduire à une signification centrale qui serait celle de l’utopie (au singulier) [7]». Mannheim nous fournit la solution pour penser le genre utopique, « l’utopie » en général, et les utopies individuelles. « Toute utopie se définit par son antagonisme par rapport aux autres[8] ». Ce qui est logique, si l’auteur considère l’organisation de la société qu’il décrit comme étant parfaite, elle ne peut être que la seule véritable. À ce titre elle s’oppose à toutes les autres qui ont pu être écrites avant elle, mais aussi à celles qui viendront après elle. « C’est le système de l’utopie comme un tout qui rend compte de l’opposition entre telle utopie spécifique et telle autre[9] ». « Il est essentiel que les utopies soient mutuellement en relation dynamique [10]».

Si nous voulons distinguer les utopies d’autres types de récits qui présenteraient aussi une société imaginaire, nous devons pouvoir faire appel à des critères. Mannheim en renseigne trois. Le premier est le critère de non-congruence, elle n’est pas « réelle ». Autrement dit, la description d’une utopie est non-congruente parce qu’elle ne fait pas le récit d’une organisation politique dont l’existence peut être attestée par la science historique de son temps. C’est pourquoi des idées développées dans une utopie, telle que la proposition de « salaire minimal garanti » par Fourier, peuvent ne plus être qualifiées à notre époque d’utopique, mais pouvaient l’être lors de leur rédaction. Pour Ricœur ce critère de non-congruence n’est pas le plus déterminant de l’utopie. Selon lui, c’est la volonté révolutionnaire qui caractérise l’utopie, la volonté de renverser la société de son temps, de rétablir une loi naturelle antérieure. Ce critère de non-congruence doit être mis en parallèle avec le critère de « convenance » de Mannheim. L’utopie ne doit pas être trop éloignée de ce qui serait « réalisable ». Il nous appartient de déterminer ce qui pourrait faire l’objet d’une mise en œuvre, ou ce qui relève de la pure fantasmagorie. Ce concept de « convenance » est flou, Ricœur parle à son sujet de « jugement de goût ».

Le deuxième critère ; elle est non-scientifique. L’utopie part du rêve, de l’imaginaire, mais se prétend entièrement rationnelle. « La forme exemplaire qu’en général assume l’utopie se manifeste sur un mode qui se voudrait rationaliste et qui est souvent doctrinaire [11]», « du fait que cette raison fait fi de la réalité courante et de ses exigences pour s’ériger en critère sans appel et comme indiscutable, sa démarche tombe dans l’abstraction [12]».

Suivant le troisième, on peut rapporter une utopie au discours d’un groupe social déterminé. Sans considérer que l’appartenance sociale est déterminante pour le type d’utopie développé, on ne peut nier l’importance du point de vue de l’auteur qui conditionne sa vision de la société, et qui donc influencera dans un sens ou dans un autre, ce qu’il développera. Nous pouvons considérer l’utopie comme une revendication, mais celle-ci pourrait ne pas concerner un groupe social particulier. « L’utopiste est un acteur engagé », qui ne se satisfait pas de la réalité qui l’environne et veut lui substituer un programme sensé apporter à l’humanité le bonheur qui lui manque. Tant qu’il y aura des insatisfaits, on peut penser qu’il y aura des utopies. « La raison devient utopique quand cette protestation contre le pouvoir en place ne trouve pas d’issue historique[13] ».

Ambiguïtés des utopies

Il faudrait pousser plus loin la conception de l’utopie comme tension dynamique entre les utopies. Chaque utopie est ambiguë, on retrouve cette tension entre des pôles différents à l’intérieur de l’utopie elle-même. Par exemple la même utopie peut à la fois critiquer la religion dans le but de s’en défaire et prétendre en créer une autre. C’est le cas de Fourier. « Les utopies ont cette caractéristique frappante : elles commencent souvent par une position radicalement anticléricale, et même antireligieuses, et elles s’achèvent en prétendant recréer la religion[14] ». Autres exemples d’ambiguïté : l’utopie s’éloigne de la réalité pour influer sur elle. Elle se prétend réalisable mais consiste en une exploration des possibles qui bute sur l’impossible. L’utopie programme tout sauf les moyens de sa mise en place. Elle peut mettre l’accent sur l’aspect rationnel, comme le fait Saint-Simon, ou sur l’aspect émotionnel, comme Fourier. L’une peut aspirer à une société tout autre, l’autre voudra réformer celle de son époque, la remettre à l’endroit. L’utopie peut avoir une fonction critique, et stimuler une réforme. Mumford avance l’idée qu’il y a deux sortes d’utopies; « celles qui sont des évasions et celles qui sont des programmes et veulent se réaliser[15] », l’utopie est « une brèche dans l’acceptation fataliste du pouvoir tel qu’il est[16] ». Elle touche à la question du pouvoir, et deux positions sont possibles à cet égard : « D’un côté, l’argument est que nous devrions nous débarrasser de tous les gouvernants à la fois. De l’autre, il est plutôt que nous devrions instituer un pouvoir plus rationnel. Ce qui peut donner lieu à un système coercitif, l’hypothèse étant que, puisque nous sommes gouvernés par les meilleurs, par les plus sages, nous devons nous conformer à la règle[17] ». Et enfin, l’utopie est à la frontière du sensé, que Ricœur désigne comme la fiction, et de l’insensé, ce qu’il appelle le pathologique.


[1] RICOEUR, l’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997, p 365

[2] RICOEUR, Op. Cit. P364

[3] art. « Utopie » in Dictionnaire de Philosophie politique, Paris, PUF, 1996

[4] Idem.

[5] RICOEUR, l’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997, p355

[6] GODIN, Faut-il réhabiliter l’utopie ?, coll. Lundis Philo, Editions Pleins Feux, p 11

[7] RICOEUR, Op. Cit. p 356

[8] RICOEUR, Op. Cit. p 362

[9] RICOEUR, Op. Cit. p 362

[10] Idem.

[11] art. « Utopie »in Dictionnaire de Philosophie politique, Paris, PUF, 1996

[12] Idem.

[13] RICOEUR, Op. Cit. p 376

[14] RICOEUR, Op. Cit. P 379

[15] RICOEUR, Op. Cit.p 380

[16] RICOEUR, Op. Cit p 363

[17] RICOEUR, Op. Cit. P 393

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