Philosophie et récits

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Par Marie-des-Neiges Ruffo

Fromoldbook.org

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Er le pamphylien, l’anneau de Gygès, le mythe des races… Ces narrations où se mêlent les divinités et les humains ne seraient-elles que de belles histoires, sans autre but que celui de divertir le lecteur ? Ou de purs récits mythologiques, témoins de la ferveur et de la croyance religieuse des Grecs ? Ni l’un ni l’autre. L’intention de Platon est tout autre. La République de Platon contient plusieurs mythes : que nous disent-ils? Il est paradoxal d’avoir recours aux mythes, à l’imaginaire, si l’on veut faire œuvre de philosophie. Les mythes peuvent-ils être porteurs d’un logos ? Lequel, et comment pouvons-nous l’appréhender ? Peuvent-ils nous donner des réponses aux questions que nous nous posons et auxquelles nous attendons des réponses rationnelles, mais auxquelles nous ne pouvons donner de réponse scientifique ? Pour le savoir, nous nous intéresserons tout d’abord à trois mythes bien précis de La République; Le mythe d’Er, de Gygès, et celui des races. Nous verrons ce que ces derniers éclairent du discours platonicien sur la Callipolis et la justice. Les utopies sont d’autres créations de l’imaginaire, et se revendiquent comme étant rationnelles, nous discernerons ce qu’il en est et comment nous pouvons les envisager. Nous allons voir si des narrations peuvent aider à réfléchir de manière rationnelle sur les sujets qu’elles évoquent, malgré que ces récits soient le produit de l’imagination. Ainsi nous analyserons comment la réflexion peut lier l’imagination et l’intellect, et ce que cela nous dit de la nature humaine et de la façon dont nous pouvons envisager de faire de la philosophie.

Précisons notre approche. Qu’entendre par « philosopher » et « raconter des histoire » ? Par « raconter une histoire » nous voulons dire exposer par un récit des évènements imaginaires[1], faire usage de sa capacité imaginative. Nous évoquerons ce que nous dit Platon du rôle de la philosophie, et donc indirectement de ce que c’est que philosopher. Philosopher peut vouloir dire « faire de la philosophie ». Qu’est-ce que la philosophie ? Le dictionnaire nous dit : « science qui étudie les êtres, les principes et les causes d’un point de vue général, abstrait », mais l’idée que la philosophie soit une science n’est pas acceptée par tous. Le dictionnaire nous en donne une autre définition, « Toute connaissance par la raison ». Qu’est-ce que la raison ? La « faculté pensante et son fonctionnement, chez l’homme; ce qui permet à l’homme de connaître, de juger et d’agir conformément à des principes, la faculté de penser, en tant qu’elle permet à l’homme de bien juger et d’appliquer ce jugement à l’action, principe d’explication [2]». En d’autres termes, philosopher voudrait dire faire usage de sa capacité de connaître, de juger, appliquer cette connaissance dans nos actions. Dans notre recherche nous comprendrons le terme philosopher dans le sens de réfléchir sur des problématiques philosophiques[3], en faisant usage de sa raison, comme capacité de comprendre sans faire appel à des explications surnaturelles, religieuses ou scientifiques. Pour répondre à notre problématique nous serons amenés à préciser comment l’activité philosophique doit s’effectuer.

On pourrait donc penser que la philosophie est auto-suffisante, et n’a nulle nécessité de recourir à un autre type de discours. Qu’elle fait appel à la seule raison et se passe de l’imagination. L’utilisation de l’imagination discréditerait-elle le travail de la raison ? Ne peut-on ou ne doit-on penser qu’en opérant une réduction au sein de notre esprit, en ne faisant appel qu’à la raison, comme la science le fait avec l’expérience? Cette réduction est-elle possible ? N’est-ce pas paradoxal de faire de la philosophie sur une réduction ? Nous voyons que des ouvrages philosophiques, tels que La République, font appel à des mythes. Qu’en conclure ? Que ce n’est pas un ouvrage de philosophie ? Que ce recours à un autre type de discours est une possibilité, une ouverture tolérée par la philosophie, qui n’enlève rien à la teneur philosophique du discours ? Qu’il s’agit d’une façon pour la philosophie de s’ouvrir à d’autres jeux de langages ? Nous verrons avec Platon qu’un ouvrage qui fait appel à l’imagination peut être un ouvrage philosophique. Mais ce recourt à l’imagination peut être plus qu’une possibilité pour le philosophe. Ce recourt est-il une nécessité pour la réflexion philosophique ? Peut-être est-il impossible de se passer de l’imagination pour penser, même s’il n’y a pas de mythe dans un discours. Il nous faudra montrer comment l’imagination va de pair avec la réflexion. L’emploi de ces mythes par Platon nous montrera la nécessité pour la philosophie de se dépasser, de s’ouvrir et d’intégrer la réflexion d’autres discours pour avancer dans sa réflexion. Parce que la philosophie étudie les êtres d’un point de vue général, elle ne saurait procéder par réduction, la capacité imaginative fait partie intégrante de toute démarche de pensée, parce que l’homme possède plus que sa raison. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle se doit d’intégrer des productions de type imaginaire. Les mythes ne sont pas les seules productions de l’imaginaire étudiées et présentes dans la philosophie. Nous observerons deux types de récits, les mythes et les utopies. La définition de l’utopie nécessitera un développement approfondi que nous aborderons ultérieurement.

Qu’est-ce qu’un mythe ? Le dictionnaire de Lalande donne trois définitions à ce terme. « Récit fabuleux, d’origine populaire et non réfléchie, dans lequel des agents impersonnels, le plus souvent des forces de la nature, sont représentés sous forme d’êtres personnels, dont les actions ou les aventures ont un sens symbolique. Se dit aussi des récits fabuleux, qui tendent à expliquer les caractères de ce qui est actuellement donné [4]» Il donne le mythe de l’âge d’or comme exemple. Nous verrons plus en détail comment un mythe comme celui-là peut justifier une organisation donnée lorsque nous étudierons le mythe des races. Si nous pouvons interpréter ses symboles, un mythe peut donner des réponses aux questions des hommes. En analysant le mythe de Gygès, couplé au commentaire d’Howland, nous verrons l’importance de l’interprétation pour comprendre comment un mythe peut être une réponse symbolique à une question. Le deuxième sens donné est celui-ci ; « Exposition d’une idée ou d’une doctrine sous une forme volontairement poétique et narrative, où l’imagination se donne carrière et mêle ses fantaisies aux vérités sous-jacentes [5]». Il nous faudra alors nous demander pourquoi un philosophe fait le choix d’utiliser un mythe plutôt que d’exposer ses idées de manière purement rationnelle. Lalande donne une troisième définition, où la distinction entre l’utopie et le mythe se trouve estompée. « L’image d’un avenir fictif (et même le plus souvent irréalisable) qui exprime les sentiments d’une collectivité et sert à entrainer l’action [6]». Dans ce sens-ci, le mythe serait l’équivalent d’une utopie. Or, le même dictionnaire possède une définition du terme utopie, Lalande reconnaît donc la distinction enter l’utopie et le mythe. Si Lalande considère cette troisième définition comme étant celle du mythe, c’est parce que le critère spécifique qu’il donne de l’utopie est la non-congruence avec la réalité, et non pas la volonté de changer les choses, au profit d’une collectivité, critère plus pertinent pour comprendre l’utopie selon Ricœur. Définir l’utopie est donc complexe, nous donnerons des outils pour le faire lorsque nous l’aborderons.

Les utopies et les mythes sont des récits imaginaires, pourquoi les étudier de manière distincte ? Comme nous allons le voir, les mythes peuvent expliquer et donner une justification à une situation donnée. Les utopies, par leur rôle contestataire et créatif, visent à supprimer la société de leur époque pour lui substituer l’avènement d’une autre réalité, avènement que son récit justifie. Les utopies et les mythes n’obéissent donc pas à la même fonction. Il est un point supplémentaire sur lequel les utopies et les mythes se distinguent. Les mythes peuvent provenir de croyances religieuses et donner lieu à des rites. Même si l’utopie intègrera elle aussi une forme de croyance, nous verrons que son rapport à la religion est plus ambivalent que celui des mythes. Pourquoi étudier ces deux types de récits en particulier ? Si nous voulons montrer que la capacité imaginative est indissociable d’une réflexion, et que pour philosopher nous devons intégrer à notre pensée des récits imaginaires, il nous fallait étudier des œuvres où l’usage de la capacité imaginative était manifeste, et qui intégraient une dimension de réflexion, d’explication.


[1] Non attestés par la science historique

[2]Nouveau petit Robert : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française version 2.0, Dictionnaires le Robert/ VUEF, Paris, 2001 (version électronique)

[3] Autrement dit des questions auxquelles aucune réponse ne pourra jamais être désignée comme la vérité ultime, et qui ne peuvent pas être résolues par une discipline scientifique autre que la philosophie (si l’on admet que la philosophie est une science).

[4] Art. « Mythe » in LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 1996.

[5] Idem

[6] Idem

  1. Renversons aussi la perspective de l’autre article de la série : peut-on raconter des histoires et philosopher ? Si l’on prend la peine d’aller au-delà des clichés qu’elle subit, la science-fiction montre par exemple que la réponse est positive et qu’elle peut fournir une abondante matière à penser, notamment sur des enjeux qui risquent de devenir déterminants. Pour une argumentation, voir par exemple : http://yannickrumpala.wordpress.com/2009/07/18/que-faire-de-la-science-fiction-conclusion-provisoire/

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