Pour une lecture éthique du livre du Tarot

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Emmanuelle Iger

Introduction

Quand on parle du Tarot, on imagine immédiatement un cabinet de voyance, tout de boules de cristal et d’encens capiteux. Les gens sérieux balaient alors le sujet d’un revers de main : comme il n’est pas raisonnable de croire que l’on puisse lire l’avenir dans des bouts de carton, il n’y a forcément rien d’intéressant à apprendre là-dedans.

Mais en réalité, le Tarot n’a jamais été conçu pour lire l’avenir. C’est parce que son système est particulièrement efficace qu’il s’est vu récupéré a posteriori par les voyants et les diseuses de bonne aventure ; cela l’a inextricablement lié à l’idée de divination dans la croyance populaire, empêchant les penseurs « sérieux » de se pencher sur ce qu’il pourrait contenir d’intéressant.

Le plus ancien jeu connu, le tarot des Visconti-Sforza, est italien et date du milieu du XVe siècle ; sa structure est restée quasiment inchangée jusqu’à aujourd’hui, malgré les copies et adaptations successives qui l’emmenèrent de Milan jusqu’à Paris sans passer par Marseille[i]. Son origine reste obscure, et l’absence de trace écrite a donné lieu à tous les fantasmes. Mais la transmission s’est faite, toujours fidèle ; comme le structuralisme nous l’a fait entendre, c’est que ce jeu répondait à une stricte logique interne, signifiante pour ceux qui choisissaient de le reproduire.

Ce que nous nous proposons de faire ici, c’est de montrer que le Tarot peut se lire comme un texte, un discours qui traite d’une question fondamentale.

Il n’existe pas d’interprétation « originelle » des cartes ; nous allons donc tenter de faire apparaître la cohérence du Tarot en examinant son système comme un discours, pour voir ce qu’il a « à nous dire ». Cette approche « structuraliste » nous paraît moins problématique que l’interprétation jungienne de rigueur, selon laquelle le Tarot serait une suite de représentations correspondant aux archétypes de l’inconscient collectif. En effet, ses images intensément élaborées sont loin de la spontanéité qu’on attendrait de structures archaïques et universelles ; et s’il s’agit bien d’un processus d’individuation, on ne parvient à faire correspondre ses étapes au système jungien qu’au prix d’efforts un peu trop importants. Nous reprendrons donc la réflexion depuis le début pour montrer que la structure du Tarot est bien celle d’un discours, et que ce discours traite d’une question particulière : ce que c’est qu’être soi.

Que ce texte puisse se lire comme un questionnement sur soi-même explique qu’il puisse faire un excellent outil d’analyse, voire de conseil : nous terminerons donc en montrant comment il se pratique. Jeu de cartes à mélanger et non suite de pages reliées, le Tarot pousse un peu plus loin que d’habitude l’idée qu’un texte présente un visage différent à chacun de ses lecteurs.

 

I. Les Majeures et l’énigme du Moi

Le Tarot se compose de deux types de cartes : 22 « arcanes majeures » et 56 « arcanes mineures ».

Les « arcanes majeures » ont été largement popularisées dans les films et les séries télévisées ; c’est une suite d’images symboliques ou allégoriques – Pendu, Justice, Mort, etc. Les manuels de divination en donnent des significations plus ou moins arbitraires : telle carte signifie « un homme plus âgé que toi », telle autre, « un blocage »… Ces interprétations sont en général ponctuelles, au sens où on ne saisit pas de progression d’une carte à l’autre, ce qui interdit d’y trouver une logique.

Mais si on postule qu’il s’agit d’un discours, et qu’il doit bien traiter d’une question précise avec un début et une fin, alors on voit apparaître une cohérence surprenante dans la suite des majeures. Et les mineures s’en révèlent le prolongement naturel, ce qui rend son unité à ce jeu fait de deux groupes très différents. Avant de nous demander comment tout cela se comporte dans la pratique, voyons donc quelle est la question qui occupe le Tarot, et comment il la traite.

Une question essentielle : l’énigme du sujet pour lui-même

On parle d’ « arcanes majeures » comme on parle de « mystères majeurs », c’est-à-dire, de « ce qu’il y a de plus mystérieux » : l’ « arcane », c’est « ce qui est caché ».

Or, quelle est la question la plus mystérieuse et la plus difficile qui soit, pour nous, en tant que sujet pensant ? C’est la question « Qui suis-je », dont le propre est de nous plonger dans un abîme de perplexité dès qu’elle fait son apparition.

« Etre soi » devrait aller de soi, mais en réalité, je suis loin d’être évident pour moi-même. Mes propres réactions me surprennent ; je suis forcé de constater que certaines choses me correspondent et pas d’autres ; bref, chaque nouvelle découverte confirme mon ignorance.

Or, ce problème est grave, puisque la question de savoir qui je suis, moi, est celle qui a le plus d’enjeu pour moi. C’est bien moi le plus à même de me connaître[ii] ; il est donc terrible que je ne sache pas répondre à cette question, car personne d’autre ne peut venir à mon secours. Toutes les complications angoissantes que nous rencontrons sont en fait générées par cette difficulté-là. Comment trouver ma voie ? Ma voie, « là où je suis à ma place », c’est là où « je suis », mais comment puis-je le reconnaître si je ne sais pas ce que « je » suis ? Et pourtant, y a-t-il question plus essentielle ? Comment faire les choix même les plus minimes, si je ne sais pas vers quelle direction « je » tends ?

Il est vain d’aller chercher des réponses ailleurs. En effet, la réponse trouvée par quelqu’un d’autre ne pourrait jamais me servir à moi, qui suis radicalement autre que lui. Mais peut-être m’est-il au moins possible de trouver un guide ; dans cette perspective, le Tarot est un outil parmi d’autres. Si l’on lit la suite des arcanes majeures à la lumière de la question « qui suis-je », question en effet « majeure », on se rend compte qu’elles s’organisent en une suite d’étapes dont chacune découle de la précédente ; et que ces étapes représentent la façon dont on peut avancer dans la compréhension de soi pour obtenir les moyens de répondre à notre question fondamentale.

Nous allons tenter de faire apparaître cette cohérence en soumettant les cartes à ce questionnement éthique. Il n’est pas utile de faire le tour de tout le jeu pour montrer que les cartes se suivent ; il suffira d’observer une petite partie du chemin, en espérant qu’il donnera envie au lecteur de le continuer par ses propres moyens.

Un début et une fin cohérents avec la question du sujet

[Figure 1 : Le Mat – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

[Figure 1 : Le Mat – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

 Notre suite commence avec le Mat (0), que l’on voit partir à l’aventure avec son bâton de pèlerin et des habits de bouffon qui l’identifient au Fou. N’est-ce pas en effet une folie que de vouloir se confronter à l’énigme que nous sommes pour nous-mêmes, sans avoir la moindre idée de ce qui nous attend au bout du chemin ? Pourtant, la vie des gens « raisonnables » se passe très bien de questions existentielles ! Le Mat représente une impulsion de départ, et sans cette impulsion, sans l’envie un peu folle d’« y » aller, il serait impossible de commencer ce travail[iii], la recherche de ce « je » qui pose problème.

Et la numérotation traditionnelle indique que notre chemin se conclut avec le Monde (XXI). L’image représente une femme nue, souriante et dansant librement dans les cieux, entourée de lauriers comme pour célébrer une victoire : un sujet en gloire, réalisé, pleinement conscient et réconcilié avec lui-même (ce qu’un psychanalyste pourrait appeler « fin de l’analyse »). Elle est libre, car s’étant trouvée elle-même, les conflits dans lesquels nous nous débattons avec angoisse ne la concernent plus.

Le Tarot ne se contente donc pas de poser la question « Qui suis-je », il nous accompagne jusqu’au moment où nous en trouvons la réponse. Cette réponse doit être la nôtre, bien sûr, c’est pourquoi elle n’est pas écrite en toutes lettres mais seulement représentée par un symbole. Comment nous accompagne-t-il ? Voyons ce qu’il nous invite à interroger, en prenant l’exemple de trois cartes qui se suivent.

Un aperçu : l’enchaînement entre les arcanes VI, VII et VIII.

[Figure 2 : L'Amoureux  – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

[Figure 2 : L'Amoureux – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

Nous sommes donc partis à la recherche de « qui » nous sommes, c’est-à-dire ce qui fait notre particularité par rapport aux autres, ce qui fait que nous sommes nous et non pas quelqu’un d’autre. Mais s’il y a des indices qui peuvent nous faire progresser, dans quelle direction pouvons-nous les chercher ? C’est l’Amoureux (VI) qui va nous le montrer. La carte du tarot dit de Marseille représente un jeune homme hésitant entre deux femmes, l’une blonde et jolie, l’autre brune et sévère[iv]. Le personnage central hésite parce qu’il lui manque quelque chose pour emporter son choix. C’est donc qu’il a autant de raisons d’aller d’un côté que de l’autre. On imagine bien que la femme la plus âgée est plus sage que la plus jeune ; mais que la plus jeune est plus aimable que la plus âgée… et ainsi de suite. Or, s’il y a autant de raisons d’aller d’un côté que de l’autre, c’est bien que la raison ne permet pas de trancher ! La flèche de Cupidon est la seule chose qui permettra d’emporter le choix de manière entière et incontestable : en effet, dès que le jeune homme en aura été frappé, sa place aux côtés de l’une de ces deux femmes lui apparaîtra dans toute son évidence.

Le message est donc clair : lorsqu’il s’agit de faire le bon choix pour moi, la raison ne peut pas m’aider. C’est logique, justement, puisque la raison est de l’ordre du commun (s’il est raisonnable de choisir A plutôt que B, tout le monde devrait choisir A) alors que la question de « ma » place est forcément de l’ordre du particulier. Et comme la raison ne peut pas m’aider, je dois me tourner vers la seule chose à ma disposition qui ne soit pas de l’ordre du commun : ma sensibilité, à laquelle s’adresse le Cupidon.

On voit bien que quand quelque chose me « touche », c’est pour m’apprendre quelque chose de moi : ce n’est pas un objet « touchant » en général, puisque mon voisin peut bien y rester de glace, et vice versa – cet objet « me parle », et comme il me parle là où je ne me confonds pas avec mon voisin, c’est bien de moi qu’il parle. De plus, comme l’émotion nous surprend (elle est imprévisible et incontrôlable), elle me parle de moi là où je ne savais pas que j’étais. Voilà donc une voie intéressante qui s’esquisse pour nous aider à répondre au « Qui suis-je » dont nous avons vu qu’il était énigmatique.

[Figure 3 : Le Chariot – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

[Figure 3 : Le Chariot – Ancien tarot de Marseille – B.P. Grimaud, 1930]

Le Chariot (VII) représente le même homme un peu vieilli, aux commandes d’un véhicule étrange. Des choix, il a eu l’occasion d’en faire. Il ne sait toujours pas « qui il est », c’est-à-dire quel est le but final de « sa » voie, mais il sait au moins que la direction de cette voie lui est indiquée à coup sûr par la boussole de son affectivité.

En effet, si l’on se rappelle aujourd’hui des choix que notre sensibilité nous a dictés par le passé (« tel domaine me parle, tel autre m’ennuie »), nous nous rendons compte a posteriori de leur cohérence, même si elle ne nous apparaissait pas au moment où nous les faisions. C’est logique, puisque d’un choix à l’autre, nous restons la même personne, et que chacun de ces choix a parlé de nous.

Le conducteur du Chariot a observé ce que ses choix passés avaient en commun ; il en a déduit une direction, et y a reconnu sa voie. Il a donc décidé de partir à la conquête de ce qu’il y avait dans cette direction-là, puisque c’est la seule qui lui permettra de se réaliser en tant que sujet.

Mais ses deux chevaux vont lui donner bien du fil à retordre. On voit sur la carte qu’ils tirent tous les deux dans un sens différent[v] ; il y a beaucoup d’énergie qui se perd. Notre conscience a beau avoir décidé fermement de suivre la direction de sa « réalisation », nous nous rendons vite compte que ce n’est pas si simple. La paresse, l’habitude, les plaisirs immédiats, toutes sortes d’excuses rivalisent pour nous éloigner du chemin que nous nous sommes fixé. Autant de manifestations de soi contre soi-même qui nous déroutent.

Décider d’être soi-même entraîne donc une découverte : nous ne nous entendons pas avec nous-mêmes. Il va falloir surmonter cela si l’on veut continuer à progresser.

[Figure 4 : La Force – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

[Figure 4 : La Force – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

 Et la Force (VIII selon la tradition anglo-saxonne[vi]) parle bien d’une réconciliation. Le lion, dont la tête s’appuie contre le bas-ventre de la femme, représente les « forces du bas », les pulsions ; en d’autres termes, la libido. Au lieu de le museler avec violence, cette femme lui ouvre la gueule avec douceur, pour écouter son message tout en l’accueillant comme une part d’elle-même. Acceptant sa libido au lieu de la refouler, elle se garantit ainsi des conséquences névrotiques qu’on imagine. L’Ermite (IX) peut donc se retirer pour réfléchir à tout cela, nécessairement en solitaire : on a vu que tout ce qu’il a appris sur lui-même s’enracinait dans l’affectivité, or, celle-ci ne concerne que celui qui en fait l’épreuve et personne d’autre.

Voilà qu’en trois cartes et demi nous avons bien progressé ; et cet enchaînement suffit à montrer que lire le Tarot dans l’ordre peut dégager du sens. Le « chemin » que forment ensemble les arcanes majeures est donc déjà intéressant à lire dans l’ordre, car l’enjeu de sa réflexion ne peut que nous concerner : la question de savoir comment se trouver soi-même est en effet la première et la dernière que nous ayions à résoudre.

C’est donc une aide à la compréhension de soi ; or, tant que je ne sais pas qui je suis (ou quel est le « désir » qui me définit), je ne peux qu’être le jouet des diverses influences et illusions qui parsèment mon chemin. Il s’agit donc d’apprendre à devenir libre.

 

 

 

 

II. Les Mineures et l’expérience subjective

Venons-en maintenant à l’autre partie du jeu, quasi complètement ignorée en France à cause de son apparence abstraite : les arcanes mineures.

[Figure 5 : 8 de Coupes – Ancien tarot de Marseille – B. P. Grimaud, 1930].

[Figure 5 : 8 de Coupes – Ancien tarot de Marseille – B. P. Grimaud, 1930].

Leur parenté avec le jeu de cartes moderne saute aux yeux : quatre couleurs réparties en dix chiffres, auxquels s’ajoutent des figures de cour qui n’ajoutent que le cavalier à la suite habituelle valet – dame – roi. On peut donc jouer avec si l’on veut ; mais si on suit la tradition ésotérique qui les considère en tant que symboles, on trouve qu’elles complètent les arcanes majeures de façon harmonieuse. Pour suivre cette tradition, nous nous inspirerons des travaux des occultistes anglais A.E. Waite et A. Crowley, ainsi que des réflexions d’A. Jodorowsky ; ils nous permettront d’esquisser un système de signification symbolique des arcanes mineures, et de montrer qu’elles apportent une analyse conceptuelle qui aide à penser notre expérience.

Le système des mineures : quatre éléments qui se développent

Si les arcanes majeures parlent des « mystères majeurs », c’est-à-dire des choses « les plus » cachées, on se doute que les arcanes « mineures » vont parler de « mystères mineurs », c’est-à-dire de choses difficiles à comprendre aussi, mais moins radicalement énigmatiques que notre « qui suis-je ».

Ce qui correspond à cette définition, c’est le monde : en effet, il est loin d’être évident, mais au moins il est bien visible, pas comme l’énigme que chacun est pour lui-même. Et comme le Tarot s’intéresse au lecteur qui se cherche lui-même, c’est-à-dire au sujet, il va parler du monde subjectif, laissant la réalité objective aux livres de science (pour lesquels le sujet ne compte pas, car il n’a pas à intervenir dans la justesse d’une équation). Les arcanes mineures vont donc nous parler du monde subjectif, c’est-à-dire de l’expérience que le sujet fait du monde.

Or, cette expérience est complexe. Pour réussir à en parler sans s’étendre sur des dizaines de tomes, il sera donc pratique de la réduire en un système. Pour le Tarot, il va s’agir de résumer notre expérience en quatre éléments ou couleurs, puis de décliner ces quatre éléments en seize étapes chacun (dix chiffres et quatre cartes de cour). La progression de ces seize étapes va représenter la façon dont se développe la notion représentée par chaque élément.

Traditionnellement, les quatre notions sont les suivantes. Le Bâton, phallique et bourgeonnant, correspond au désir, à la force passionnelle qui nous attire vers son objet. Les Coupes représentent le « centre émotionnel » : métaphoriquement, l’émotion se comporte bien comme le liquide dont on remplit la coupe (elle peut « monter par vagues », nous « submerger », être au contraire d’un « calme plat » comme la surface d’un lac, etc). L’Epée, arme qui tranche, représente le « centre intellectuel », ou la raison qui nous permet de trancher entre les termes d’un dilemme. Le Denier, enfin, correspond au « centre physique » et symbolisera tout ce qui est concret et matériel. Cette distribution permet de représenter facilement n’importe quelle expérience de notre vie : on voit bien que les questions d’amour seront représentées par les Coupes, les disputes rhétoriques par les Epées, etc.

L’analyse d’un concept, en dix étapes

Les cartes mineures sont numérotées de 1 à 10, chaque chiffre s’interprétant comme une étape dans le développement de chacun des concepts représentés par les éléments. Le 1, c’est l’émergence ; le 10, c’est l’accomplissement, c’est-à-dire ce qui se passe lorsque l’élément en question s’est réalisé jusqu’au bout, qu’il a pris toute la place. On va donc pousser jusqu’au bout chacun des quatre concepts qui nous intéressent, pour voir comment ils se développent, quels sont les problèmes spécifiques qu’ils contiennent, et comment ces problèmes se dépassent. C’est le même type d’analyse conceptuelle qu’on trouve dans n’importe quel travail philosophique dégageant une problématique d’un concept précis et montrant comment la dépasser.

Le tarot d’A.E. Waite illustre chacune de ces étapes par une représentation allégorique, ce qui le rend beaucoup plus facile à lire que le tarot dit de Marseille dont les mineures restent abstraites. Connu dans le monde entier sous l’appellation Rider-Waite, ce jeu est l’aboutissement d’un travail visant à expliciter et parfaire la cohérence interne du Tarot traditionnel. Prenons-y un exemple.

La notion de désir, représentée par la série des Bâtons, y fait l’objet d’un intéressant développement. Les premières scènes sont plutôt joyeuses, mais la série se termine par des images de plus en plus tourmentées. Surprenant, parce qu’on s’attendrait à ce qu’approcher la réalisation de son désir nous rende de plus en plus épanoui ! Il y aurait donc quelque chose de non évident à trouver là-dedans, quelque chose qui peut nous aider à mieux comprendre la nature du désir.

Pour comprendre une carte, il suffit d’appliquer la signification traditionnelle de son chiffre à son élément ; montrons comment. Le 8 de Bâtons, c’est « 8 » (« perfection » d’après Jodorowsky[vii]) + « Bâton » (désir, passion), donc elle doit représenter ce que c’est qu’un désir qui s’exprime avec perfection. C’est donc le moment où ce que je désire faire peut se faire sans problème, parce que j’ai déjà surmonté les obstacles. Par exemple, c’est le moment où un écrivain se rend compte que son texte « s’écrit tout seul », tant il est parvenu à maîtriser son sujet, à se créer des conditions de calme suffisant, et à aiguiser sa concentration. L’image du tarot de Waite représente « une volée de bâtons sur fond de paysage[viii] » . Il y a là une idée de frénésie, mais c’est aussi une des rares cartes à ne pas représenter de personnage, ce qui laisse entendre un oubli de soi.

[Figure 6 : 8 de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

[Figure 6 : 8 de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

Suivant cette représentation, qu’est-ce donc que la perfection, pour le désir ? C’est la rapidité et l’oubli de soi. C’est ce qu’on retrouve dans les significations traditionnelles de la carte : « activité, rapidité… grande hâte… en général, tout ce qui est mobile, les dards de l’amour[ix] » (l’amour, parce qu’il ne s’embarrasse pas de ma décision : quand il se déclare, je n’y peux rien, donc c’est bien le moment où mon désir part librement en m’oubliant).

Ce développement est intéressant parce qu’il introduit l’idée que mon désir peut se faire sans moi, alors qu’il est ce que j’ai d’essentiel. Et en effet, si le texte s’écrit « tout seul », est-ce vraiment l’écrivain, en tant qu’individu, qui compte ? L’amertume du 9 de Bâtons nous amène à en douter. « 9 », chiffre terminal, signifie l’accomplissement, et la carte représente un homme au crâne bandé, jetant un regard méfiant à une série de bâtons qui font une barrière plus haute que lui. Waite suggère[x] que cet homme attend un ennemi, mais peut-être du type de celui du désert des Tartares, roman de Buzzatti dont le narrateur se rend compte qu’il a sacrifié sa vie à une surveillance sans objet. L’attitude blessée et méfiante du personnage, conjointe à la signification d’accomplissement du chiffre 9, peut représenter l’amertume de celui qui a porté son désir jusqu’au bout pour se rendre compte qu’il n’allait pas dans le sens de son bien-être. Par exemple, l’écrivain qui a tout sacrifié à l’écriture se rend compte du prix qu’il a payé pour sa réalisation. Son œuvre étant ce qui comptait le plus, elle est passée avant toute notion d’épanouissement personnel, de bonheur familial, etc. On ne peut pas dire qu’il ait raté sa vie, puisqu’il a poursuivi son désir avec succès (écrire son œuvre). Il n’a commis aucune erreur. Et pourtant, l’amertume est là, irrécusable.

[Figure 7 : 9 de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

[Figure 7 : 9 de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

Cet exemple pour montrer que ces cartes-là peuvent nous apprendre quelque chose d’intéressant sur la notion de désir, en représentant la thèse suivante : Mon désir peut m’ignorer et même me dépasser, moi, alors même qu’il est ce que j’ai de plus essentiel. Donc, « suivre ma voie » peut se faire au détriment de mon bien-être, si c’est ce que « ma voie » entraîne. Nous apprenons donc à distinguer entre la réalisation de soi et le bien-être ; elles ne s’excluent pas forcément, et si elles se trouvent aller de pair tant mieux, mais ce sont deux choses bien différentes.

Les seize figures de cour qui restent, du jeune Valet qui découvre son élément  au Roi adulte qui le maîtrise, sont utilisées pour représenter les différentes attitudes que nous pouvons adopter par rapport à l’une des quatre facettes de notre expérience (désir, émotion, intellect, physique), rangées par degrés de maturité. Par exemple, le Valet de Bâtons représente la notion de « découverte » appliquée au « désir », c’est-à-dire le fait de découvrir sa voie, de rencontrer pour la première fois l’idée que quelque chose en nous pourrait nous entraîner dans une voie précise.

[Figure 8 : Valet de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

[Figure 8 : Valet de Bâtons – Rider-Waite, U.S. Games, 1971]

Pour résumer : les arcanes majeures parlent de notre existence en tant que sujet ; les chiffres, de notre expérience dans le monde ; et les figures de cour, de nos attitudes. On voit donc bien que le système des 78 cartes du Tarot peut représenter symboliquement l’intégralité de notre expérience.

Il est déjà intéressant de considérer ces cartes dans l’ordre, pour ce que la tradition y attache d’analyse conceptuelle et de parti-pris éthique. Mais si le Tarot ne servait qu’à décrire notre expérience en général, il serait relié en livre, comme les autres ouvrages de philosophie. Or, il se présente sous la forme inhabituelle d’un jeu de cartes. C’est donc que ce texte contient en lui-même la possibilité d’une lecture désordonnée.

Voyons donc ce que peut nous apporter, concrètement, le fait de lire un « livre désordonné », lorsque son objet est la question de savoir qui nous sommes.

 

 

 

III. Comment lire dans le désordre : la pratique

- Je n’arrive pas à faire ce que j’ai à faire. D’où vient ce blocage ?

- Pour symboliser ce vers quoi tu te diriges, nous tirons la Reine de Bâtons. Qu’est-ce qu’elle représente pour toi ?

- Le fait que j’arrive finalement à m’installer comme thérapeute, suivant mon désir.

- L’obstacle qui t’en empêche aujourd’hui est le 10 de Bâtons.

- En effet, je me mets moi-même plein de bâtons dans les roues, et cela me paralyse, mais je ne comprends pas pourquoi. Tiens, il ressemble beaucoup à cette autre carte, que tu as posée à la place du passé.

- Oui, on dirait son reflet. Comme si ton blocage aujourd’hui était un écho du passé. Le 10 d’Epées est une carte très douloureuse. On y voit un homme à terre, le dos transpercé d’épées. Qu’est-ce qu’elle te rappelle ?

- Mon enfance. Notre père était très sévère et nous nous sommes souvent retrouvés physiquement dans cette position-là.

- Et la Reine te représente en tant qu’adulte. Que fait-elle ?

- Elle règne, de sa propre autorité.

- Comme un thérapeute, à qui on se confie pour qu’il nous dise quoi faire. Et tu veux être thérapeute pour faire du bien.

- Evidemment.

- Or, ce 10 d’Epées représente le moment où tu as appris que l’autorité, cela faisait du mal. Ces bâtons que tu te mets dans les roues pour ne pas t’installer comme thérapeute, ne serait-ce pas ton inconscient qui te crie « ne te mets pas en position d’autorité, car tu vas faire du mal » ?

- Cela me paraît juste[xi].

Un outil au service de l’individuation

Un livre normal est censé se lire dans l’ordre de ses pages. Cette nature implique de soumettre le lecteur à la pensée de l’auteur : si on écrit un essai, c’est pour convaincre.

Le Tarot, lui, part d’un parti-pris qui le force à se défiler. En effet, en nous présentant une suite d’étapes conclues par une représentation de la liberté absolue ou de la réalisation de soi (Le Monde), la suite des arcanes majeures nous a dit : « Voici comment tu pourras savoir qui tu es, c’est-à-dire te connaître, donc connaître ton propre désir et être libre de le suivre ». Son but est donc de nous aider à reprendre la responsabilité de notre vie en nous aidant à prendre conscience de nos conflits internes et des influences extérieures pour les dépasser. En d’autres termes, ces cartes sont un outil pensé pour nous aider à devenir libre.

Or, si le Tarot devait se lire comme un livre normal, c’est-à-dire dans l’ordre, cela risquerait de soumettre son lecteur à la pensée de ses auteurs (« Si tu veux agir par toi-même, alors tu dois faire ceci, puis ceci, et enfin cela »). Ce serait donc contradictoire avec son objet, qui est d’aider le lecteur par tous les moyens à se dé-soumettre, à embrasser un désir dont la nature est une individualité radicale.

Par conséquent, le Tarot va devoir se lire autrement qu’un livre normal, c’est-à-dire pas dans l’ordre. En d’autres termes, il va se pratiquer : il va rentrer dans notre système à nous, alors que d’habitude, un livre ne sort pas de lui-même.

Et comment le pratique-t-on ? Pour l’avoir au moins vu dans des films, chacun sait que le Tarot se tire.

Nous apprêterions-nous à parler malgré tout d’étranges prophéties ? Ce serait contradictoire avec l’enjeu existentiel que nous avons dégagé de la structure du Tarot. En effet, une prédiction a tendance à nous ôter notre liberté. Par exemple : « Tu vas avoir un accident de voiture » est un énoncé qui nous place en position d’objet (des circonstances qui mènent à l’accident). Or, nous avons vu que les cartes du Tarot étaient pensées pour nous amener à progresser sur la voie d’un sujet libre et responsable. Il ne peut y avoir liberté et responsabilité que si le sujet se retrouve en position de pouvoir agir. Contrairement à ce que l’on peut lire sur des sites Internet commerciaux, le tirage de Tarot ne va donc pas donner lieu à des prédictions comme cet exemple ; plutôt à des réflexions et des conseils. De fait, nous aider à comprendre le présent est beaucoup plus intéressant que chercher à dévoiler l’avenir.

Dans cette perspective, demandons-nous donc ce que signifie l’acte de tirer les cartes.

 

 

Nous sommes là où nous ne savions pas que nous étions

Si nous ne voulions rien apprendre d’autre que ce que nous savons déjà, il suffirait de passer en revue toutes les cartes du jeu et de choisir celles que nous trouvons les plus adéquates pour représenter notre situation personnelle. Celle-ci se retrouverait donc traduite sur la table en symboles, conformément à ce que nous en savons, et il ne se passerait rien de plus. Or, on vient toujours au Tarot avec une question. « Qu’est-ce qui m’empêche d’agir aujourd’hui ? » « Pourquoi mes relations se terminent-elles ainsi ? » « Où est-ce que j’en suis ? » « Comment reconnaître le bon choix dans ma situation ? »… Qu’il y ait une question implique que mon savoir soit insuffisant, sinon la situation ne poserait aucun problème[xii]. Et si ce que je sais est insuffisant, alors choisir les cartes en fonction de ce que je sais ne peut rien m’apporter. Donc, la seule et unique chose que je puisse faire pour apprendre quelque chose que je ne sache pas déjà, c’est justement ne pas choisir les cartes.

Tirer les cartes au hasard nous force donc à nous retrouver devant le questionnement que nous n’attendions pas. Nos mécanismes de défense (déni, justifications, excuses, etc.) n’ont donc plus rien à quoi se raccrocher, tout comme les préjugés de l’opérateur s’il y en a un. Par exemple, juger qu’un ami a tort de nouer une certaine relation, par projection ou autre chose, ne peut en aucun cas empêcher de tirer des cartes parfaitement positives : le hasard ne s’embarrassant pas de nos préjugés, il les fera toujours apparaître au grand jour.

Bref, quels qu’auraient été nos efforts, nous n’aurions pas pu choisir consciemment ce questionnement-là, celui qui se dégage des cartes maintenant posées sur la table. Il n’y a donc qu’un pas à faire pour considérer ce tirage aléatoire comme une représentation symbolique : celle de ce qui est caché, occulté, ou refoulé « dans les profondeurs ». Et chaque tirage aléatoire étant forcément propre à son lecteur, il ne peut pas l’enfermer dans la pensée d’un autre, au contraire : il montre de quoi est faite la sienne, là où il ne l’attendait pas.

Le tirage de Tarot a donc une fonction d’éclairage. Ce n’est rien d’autre que poser (littéralement) sur la table le symbole de ce qui est occulté, suite à un questionnement venu souligner le fait que la conscience n’avait pas prise sur toutes les données ; et cela pour le « mettre au jour », permettre au sujet de s’en saisir et donc lui rendre la possibilité d’agir. Toutes les questions que je peux me poser sur moi-même ont pour unique origine le fait que « ma » voie, « mon » désir, mon « qui suis-je » soient une énigme pour moi ; or, le Tarot parle précisément de cette énigme-là et en pose les étapes de développement sur la table, donc je peux me servir de ce point de rencontre pour élaborer la pensée de ce qui, en moi, m’était dissimulé.

Le tirage de tarot et ses rapports avec l’inconscient

Une bonne interprétation s’accompagne d’un sentiment de justesse, comme en psychanalyse d’ailleurs. Il paraît absolument évident après coup qu’aucune autre carte ne pouvait mieux représenter la consultante en position de maîtrise de son désir, que la Reine de Bâtons, littéralement conçue pour représenter la maîtrise adulte du désir. C’est comme si quelque chose de mystérieux avait fait venir « les bonnes cartes » pour dire ce dont nous avions besoin – alors que le « vrai » hasard devrait être aveugle.

Bref, « ça parle ». On trouve que la carte « tombe juste », exactement comme un mot d’esprit réussi ; or, on sait depuis Freud que ce dernier nous fait rire justement parce qu’il touche au refoulé. Le tirage nous place directement dans un espace symbolique, en brassant des symboles dans un cadre en plus hautement ritualisé. Cet espace prépare le terrain à l’expression de l’inconscient, dont le langage est fait de symboles, comme nous l’apprend la psychanalyse ; lorsque les cartes sortent, il a alors le réflexe de se projeter dessus pour que nous puissions entendre le message qui nous frappe[xiii]. C’est ce tour de passe-passe qui permet à la conscience de saisir ce qui était dissimulé dans les profondeurs, en le voyant tout à coup « représenté » sur la table. Or, par définition, la conscience n’a pas accès à l’inconscient ; elle est donc forcément troublée par ce qui se passe sur la table. Elle peut donc conclure à l’inexpliqué car « ça ne peut pas être le hasard ».

Un blocage sert à exprimer quelque chose qu’on ne comprend pas, souvent sous forme de symptôme débilitant. Utiliser les symboles pour mettre au jour ce sens caché nous rend le contrôle, et nous re-responsabilise en nous donnant les moyens d’agir dessus. En d’autres termes, nous passons d’une position d’objet/victime (du blocage, de la névrose) à une position de sujet, parce que le livre du Tarot enseigne ce que c’est qu’être sujet.

Conclusion

Le Tarot peut donc être lu comme un texte cohérent, qui parle de ce que c’est qu’être soi, et qui doit se lire dans le désordre pour s’adresser à chacun dans son individualité propre.

Réfléchir au fait que nous sommes un mystère pour nous-mêmes, c’est sortir de l’évidence ; or, sortir de l’évidence, c’est acquérir de la profondeur. Rien que pour cette raison, il vaut la peine de l’étudier à la lumière des traditions qui en ont fait un outil de réflexion plutôt qu’un jeu de cartes. Est-ce que cela correspond à la volonté de ses auteurs historiques ? Peut-être, en tout cas ça ne change absolument rien : la pratique montre qu’il fait un support de réflexion d’autant plus efficace que l’on se base sur un système de responsabilisation.

D’ailleurs, si les gens « sérieux » ont donné au Tarot une image de truc de bonne femme à ranger avec les boules de cristal des arnaqueurs de tout poil, c’est peut-être pour boucher ce questionnement béant qui ne peut pas manquer de nous angoisser : l’idée que nous sommes incompréhensibles pour nous-mêmes, et qu’une action incompréhensible – tirer des cartes au hasard en leur demandant de parler de nous – peut donc nous rapprocher de notre vérité.

Bibliographie

 

Alexandro Jodorowsky, La voie du Tarot, J’ai lu, 2010.

Arthur Waite, Key to the Tarot, Rider, 2000.

Aleister Crowley, Book of Thoth, Weiser Books, 2014.

Mary Greer, Tarot reversals, Llewellyn Publications, 2012.

Amber Jayanti, Living the Tarot, Llewellyn Publications, 2000.

Edmond Delcamp, Le tarot initiatique, symbolique et ésotérique, Le Courrier du Livre, 2012. Anonyme, Méditations sur les 22 arcanes majeurs du Tarot, Aubier, 1985.


[i]    Le nom « tarot de Marseille » est une appellation commerciale que l’on doit à Paul Marteau et qui date de 1930.

[ii]   Car « qui peut être plus proche de moi que moi-même ? » (Saint Augustin, Confessions, X, Garnier-Flammarion p. 118).

[iii]  Pour cette raison, il ne porte pas de numéro cardinal : le Mat ne représente pas la première étape du chemin, mais avant cela, l’impulsion qui nous pousse à nous y engager. Si l’on veut, le Mat peut évoquer ce moment où l’on décroche son téléphone pour prendre son premier rendez-vous chez le psychanalyste : il n’y a aucune raison de le faire à ce moment-là plutôt qu’à un autre, on n’a aucune idée de ce dans quoi on se lance, on peut bien se tromper, mais on y va quand même ! C’est déjà quelque chose dans notre analyse, et pourtant, on n’a pas encore fait le travail du premier rendez-vous.

[iv]  L’interprétation traditionnelle selon laquelle cette scène représenterait l’hésitation entre le vice et la vertu ne nous paraît pas acceptable dans le cadre de notre questionnement. En effet, elle implique une injonction morale : il faut choisir la vertu, même si le vice est attrayant. Or, cela n’explique pas le reste de la scène : l’hésitation du personnage central laisse visiblement le champ libre au Cupidon qui le surplombe. Cupidon représente la parole du cœur, et celui-ci n’aurait pas son mot à dire dans l’idée qu’il faudrait de toute manière choisir la vertu ; il n’aurait donc aucune raison d’être représenté là.

[v]   Pour le Chariot comme représentation de l’esprit, il est d’usage de citer Platon, Phèdre, p. 246 a : « Elle [l'âme] ressemble, dirai-je, à une force à laquelle concourent par nature un attelage et son cocher, l’un et l’autre soutenus par des ailes. Or donc, dans le cas des Dieux, les chevaux, aussi bien que les cochers, sont, eux-mêmes, tous bons comme ils sont faits de bons éléments, (b) tandis que, dans le cas des autres êtres, il y a du mélange : premièrement, chez nous l’autorité appartient à un cocher qui mène deux chevaux attelés ensemble ; secondement, en l’un d’eux il a un beau et bon cheval, dont la composition est de même sorte, tandis qu’en l’autre il a une bête dont les parties composantes sont contraires à celles du précédent, comme est contraire sa nature. Dans ces conditions, c’est nécessairement, par rapport à nous, une tâche difficile, une tâche peu plaisante que de faire le cocher ! »

[vi]  A.E. Waite, The Pictorial Key to the Tarot : « For reasons which satisfy myself, this card has been interchanged with that of Justice, which is usually numbered eight ». L’inversion est introduite par la Golden Dawn pour rétablir une correspondance entre l’ordre des cartes et les signes du zodiaque, le Lion venant avant la Balance avec la Vierge (l’Ermite) entre eux. Elle nous paraît apporter une cohérence supérieure à la suite du tarot dit de Marseille, puisqu’il est difficile de concevoir un Ermite se retirant au calme sur sa montagne sans s’être réconcilié avec sa libido : si ce n’était pas le cas, il n’aurait qu’à bien se préparer à la tentation de saint Antoine ! Le Visconti-Sforza est le plus ancien tarot connu ; ses arcanes ne portant aucune numérotation, la question de savoir laquelle est « la plus authentique » des deux n’a pas de sens.

[vii] Jodorowsky, op. cit., p.319.

[viii]       Waite, op.cit, p.18.

[ix]  Ibid., p.18.

[x]   Ibid., p.17.

[xi]  Ce texte résume la lecture d’un tirage effectué par nos soins en novembre 2014. Il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de la consultante.

Le consultant est celui qui « consulte » les cartes pour obtenir une réponse. C’est lui qui détient la vérité sur son propre questionnement. L’opérateur ne sert qu’à l’aider à approcher cette vérité en lui fournissant un support et un point de vue extérieur.

[xii] Et notre savoir est forcément insuffisant par nature, puisque notre nature fondamentale est d’être une énigme pour nous-même ; en réalité, toutes les questions des consultants vont toujours être des variations de cette question originelle, fondamentale, « Qui suis-je » ou « Quel est mon désir », raison pour laquelle l’outil Tarot, qui prend cette question comme axe fondamental dans toutes ses réponses, est si efficace pour parler de vies individuelles.

[xiii]       C’est encore plus visible dans un tirage pour autrui, où le phénomène de transfert peut amener l’opérateur à faire des lapsus à la place du consultant lui-même.

  1. Bonjour,

    Merci pour cet article fort intéressant. J’aurai appris qu’il est possible d’interchanger La Force et La Justice. C’est assez perturbant lorsqu’on a certaines habitudes, mais ça ouvre pas mal de perspectives. Savez-vous s’il existe d’autres variantes anglo-saxonnes ?

  2. Bonjour Paul,
    Merci pour votre commentaire. A ma connaissance, les deux tarots de référence dans le monde anglo-saxon sont le Rider-Waite et le Thoth de Crowley. Crowley n’a pas modifié la numérotation des arcanes, mais il a changé certains noms, des associations avec les lettres de l’alphabet hébraïque, et surtout le système des figures de cour.

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