Du mythe de l’un

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« Beaucoup doit être réinventé, à commencer par une pensée du désordre [1]»

Aurélien Barrau, Jean-Luc Nancy – Dans quels mondes vivons-nous ? Galilée, 2011,

26 €

 

Face à ce qui est souvent identifié comme une dérive sécuritaire – où l’ordre doit régner à tout prix – on observe une apologie toujours plus marquée du désordre. C’est devenu le nouvel eldorado, l’étendard de la liberté – le think different du XXIème siècle. « La laideur pour atteindre le firmament, le désordre comme marque de fabrique[2]. » Voilà qui expliquerait l’arrivée de l’équipe de France de rugby en finale. Autre exemple : Paul-Henri Moinet dans le nouvel économiste titre un de ses billets : « vive le désordre[3] » – reprenant de larges citations (plus ou moins cités) du dernier ouvrage de Jean-Luc Nancy et Aurélien Barrau, dans quels mondes vivons-nous ?

            Il est des hommages peu flatteurs et on peut assez rapidement se demander si cet ouvrage est un simple objet de niche surfant sur la vague du nouveau désordre mondial et de l’indignation à tout va. Le titre semble nous y inviter et les auteurs jouent avec, explicitant dans le préambule les ambiguïtés (et soulignant ainsi la richesse) du titre, où « le plus souvent, dans cette question, le point d’interrogation vaut autant qu’un point d’exclamation [4]».

En réalité, le lecteur qui cherchera un simple panégyrique du désordre et du chaos comme contestation aux forces de l’ordre sera quelque peu déçu.

            La citation de Levi-Strauss mise en exergue est à ce titre un précieux indice pour appréhender la teneur de l’ouvrage. Il s’agira avant tout d’étudier les relations qu’entretiennent la pensée scientifique et la pensée mythique. Une variation sur le thème des mythologies contemporaines. Le mythe de l’Un serait un des grands mythes fondateurs de l’Occident, si ce n’est le principal, autour duquel les autres schèmes explicatifs ne feraient que se déployer, parfois en l’occultant. « Par la mise en évidence des paradigmes architecturaux, puis structuraux, c’est avant tout la grande passion occidentale de l’ordre qui se révèle.[5] »

            Le monde n’est plus cosmos – voici en quelque sorte la thèse de l’ouvrage. En réalité, le monde est le monde – peu importe ce que nous en pensons. Ce qui change surtout, c’est le sens que nous accordons au mot « monde » – c’est véritablement la polysémie de ce terme qui est l’enjeu ici, et les représentations mythiques qui y sont attachées. La question du sens est le pivot central. Réflexion profondément moderne, l’ouvrage interroge « la possibilité même de l’immanence du sens ( … ) Du sens hic et nunc, du sens du monde en tant qu’il est lui même ce sens, hors de toute signification . »[6]

            Les transformations du monde contemporain voient ainsi l’effacement de la pensée cosmique, c’est-à-dire ordonné et partant maîtrisable – pour se voir substituer une pensée de l’immaîtrisable, du chaos. En ce sens, nous assistons à une mise en crise de nos systèmes de représentations. Un glissement a eu lieu. Ce livre se pose comme un éclaireur d’un monde sans unité ni ordre – explorer un univers multiple et désordonné. « Nous ne concluons, pas nous ouvrons »[7] prévient le préambule.

            Le cosmos n’est plus un mythe actuel – la preuve en est que nous sommes en mesure de le voir. La tâche est alors double : autopsier le cadavre pour le cerner, et d’autre part explorer ce que sa disparition ouvre comme nouvel horizon. C’est ce à quoi s’emploie ce livre. Il est composé de deux grandes parties/thématiques, la question de l’un et la question du désordre. Chacune des parties accueillant un texte de J. – L. Nancy auquel A. Barrau répond et prolonge. Si les livres écrits à quatre mains se révèlent parfois inégaux on doit souligner que dans le cas présent, il y a une réelle fécondité des deux approches, similaires sans être identiques.

La première partie de l’ouvrage est consacrée au un – « mais sans pour autant prétendre reconstituer ( …) l’histoire de l’un »[8]. Cette variation autour de l’un amène à s’interroger sur le multiple : est-il reproduction de l’unité fondamentale ? répétition du même ? l’unité peut-elle se diviser ou se multiplier ? A cette question, la réponse semble être que « l’infini n’est sans doute ni un, ni nul, ni innombrable. Il est d’essence ternaire ».[9]  En somme, le un perd son statut ontologique fondateur pour devenir energeia.

Prolongeant d’une manière stimulante le premier texte de J. – L. Nancy, A. Barrau souligne que de l’un surgit le beaucoup, et qu’ « il n’y a jamais beaucoup – et son principe générateur – sans que l’infini vienne traverser cet horizon ». Il est intéressant d’observer que ce discours, souhaitant rompre avec l’idée d’un cosmos ordonné (en réalité, il ne « souhaite » pas – il prend acte de l’épuisement de ce mythe et entreprend d’en explorer les conséquences) parvient néanmoins, à réinsérer (en fraude ?) dans cette pensée du désordre le concept que l’on croyait intimement lié à celui de cosmos : l’hybris, la démesure humaine rompant l’harmonie du monde. Liberté existentialiste et hybris se retrouve ici imbriquée.

La trinité structurant l’ouvrage (l’ordre, l’un et le sens) converge vers ce qui se donne comme leur exact opposé : le nihilisme. « La question minimale de l’un est la question du nihilisme : rien, ou de l’un. »[10] Bien que l’ouvrage ne soit pas essentiellement centré sur la question du nihilisme, ce-dernier n’en demeure pas moins une thématique cruciale, nodale pour l’ouvrage. Trois portes d’entrée amène irrésistiblement la réflexion à croiser dans ses eaux : la question du sens, qui est le pivot de l’ouvrage, la question du moins qu’un et enfin, toujours en creux, le nihilisme apparaît comme la seule conséquence possible succédant à un ordre qui s’éteint.

Le spectre du nihilisme qui est brandi dès que l’ordre semble menacé n’est pas esquivé, bien que l’on puisse regretter que la question ne soit pas traitée pour elle-même, d’autant qu’il nous semble que le nihilisme est consubstantiel à toute interrogation du sens, et qu’il s’agit ici du fil rouge de ce livre. Le concept de nihilisme n’est pas donné, défini a priori, c’est au lecteur de le situer en contexte, de le déplier. Le parti a été clairement pris de poser le nihilisme comme concept a posteriori, appréhendable uniquement en situation.

« Constructions multiples – laborieuses ou ingénieuses – pour fendre le désordre et conjurer la vacuité qu’il (l’ordre naturel) semble inévitablement véhiculer. Annihiler le nihilisme ? »[11] Quel sens donner à cette formule ? A quelle définition du nihilisme est-il ici fait référence ? La définition donnée au début de l’ouvrage ne se révèle guère utile pour appréhender ce qui est en jeu ici : « le nihilisme consiste à tenir que nul signe ne renvoie à une chose et que les signes n’enchaînent que cette nullité. »[12]

En l’occurrence il est difficile de savoir quel sens prêter ici au terme de nihilisme car il apparaît plus comme un mot incarnant la répulsion absolue que l’on prête souvent aux perspectives hors constructionnisme. En réalité, il semblerait que la posture la plus nihiliste ne soit pas celle qui se détache du paradigme constructiviste, mais celle qui maintient envers et contre tout son attachement à cette pensée de l’ordre. « Le nihilisme serait – rigoureusement – l’épuisement du système dans son propre schème, l’étiolement du modèle dans son propre déploiement… ce serait l’effondrement du paradigme constructiviste sous son propre poids »[13]

Ainsi la possibilité d’un prolongement, dépassement et retournement de la déconstruction n’est pas envisageable selon H. Putnam, invoquant au delà de la question de la cohérence, celle de la responsabilité. « Le nihilisme guette » précise A. Barrau, interprétant les réserves de Putman et regrette que l’errance ne soit pas envisagée comme une piste possible pour la pensée.

Nous aimerions à présent développer plus longuement certains passages qui nous semblent un peu plus problématiques, davantage pour analyser la portée des options choisies, les remettre dans un contexte plus large, que pour pointer d’authentiques faiblesses de l’ouvrage.

Ainsi, l’un des premières questions que l’on ne peut manquer de se poser concerne le paradigme choisi par les deux auteurs. Est-il est aussi déterminant que cela. En effet, l’histoire de la philosophie ne manque pas de théories faisant d’un phénomène l’explication totale, le prisme adéquat pour rassembler ce qui semble épars. Ne serait-ce pas là d’ailleurs un cercle vicieux auquel l’ensemble de l’ouvrage pourrait succomber ? La passion de l’ordre qui anime l’Occident ne joue-t-elle pas ici un principe explicatif unique ? écartant par son importance les autres primes de lectures qui s’affrontent ?

Les deux auteurs estiment que l’Occident s’est bâti sur le mythe de l’un et ils entreprennent de défendre d’autres pensées que celle de la mise en ordre, rapportée à l’unique. Mais n’est-ce pas réducteur que d’estimer que l’Occident n’obéit qu’à cette seule logique, dont les autres paradigmes ne seraient que des variations ?

Certes, les auteurs en ont conscience et réfutent clairement cette dérive. Pour autant, on peine à être réellement convaincu par les réserves sur une culture qui, polymorphe par définition, échapperait à toute réduction à l’Un. En effet, on peut lire que cet ouvrage repose sur « l’hypothèse que la pensée, et non pas, sans doute, la seule métaphysique ou philosophie – s’est depuis vingt-cinq siècles au moins, déployée dans un rapport obsessionnel à l’ordre »[14]. La référence au Timée à cet égard sert de référence. L’ordre n’y est pas vu comme une projection humaine, une lecture adoptée car plus pragmatique. L’ordre est la création d’un artisan démiurge. « L’ordre du monde est l’être du monde ».[15]

La mise en avant de cet obsession de l’ordre que l’on retrouve dans la pensée occidentale comme une évidence, une tradition passant inaperçue sonne parfois comme une critique. Pour autant, la direction du livre ne va pas chercher dans le chaos et le désordre le salut d’une humanité enfin libérée du joug de l’un. Le chaos y occupe certes une place importante dans la réflexion, mais il ne peut être le fondement  d’une nouvelle pensée car « il ne saurait d’aucune manière fonder »[16] En outre, le chaos possède une dimension quasiment inhumaine. Avec lui sont réactivées des craintes, des angoisses. « Nous demandons seulement un peu d’ordre pour nous protéger du chaos »[17].

L’ordre est le cadre nécessaire à la pensée humaine, hors de l’ordre point de salut, ni, surtout, de connaissance. L’ordre n’est pas le but ultime que la connaissance doit réaliser dans le monde, il en est la condition de possibilité. Auquel cas, il y aurait erreur d’adressage du concept, l’ordre ne serait pas une caractéristique du monde, mais un trait de notre être-au-monde, de notre inscription dans l’univers ? Ainsi, la proposition qui figure à la fin de l’ouvrage « il est possible, et même probable qu’il y ait en fait lieu de se passer du sens. De s’en abstraire absolument, de se départir de ses moindres bribes, de renoncer à sa rassurante familiarité[18] » si elle recèle une dimension poétique indubitable, qu’elle encourage la liberté et l’exploration de voie de pensées méconnue ou délaissé, il n’est pas sûr pour autant que l’homme soit prêt à abandonner cette rassurante familiarité.

Si on rejoint le lien fait ici entre le sens et la dimension de confort qu’il apporte, il nous semble que cette caractéristique est si profondément ancrée dans l’homme, sorte de clé de voûte de notre inscription dans le monde, que le projet de s’arracher à la sphère du sens pour explorer le monde apparaît irréalisable – ou inhumain.

Par ailleurs, sortir du sens – comme expression -  ouvre toujours la voie à une interprétation politique : comment échanger des arguments dans la sphère public si l’on ne cherche plus le sens, l’argumentation, qui reste une mise en ordre de la pensée. Certes, les pistes explorées par J ; -L. Nancy dans le Sens du monde  reste ici à l’arrière-plan, comme implicite : le sens et le monde vont de pairs. Nous n’avons pas affaire ici à des penseurs relativistes. Mais l’on regrettera que rien ne vienne endiguer plus clairement cette lecture possible. Toutefois, une nuance, apportée par A. Barrau, vers la fin de l’ouvrage, mérite ici d’être rapportée : c’est peut-être l’idée de sens qui doit être renouvelée. En effet, il semble difficile de s’abstraire d’un ancien paradigme sans devoir parfois faire le deuil, même provisoirement, de la familiarité du sens.

Nous avons signalé au début de notre propos qu’il ne fallait pas chercher dans cet ouvrage un pamphlet politique. Pourtant la proximité devient parfois tentation. Ainsi on peut lire que nous sommes dans une « époque où l’action politique se résume essentiellement – jusque dans sa symbolique ! – au maintien de l’ordre et à l’exaltation des forces de l’ordre, quel qu’en soit le coût. »[19] Ce glissement du sens d’ordre est quelque peu ambivalent et si la résonance des mots est évidemment à l’œuvre, on peut s’interroger sur la rigueur conceptuelle qui mène à ces rapprochements. Le mythe et la passion pour l’ordre et l’un qui caractérise l’Occident se traduirait aujourd’hui dans le discours sécuritaire ? Sans nier pour autant la capacité des idées et de la philosophie a influencer les mentalités, il semble y avoir là comme un hiatus, ou du moins une enjambée qui demanderait à être plus argumentée, d’autant plus que le thème de l’ordre en philosophie ne peut manquer d’être rapproché de son avatar journalistique.

*

Dans quels mondes vivons-nous ? propose en résumé une promenade qui dépasse largement les frontières de la philosophie pour frayer dans les eaux de la musique ( de l’un au multiple, l’écart à soi du un est une question de rythme. – ce à quoi fait échos, la digression d’A. Barrau, dans la seconde partie, sur les variations Goldberg[20].) On pourrait faire le reproche à ce livre de multiplier les sources, les références et les auteurs. Mais il s’agit d’un essai, « ce qui (leur) importe ici, c’est simplement d’en souligner la diversité »[21].

            Il ne s’agit donc pas ici de réfuter tout construit ou « de bannir toute allusion à un ordre ( … ) ce serait impossible »[22]. Mais l’ambition reste forte de penser la possibilité d’un sens qui ne se tiendrait pas dans une pensée constructiviste. Pour résumer en une phrase l’orientation de tout l’ouvrage :

« Beaucoup doit être réinventé, à commencer par une pensée du désordre [23]»

Thibaud ZUPPINGER (Paris IV- Sorbonne – Rationalités contemporaines)



[1] P. 144

[4] p. 12

[5] P. 105

[6] P. 72

[7] P. 20

[8] P. 23.

[9] P. 22.

[10] P. 26.

[11] P. 110.

[12] P. 22.

[13] P. 144

[14] P. 106

[15] P. 131

[16] p. 116

[17] p. 118

[18] p. 145

[19] Ibid.

[20] P. 57

[21] P. 68

[22] P. 141

[23] P. 144

  1. Un petit commentaire qui paraitra hors sujet: la taille des caractères est trop petite. Ce qui fait que l’on n’a pas envie de lire le texte jusqu’au bout. Vouloir imiter la mise en page du journal Le Monde est une mauvaise habitude… De ce fait, je ne sais pas de quoi parle ce texte exactement!

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