Recension – La régulation des pauvres

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La régulation des pauvres :

1)      Chapitre 1 : À quoi servent les pauvres ?

Cette première partie revient sur la difficulté de définir la pauvreté qui est une notion complexe, changeante et dont le lien avec la société évolue également. C’est pourquoi la sociologie de la pauvreté « doit privilégier l’analyse des modes de construction de cette catégorie sociale et caractériser les relations d’interdépendance entre elle et le reste de la société »[3].

Ce chapitre est marqué par l’héritage des thèses de Simmel qui explique que l’on devient « pauvre », il y a un changement de statut social qui s’effectue dès lors qu’une personne devient assistée. C’est la « dernière strate » de la société. Simmel explique également qu’il n’y a pas de désintéressement total dans l’assistance. Elle est un « facteur de cohésion et d’équilibre de la société »[4]. D’où la question de l’utilité de la pauvreté pour les sociétés. Trois fonctions principales sont présentées : économique, les « pauvres » effectuent le travail dont personne d’autre ne veut, morale, ils encouragent les autres à plus de vertus, et culturelle au travers d’une valorisation de la société et de la charité.

Ces trois fonctions illustrent le lien étroit entre la pauvreté et la société à travers notamment l’assistance. Société à laquelle le sociologue appartient. C’est pourquoi Nicolas Duvoux aborde le thème du sociologue qui, dans son enquête, oscille entre empathie et mauvaise conscience vis-à-vis des personnes interrogées. Plus généralement, la question est celle du rôle de la sociologie et de sa responsabilité envers la société et ses membres. Serge Paugam conclut ce chapitre en définissant leur ligne de conduite : « il convient d’aboutir à une lecture réflexive et critique sur l’ensemble du processus de production du savoir sociologique et d’analyser la signification idéologique ou politique des résultats du travail empirique »[5].

2)      Chapitre 2 : De la disqualification sociale à l’échec de l’insertion ?

Constat est fait que la pauvreté continue de diminuer alors que le sentiment d’appauvrissement des classes moyennes est croissant. Dans les années 80, une nouvelle pauvreté est apparue. Auparavant elle touchait essentiellement les « inadaptés ». Dorénavant elle concerne plus de couches dans la société. Cette nouvelle pauvreté n’est pas que monétaire mais touche le cœur de l’intégration sociale : la stabilité de l’emploi. Malgré ce changement, « la pauvreté ne touche pas de façon égale tous les groupes sociaux »[6].

D’où la question de l’existence d’une « carrière morale des assistés ».  La conscience de cette carrière nécessite l’étude de l’évolution des rapports à l’assistance. Comprendre cette évolution c’est comprendre les conditions du passage d’une phase à l’autre du processus. Les déterminations sociales jouent un rôle dans ce processus mais il reste des marges d’autonomie. Cependant Nicolas Duvoux remarque que ce processus a lui-même évolué au travers de la responsabilisation des populations due à la « discipline d’autonomie ». C’est pourquoi pour étudier le rapport des pauvres avec l’assistance il faut interroger l’opposition à la responsabilisation que la société exige d’eux.

Cette carrière dépend également de facteurs structurels et de l’intensité des liens sociaux. L’expérience de la carrière de la pauvreté n’est pas la même selon les pays en fonction du système de protection sociale et de l’assistance. La France procède d’un statut particulier du fait de son héritage qui se caractérise par une dualisation de la protection sociale et une « pauvreté disqualifiante »[7]. Face à elle, la société française s’est focalisée sur la notion d’insertion illustrée par l’instauration du RMI en 1988. Proposé dans l’urgence, le RMI, base d’un droit global d’insertion, est devenu une solution durable. Le « Rmiste » est le statut le plus dévalorisant car il stigmatise une frange de la population qui reste en périphérie du marché de l’emploi sur le long terme.

3)      Chapitre 3 : L’usure de la compassion

La « durabilité » du RMI a conduit à une banalisation de cette aide. Dès le début des années 90 apparaît une hétérogénéité sociale des « Rmistes ». Cette banalisation s’est toutefois accompagnée d’une dénonciation du consumérisme des allocataires de minima sociaux. C’est la difficulté de l’articulation entre « droit » et « devoir » qui est interrogée. L’équilibre entre les deux dépend du marché du travail et des capacités des individus. L’échec de l’assistance va reporter sur les individus la responsabilité de l’échec collectif. Il s’agit d’une des deux explications de la pauvreté : la paresse. (L’autre étant l’injustice : les pauvres sont victimes d’un système global.)

Suivant la situation dans l’histoire, l’une des deux est privilégiée. Lorsque le chômage diminue l’explication de la paresse augmente (comme en 1993 et 2001). Ainsi les « Rmistes » apparaissent comme des fraudeurs dans l’esprit collectif d’où un ressentiment qui est relégué dans les médias. Axel Honneth parle de formes sociales de mépris[8] qui sont liées à la reconnaissance. La reconnaissance correspond à une autonomisation des individus qui en bénéficient. Elle devient un instrument d’intégration (rationnelle et justifiée) et même une idéologie (conservatrice). Cette reconnaissance implique une injonction à vivre dignement par l’apprentissage de l’autonomie et de la responsabilité qui passe par l’exposition de l’intimité de la personne.

La question de la reconnaissance est liée à celle du lien social et la protection. C’est la distinction « compter sur » et « compter pour ». Le désir de reconnaissance s’est accru d’une telle façon que les travailleurs sociaux se trouvent en difficulté. Ce désir de reconnaissance n’est-il pas le résultat de l’exigence de responsabilité ? Avec la volonté d’insertion, les pauvres doivent déjà être autonomes et responsables pour être aidés. Cette responsabilisation individuelle prend le pas sur la responsabilité sociale. Pourtant les deux sont complémentaires. Une interrogation du système social est nécessaire.

4)      Chapitre 4 : Les territoires de la solidarité

Nicolas Duvoux observe une tendance historique à faire porter les protections individuelles sur la solidarité nationale. Cependant dans les années 70, l’administration sociale se décentralise au profit des « départements-providence »[9]. Cette décentralisation a eu pour effet une dissociation de l’économique (région) et du social (département). D’où un désengagement financier des départements avec une responsabilisation croissante des acteurs situés au bas de l’échelle. Face à cela, Serge Paugam pense que nous devons « proposer des règles constitutives de la solidarité entre les membres de la société comprise comme tout (…) C’est par conséquent dans le cadre d’une solidarité nationale qu’il faut envisager une plus juste redistribution »[10].

Cette décentralisation est accentuée par l’existence de plusieurs niveaux institutionnels d’application de la solidarité (de la ville jusqu’à l’Union Européenne). Ce qui crée un brouillage des clivages structurants la société. « La volonté d’être plus proche des individus en souffrance est réelle mais dans la pratique l’intervention demeure catégorielle »[11]. L’inefficacité de l’action de l’Etat amène de nouveaux intervenants que sont les associations. Mais les cloisonnements institutionnels se retrouvent au sein des associations ce qui les empêchent également de penser le social dans sa globalité.

Pour illustrer ces questions, les auteurs vont prendre l’exemple de la question des minorités et des banlieues en France où il y a un processus de disqualification à la fois social et spatial. Dans ses banlieues, chacun est dans une phase différente et tient à se distinguer des autres, ce qui explique l’absence de solidarité. La mixité sociale proposée comme solution à ces banlieues a montré ses limites. C’est pourquoi Serge Paugam se prononce pour donner aux quartiers populaires les moyens de se prendre en charge.

5) Chapitre 5 : La précarité assistée : un nouveau régime de mise au travail ?

L’Etat providence est mis en difficulté par l’avènement de la société salariale et la recherche des responsabilités des agents à tous les niveaux de la hiérarchie. Cette nouvelle phase du capitalisme fait de la précarité des emplois la règle. Ainsi le système d’assistance varie selon les phases de développement économique. L’idée du RSA a émergé lors d’une période au faible taux de chômage. A travers le RSA, la société souhaite mettre en place, selon Serge Paugam, une frange d’emplois flexibles pour les pauvres qui, en cas de difficulté, peut facilement disparaître.

Cette politique a pour effet une précarisation croissante de l’emploi qui est entrée dans les mœurs du patronat. La précarisation contribue à modifier le droit du travail en instaurant une distinction entre les salariés, entre les « exclus » (précaires) et les « inclus ». Les auteurs craignent que la mise en place du RSA crée un statut de travailleur précaire assisté. Il y a un risque de « précariat »[12] des travailleurs. Problème : « les allocataires du RSA seront-ils définis socialement par leur activité ou leur rapport à l’assistance ? »[13].

Dans certains cas la reprise du travail entraîne une baisse de revenu, auquel cas on peut se demander quelle motivation pourrait avoir la personne à chercher un emploi ? Nicolas Duvoux estime que le sentiment de dépendance est insupportable et cela en raison de l’injonction d’autonomie présente dans la société mais différemment selon la situation de chacun. Le RSA met l’accent sur la dimension de l’emploi alors que l’insertion avec le RMI était multidimensionnelle. C’est le passage du « welfare » au « worfare »[14]. Ainsi en France cohabitent un mode de régulation corporatiste avec un maintien de la norme de l’emploi stable et un mode libéral de pauvreté.


[3] Serge Paugam, p.17.

[4] Serge Paugam, p.20.

[5] p.31

[6] Nicolas Duvoux, p.36.

[7] Voir encadré de Serge Paugam p.48.

[8] Encadré p.65.

[9] p.76.

[10] p.78.

[11] Serge Paugam, p.81.

[12] Serge Paugam, p.100.

[13] Serge Paugam, p.101.

[14] Nicolas Duvoux, p.107.

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