Recension – La régulation des pauvres

Pages : 1 2 3

Print Friendly

III – Conclusion

1)      Le travail du sociologue :

L’ouvrage commence par la définition de la pauvreté pour se terminer par celle du travail du sociologue. Cela illustre parfaitement le lien étroit que les auteurs ont construit entre ces deux notions. Dire que le thème de la pauvreté est un prétexte pour parler de leur métier serait exagéré mais la façon dont il est traité est un parfait exemple. Avec l’étude des thèses antérieures, dont les leurs, Serge Paugam et Nicolas Duvoux ont souhaité interroger la société mais aussi faire la critique de leur travail. Mais la critique du sociologue est « auto-limitée »[15] car celui-ci appartient toujours à la société qu’il étudie. Nos deux auteurs s’accordent à dire que la sociologie se doit d’être critique, ce qui s’inscrit dans la logique des penseurs comme Habermas, Adorno et Honneth. Cette critique n’est pas celle « de la contestation partisane ou militante, mais plutôt au sens du dévoilement des mécanismes invisibles ou inconscients à l’œuvre dans une société »[16].

Le sociologue se doit de dévoiler les « rouages cachés » de la société tout en gardant le contrôle sur ce qu’il a dévoilé pour que ses travaux ne soient pas détournés de leur but premier qui doit être clairement défini. Même si « le sociologue n’a pas pour vocation d’être un ingénieur social chargé de fournir des recettes aux planificateurs et aux décideurs »[17], Serge Paugam et Nicolas Duvoux apportent dans leur ouvrage des éléments de réponses qui vont plus loin que la seule critique.  Mais le travail critique qu’ils effectuent à la fois sur la construction des thèses antérieures et sur leur propre métier tend à les placer dans une philosophie sociale telle que l’a définie Axel Honneth.

2)      Critique personnelle :

Même si l’ouvrage se veut être un débat entre deux penseurs de même mérite, le rôle de professeur de Serge Paugam reprend souvent le dessus. S’il ne se présente tout de même pas en donneur de leçon, il est celui qui a le dernier mot à chaque chapitre et qui, dans l’ensemble, définit les grandes thèses. Cela est probablement dû à sa plus grande expérience mais le regard « neuf » de Nicolas Duvoux aurait pu être davantage mis en valeur. Dire qu’il se contente de faire avancer la discussion par ses questions, comme dans les dialogues socratiques, est néanmoins exagéré. Fort d’une expérience différente de celle de Serge Paugam, il apporte ses propres idées et théories qu’il ouvre à la critique. Ce que fait également Serge Paugam.

Sorte de remise à plat de leurs travaux antérieurs et en cours, nos deux penseurs ont tendance à oublier que ceux qui les lisent n’ont pas forcément consulté leurs ouvrages précédents et les encadrés ne suffisent pas à apporter toutes les clés pour une compréhension optimale de leurs propos. Les chapitres, probable obligation de l’éditeur, permettent de voir où en est le propos mais semblent toutefois inutiles pour un lecteur attentif et nuiraient presque au rythme même du dialogue.

Le grand apport de La régulation des pauvres ne porte pas tant sur les idées abordées sur le thème de la pauvreté que sur celles du métier de sociologue. La discussion entre les deux auteurs fait ressortir leur vision du métier de sociologue. Certes le lecteur était prévenu mais une personne souhaitant en savoir plus sur le thème de la pauvreté risque d’être déçue. Ce livre est un formidable appel à la lecture des écrits antérieurs des deux sociologues afin que le lecteur mette en œuvre sa propre critique.

3)      Discussion ouverte : le « précariat » et « l’invisibilité sociale » :

En guise de conclusion, nous aimerions suggérer un lien entre les thèses de Serge Paugam et Nicolas Duvoux d’un côté et celles de Guillaume Leblanc sur « l’invisibilité sociale » de l’autre. Pour rappel, Serge Paugam et Nicolas Duvoux ont défini la pauvreté comme provenant d’un certain type de rapport social. De la même façon, Guillaume Leblanc explique que l’invisibilité est une construction sociale. La reconnaissance sociale, thème cher à Serge Paugam, trouve un complément dans celui de l’invisibilité.

L’invisibilité sociale est définie comme absence de perception par Guillaume Leblanc. L’invisibilité provient d’une relégation de l’individu par le reste de la société. Construite par la perte d’une capacité, elle démobilise les ressources du corps et de l’esprit et rend problématique le pouvoir de participation et de modification dans un collectif. L’invisibilité se caractérise par un défaut de perception du potentiel d’une vie. L’invisibilité devient alors absence d’œuvre. Elle est un refus de reconnaissance. Faire œuvre c’est être perçu comme contribuant à l’activité d’une société.

Le problème est que tout travail n’est pas œuvre. Ainsi les travailleurs précaires tombent dans « l’invisibilité sociale » parce que leur activité n’est pas reconnue. Il serait possible d’en rester à une forme d’invisibilité où le travailleur est instrumentalisé. Mais cela va plus loin. La précarité de leur travail les empêche de construire tout lien social.  Les travailleurs précaires tombent alors dans le désœuvrement.  Leur travail n’est pas perçu comme une activité sociale. C’est un défaut de perception contre lequel Axel Honneth souhaite instaurer un processus social et moral de restitution de la reconnaissance. Processus que critique Serge Paugam car il ne s’intéresse qu’au « compter pour » alors que pour avoir une approche complète de la solidarité il faut également intégrer le « compter sur ».


[15] Nicolas Duvoux, p.114.

[16] Serge Paugam, p.114.

[17] Serge Paugam, p.113.

Pages : 1 2 3

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com