Entretien avec Catherine Lalumière

Print Friendly

Entretien avec Catherine Lalumière le 15 janvier 2013 (Dernière modification au 03/03/2014)

Plusieurs fois députée et ministre, Catherine Lalumière a occupé les fonctions de secrétaire générale du Conseil de l’Europe et de vice-présidente du Parlement européen. Elle préside actuellement la Maison de l’Europe de Paris, la Fédération française des maisons de l’Europe et le Relais Culture Europe .

Thibaud Zuppinger : Avant de commencer cet entretien, je tiens à vous remercier pour l’intérêt que vous avez manifesté pour cette proposition d’entretien. Il est difficile de rencontrer une personne qui soit plus impliquée que vous dans ces questions, que ce soit par votre parcours politique français, comme européenne ou encore vos nombreuses responsabilités dans des institutions et relais européens.

Au cours de cet échange, il s’agira de chercher à approfondir le lien entre l’identité et la culture avec en toile de fond des tentatives pour définir l’Europe. En guise d’introduction large : quelle place accordez-vous à la culture dans l’appréhension de l’Europe ?

 

Catherine Lalumière : Je pense qu’on ne peut comprendre les questions européennes, quelles qu’elles  soient, que si on prend en compte la dimension culturelle. Malheureusement ce sont des aspects négligés par les institutions européennes, ou en tout cas beaucoup trop sous-estimés.

map-119902-m

Cela fait maintenant une trentaine d’années que je travaille sur les questions européennes d’abord côté acteur, mais aussi côté observateur, et cette conviction est allée en se confirmant au fil des années. Aujourd’hui, et plus que jamais, je considère que la dimension culturelle n’est pas juste un « gadget » pour faire joli. C’est au contraire un aspect fondamental, essentiel – au sens propre du mot. La culture, c’est l’essence même de l’Europe car elle recouvre à mes yeux ce qui donne un sens à l’« européanité » et au projet européen[1].

TZ : Cette place centrale que vous souhaitez voir accordée à la culture est-elle compatible avec une approche politique, volontaire ?

 

CL : Mais il n’y a pas de contradiction entre l’action politique et la culture. Au contraire, il est hautement souhaitable que l’action politique, y compris l’action la plus ambitieuse et la plus volontaire, se construise sur un socle culturel et se développe en tenant compte de l’environnement culturel.

Le problème est ailleurs. Il est dans le manque ou l’insuffisance de culture.

Manque ou insuffisance de culture chez les responsables politiques qui ont aussi du mal à mettre leurs idées dans une perspective cohérente. La même constatation peut être faite pour les journalistes et autres observateurs de la vie politique.

Quant aux citoyens, eux aussi ont besoin d’avoir conscience du milieu culturel dans lequel ils baignent et de ce qui donne un sens à leur action. Le citoyen européen n’échappe pas à cette exigence. Malheureusement, la plupart des citoyens européens n’ont pas conscience de ce qu’est « être européen » ; il en résulte qu’ils ne peuvent guère éprouver un sentiment d’appartenance à l’Europe, ni soutenir des politiques européennes au nom d’un « obscur » intérêt général européen.

TZ : N’y a-t-il pas un risque de promouvoir une culture édulcorée qui soit consensuelle et tiède ?

CL : En donnant une place essentielle à la culture, la tentation de gommer les aspérités et les différences existe, c’est un risque. Mais je pense que si on est lucide et volontaire, on peut limiter les dégâts. Pourquoi ? Parce que la caractéristique de l’Europe – et tout aussitôt il faut dire : une des caractéristiques – c’est le pluralisme culturel.

Autrement dit, ce qui caractérise la culture européenne c’est d’être constituée par une mosaïque de cultures même si bien sûr il existe des traits communs aux pays européens. La diversité est une des caractéristiques de la culture européenne, une de ses originalités les plus fortes qu’il faut absolument préserver car c’est une immense richesse.

TZ : Au Relais Culture Europe, vous travaillez au plus proche des artistes européens. Pensez-vous que le monde de l’art soit plus européen ?

CL : Oui, il l’est, et depuis longtemps. Pensons à la Renaissance, au Siècle des Lumières. Mais finalement aujourd’hui, cela ne touche pas tellement de monde. Numériquement, les milieux culturels qui s’intéressent à l’Europe ne sont pas assez nombreux ; c’est pourquoi je souhaite que la jeune génération se mobilise, avec l’espoir que cela puisse venir assez vite.

Relais Culture Europe est une petite structure, une association, proche de la Commission et du Ministère de la Culture. Elle remplit avant tout une mission de service public. Au départ, elle a été créée pour aider les porteurs de projets culturels à obtenir des financements européens. Notre rôle consiste à les informer des programmes à leur disposition et à indiquer le programme où ils peuvent inscrire leur projet.

Mais ce serait tellement mieux si les porteurs de projets n’étaient pas passifs et pouvaient avoir un poids sur l’élaboration des programmes eux-mêmes, en essayant d’influencer en amont les lignes prioritaires dégagées par l’UE.

Aujourd’hui, il faut faire un triste constat : les grandes orientations de l’Union Européenne manquent d’imagination. Il y a un déficit d’imagination pour l’avenir. Par exemple, nous avons le grand programme européen 2020 ; « L’Europe créative », cela devrait être une source de créations, d’idées nouvelles. Mais si vous regardez le document de la Commission, ce n’est pas très créatif. Ce sont des idées qui « traînent » depuis 20-30 ans.

En m’adressant aux gens de culture, je voudrais leur dire que, en effet, l’Europe manque de créativité. Et je voudrais les exhorter à ne pas être passifs en se contentant d’inscrire leurs projets dans les programmes définis par d’autres, mais plutôt de faire des propositions de fond, de dessiner des lignes nouvelles, des actions nouvelles. Le message c’est : « réveillez vous, ne vous battez pas seulement pour avoir des subventions, suggérez des champs à explorer, des innovations à promouvoir et des idées… »

L’IDENTITE EUROPÉENNE

TZ : Comment pourrions-nous essayer de définir l’identité européenne ? 

CL : Beaucoup de gens s’y sont employés. Pour ma part, je serai modeste, d’autant plus que le mot identité évoque souvent un groupe fermé sur lui-même. Or, pour moi, l’identité européenne est fondamentalement ouverte. C’est l’une de ses caractéristiques. L’Europe est une éponge, qui a pris des idées dans le monde entier. Ce n’est pas une citadelle fermée sur elle-même. Ce serait un non-sens de la voir ainsi.

            Quand les gens doutent de la culture européenne, je les invite à voyager et à se rendre compte du fait que les étrangers nous identifient parfaitement comme des Européens. Nous avons des traits communs, des idées communes, des comportements communs et ceci sans nier les différences nationales ou régionales.

En définitive, j’emprunte à Gérard Mortier, directeur de théâtre bien connu et qui s’intéresse à la culture en Europe une bien jolie image : « Contrairement à ce que pensent les nationalistes, il existe une vraie identité européenne, une sorte de théorie fondamentale qui n’admet que des variations d’un pays à l’autre, un peu comme les Variations Goldberg de Bach » (cité par Sandrine Morel, le Monde du 22 décembre 2012).

Quant à savoir quelles sont précisément les caractéristiques communes qui constituent la culture, l’identité européenne, il faudrait des heures pour en parler. Pour faire vite, je renverrai au livre que j’aime beaucoup d’Edgar Morin : « Penser l’Europe »

 

TZ : Précisément, c’est sans doute là que réside la difficulté à penser une politique culturelle à l’échelle européenne. Comment résoudre la tension entre uniformisation et diversité ?

CL : Si on prend l’exemple de la France, un pays avec une tendance « assimilationniste » forte, on a néanmoins réussi à maintenir des différences entre les provinces. Tout n’a pas été uniformisé. Ce constat est encore plus vrai si on regarde hors de France.

L’Europe est loin d’avoir eu une histoire uniforme et pacifiée. Nous avons eu des conflits de toute sorte y compris des conflits d’idées (pensons aux guerres de religion). Malgré tout, nous avons finalement élaboré un socle commun, qu’il ne faut pas nier et qui nous permet, après beaucoup d’efforts, de nous lancer dans ce que l’on appelle « la construction européenne ».

Cette construction européenne n’est pas purement artificielle. De l’Europe et son histoire faite de guerres et de conflits, mais aussi de relations confiantes et apaisées ont émergé des traits et même des valeurs communes. Aujourd’hui, ce sont elles qui forment le socle de cette construction nouvelle, autour des notions de respect des droits de l’homme, de l’état de droit, de démocratie, etc….

Promouvoir ces valeurs communes ne supprime pas toutes les différences culturelles, cela les transcende. D’un côté, on reste attaché à sa culture nationale voire régionale et, dans le même temps, sur ce socle commun que nous partageons nous pouvons construire une maison commune. C’est en quelque sorte un exercice de dédoublement de la personnalité.

TZ : Il s’agirait donc de développer notre capacité à accommoder sur deux plans, en fonction des perspectives ? Quelles pistes pourrait-on explorer ?

CL : Je fais référence à une expérience personnelle. Ces découpages pour moi, ils se vivent. Je me sens avoir une pluralité d’identités. Un peu à l’image des poupées russes, si vous voulez, mais sans être homothétique, car en l’occurrence les contours ne se recoupent pas.

Il y a plusieurs niveaux et plusieurs types d’identités. On se sent français, breton, européen, et dans certains cas, occidental, par rapport à l’Asie par exemple. Selon les cas, je me vis comme membre de tel ou tel groupe. Cela dépend des circonstances, d’où la dimension pragmatique de ces distinctions. Elles possèdent une dimension pragmatique, difficile à définir, qui repose sur des sentiments d’appartenance.

La notion d’identité est très riche mais elle doit être vécue comme quelque chose de mouvant. C’est pourquoi, il faut récuser les identités fermées, où l’on ne se sent bien qu’avec ses semblables et où très vite, « l’autre » devient un ennemi. En outre, la définition de l’identité n’a pas de contours  précis.

TZ : L’idée de progrès constitue profondément la culture européenne ?

 

CL : En effet, ce qui a forgé l’Européen au fil des siècles, ce n’est pas la paresse. L’Européen a été un homme curieux, audacieux. Aventurier, parfois, et qui se donne des défis à surmonter. C’est vrai sur le plan scientifique : c’est vrai avec les grandes découvertes géographiques… Il s’agit de chercher derrière le miroir. L’Européen se caractérise par un esprit actif. Le progrès possible construit sa pensée. On cherche autre chose, on cherche à comprendre. Parfois sans finalité précise, sans que ce soit un avantage évident pour le bien.

On a dit parfois que le héros de l’Odyssée, Ulysse, symbolisait l’européen, un être curieux, qui cherche, va à l’aventure et revient de cette aventure différent, transformé, ayant progressé.

Mais, évidemment, se pose une autre question : qu’est-ce que le progrès ? Et ce que l’on considérait hier comme le progrès, est-il toujours, aujourd’hui, un progrès ? Que devient la culture européenne dans le monde du XXIe siècle ?

MENACE SUR LA CULTURE EUROPÉENNE

TZ : Ce qui constitue la culture européenne vous semble donc potentiellement menacé par les bouleversements que le monde connaît ? 

CL : La période actuelle voit la montée de grand pays émergents, comme l’Inde ou la Chine, qui dans le passé ne comptaient guère. Ils existaient, mais ils n’avaient que peu de relations internationales, et par conséquent ils n’entraient pas dans le grand jeu international. En quelques années ils sont entrés dans ce jeu et avec fracas. La Chine en quelques années va devenir le premier pays sur le plan économique.

Un enjeu, pour nous Européens, c’est de savoir si nous allons nous dissoudre en tant qu’identité originale. Auquel cas cela aura des conséquences politiques. Si nous n’existons plus au niveau culturel et identitaire, cela aura également des conséquences économiques. On perdrait l’originalité de nos productions ; nos modes de pensée et nos modes de vie disparaîtraient eux aussi.

Notre culture européenne est ce qu’il y a, à mes yeux, de plus précieux. Je considère que l’identité européenne mérite d’être défendue, et je ne souhaite pas qu’elle disparaisse. J’ai conscience du fait que c’est un choix subjectif. Je crois que la culture européenne, au sens large, existe. Par culture, je fais surtout référence à des manières de penser et de vivre qui risquent de s’affaiblir et ensuite de disparaître. Evidemment, il est possible de partir battu, et de dire « c’est comme ça, on s’en moque ». Mais je ne le ressens pas ainsi.

TZ : Paradoxalement, est-ce que cette manière de baisser les bras ne permettrait pas de faire apparaître une autre idée de l’Europe, moins ambitieuse mais qui résiste à la négation ?

CL : Tout dépend de quoi on parle concrètement et précisément. Il y a dans notre héritage culturel du bon et du moins bon, et même du mauvais et du très mauvais, jusqu’à des camps d’extermination de sinistre mémoire. Ce classement qualitatif est affaire de choix personnel. Mais, c’est aussi un choix fait par la majorité de la société à un moment donné. C’est en ce sens que j’ai parlé de la culture européenne et de ses traits caractéristiques.

En résumé, aujourd’hui, dans l’Union européenne, je déplore grosso modo deux choses :

-       D’une part, une évolution très matérialiste du projet européen axé désormais essentiellement sur des questions économique, financières, monétaires, en deux mots « l’Europe des marchands », alors qu’au début, l’ambition était beaucoup plus large : construire une société de paix fondée sur des valeurs humanistes dont les racines plongent dans la longue histoire de l’Europe.

-       D’autre part, mon second regret est l’indifférence de nos contemporains face à cette évolution matérialiste qui sacrifie la dimension sociale, culturelle et spirituelle du projet européen.

C’est pour défendre cette dimension sociale, culturelle et spirituelle que je ne souhaite pas baisser les bras.

Et si je souhaite également ne pas baisser les bras dans les domaines économique et financier c’est afin d’avoir les moyens matériels nécessaires pour défendre les dimensions sociale, culturelle et spirituelle du patrimoine européen.

En ce moment, avec la crise et toutes ses conséquences dramatiques, « l’Europe des marchands » a montré ses limites. Cela oblige à réfléchir et j’espère à s’investir en politique pour reprendre de bonnes idées héritées du passé, les mettre au goût du jour et en inventer d’autres adaptées au XXIe siècle

Il y a quantité de paramètres nouveaux qui n’ont pas d’histoire, qui obligent d’être audacieux dans la pensée. C’est pourquoi je fais appel aux intellectuels pour qu’ils s’investissent davantage dans la vie européenne pour redonner sa plénitude au projet européen.

TZ : Mais y a-t-il encore une place pour l’Europe dans les mentalités ? N’est-il pas déjà trop tard ?

CL : Trop tard ? Peut-être… Mais, si c’était le cas, je le regretterais beaucoup pour nous les européens, mais aussi pour les peuples du reste du monde qui ont souvent les yeux tournés vers l’Europe car elle est pour eux le symbole de beaucoup de belles choses, notamment de la liberté.

Je crois – en effet c’est davantage une croyance qu’une certitude démontrable – en l’avenir de l’Europe, en l’avenir d’un modèle de société inspiré de la culture européenne. Mais, pour ce faire, il faut d’abord une prise de conscience de la valeur de cette culture, de ses qualités comme de ses faiblesses et des raisons pour lesquelles il est nécessaire en définitive de la défendre.

Il faut ensuite réfléchir à comment la préserver en la nourrissant d’innovations diverses car le monde bouge autour d’elle.

Enfin, il faut que les européens eux-mêmes aient foi en leurs capacités de maîtriser en partie leur destin, et renoncent à la tentation du fatalisme.

Cela fait beaucoup de conditions à remplir avant de réussir. Mais je m’élève contre le défaitisme. L’Europe a depuis toujours été un foyer d’idées. Après la seconde guerre mondiale, les Pères fondateurs de la construction européenne avaient en tête un modèle de société à plusieurs composantes et qui devait être exactement le contraire des régimes totalitaires des années trente.

Un modèle qui, grosso modo, comprend trois facettes. Si on schématise, il y a une composante économique, qui doit aboutir à un certain bien-être matériel. On ne peut en faire l’impasse. Il y a aussi des exigences sociales. L’idée de solidarité et de justice sociale font parties du projet européen. Et il y a le respect des valeurs humanistes et démocratiques qui sont le socle et le ciment de l’ensemble. Cet ensemble est notre bien le plus précieux. Il faut le faire évoluer, le moderniser, mais ne pas l’abandonner par paresse ou lassitude.

TZ : Ce sont également ces valeurs qui ont présidé à la construction européenne.

CL : Tout a fait ! Ce qui est miraculeux dans l’histoire européenne, c’est qu’après 1945, alors que l’on avait touché le fond, une poignée d’hommes, les Pères fondateurs, se sont dit qu’ils allaient inverser les paradigmes. Au lieu d’être en rivalité constante, en concurrence, on pouvait se réconcilier,  travailler pour vivre ensemble, dans la paix.

manifesto-ventotene

Dans les camps de prisonniers ou de concentration déjà, ils avaient eu la force d’espérer. Ils discutaient sur les méfaits de l’hypernationalisme et ils préparaient la suite, par exemple, le manifeste de Ventotene rédigé par Altiero Spinelli et quelques camarades, relégués par Mussolini sur une île au nord de Capri. Ils ont rédigé ce manifeste, comme un réquisitoire contre le nationalisme, et ils ont posé les jalons de ce qu’il faut faire, c’est-à-dire la construction européenne.

Que ces hommes, prisonniers, soient en train d’imaginer un monde nouveau ! qu’ils aient imaginé un futur basé sur la réconciliation, l’amitié, le vivre ensemble et la prise de conscience de ce qui nous unit ! J’éprouve une grande admiration pour eux.

FAIRE REVIVRE LE PROJET EUROPÉEN

TZ : En vous écoutant, on se rend compte que tellement pourrait être fait, que tout semble possible, mais le constat est plutôt que rien ne se fait – ou si peu.

 

CL : Je reviens à cette formule : la prise de conscience qu’il faut des changements, et que, pour opérer ces changements, il faut s’en donner les moyens.

Cela passe évidemment par une réorientation des choix politiques. Encore faut-il que les responsables politiques fassent les efforts nécessaires ; or, en ce moment la classe politique européenne semble quelque peu paralysée face à la crise et à la nécessité d’agir dans l’urgence en sacrifiant toute vision à long terme.

Encore faut-il aussi que les citoyens eux-mêmes se mobilisent, notamment ceux qui sont en désaccord avec les orientations actuelles de l’Union européenne. Il est vrai que jusqu’à présent les instances européennes ont été principalement dirigées par des forces conservatrices. Les forces qui se veulent progressistes doivent s’organiser afin de devenir majoritaires. En outre, il est indéniable qu’il y a eu un affaissement de la pensée sociale-démocrate en Europe. Les citoyens qui se sentent proches de cette famille politique doivent eux-mêmes se mettre au travail pour renouveler leurs propositions et être à la hauteur d’une Europe vraiment créative.

Mais les changements ne passent pas seulement par des réorientations des choix politiques ; ils passent aussi par une mobilisation des hommes et des femmes de culture notamment les intellectuels.

L’un de mes grands regrets, c’est le fossé qui s’est creusé entre l’Europe et les milieux intellectuels. Certes, il y a de nombreuses raisons à cela. Principalement l’idée que l’Europe, c’est seulement « l’Europe des marchands ». Mais en perdant l’enthousiasme des intellectuels, on a perdu le sens véritable du projet européen. On l’a appauvri. On a donné de l’Union européenne une image froide, « frigide » a même dit Elie Barnavi.

TZ : Justement, quelles sont pour vous les origines de l’euroscepticisme en France ?

 

CL : Ces origines sont sans doute multiples.

Il y a une tradition nationale très forte dans notre pays. On peut même, chez certains, parler de nationalisme ou de souverainisme. Cette tradition nationale très forte est exacerbée en période de crise, l’Europe jouant alors le rôle de bouc émissaire.

Mais il y a aussi d’autres courants de pensée qui ne sont pas spontanément pro-européens. Il en est ainsi du Communisme en France.

Dans les années 50, la pensée communiste voyait dans l’Europe un bloc anti-soviétique et pro-occidental. Et ce n’était pas faux bien sûr, il s’agissait bien pour l’Europe de construire une barrière idéologique contre l’idéologie communiste. Ainsi, le traité de Rome est un choix évident en faveur du marché, comme il est un choix évident pour la démocratie pluraliste face à la démocratie populaire. La base idéologique est totalement différente de celle du bloc soviétique.

C’est pourquoi on s’est retrouvé avec une partie de la population qui dès le départ était méfiante, pour ne pas dire hostile, au projet de la construction européenne. Et à l’époque, cette partie de la population dépassait 20% et comprenait notamment beaucoup d’enseignants.

Ces phénomènes se sont produits avant Khrouchtchev, puis il y aura le drame de la Hongrie, celui de Prague, les yeux vont s’ouvrir. Mais dans le même temps, l’Europe n’a pas corrigé son évolution vers l’ultralibéralisme et un hyper matérialisme. L’influence de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan s’est fait sentir. Parfois, on a eu l’impression que Bruxelles sacrifiait le social pour l’économie.

En définitive, des traditions et des erreurs d’aiguillage commises par les instances européennes se combinent pour expliquer le scepticisme voire le rejet dans beaucoup de milieux en France.

TZ : Que représente le projet européen à vos yeux ?

 

CL : Le projet européen pour moi, c’est la défense d’un type de société où la culture a une place très grande. Si je me suis engagée dans le combat politique européen, ce n’est pas pour défendre le marché ou, si je défends le marché, c’est comme partie d’un ensemble beaucoup plus vaste.

Je me suis vraiment engagée en faveur de l’Europe car il y avait une dimension sociale, humaine, culturelle. Mon apprentissage à Bruxelles s’était fait sur les questions économiques. Mais toute la dimension culturelle, humaniste, c’est au Conseil de l’Europe que j’ai compris leur importance dans l’Europe.

En arrivant au Conseil de l’Europe, en 1989, ce fut l’occasion pour moi de découvrir les pères fondateurs de l’Europe, de lire leurs œuvres. J’ai découvert que l’Europe, son histoire, sa construction, ont une dimension spirituelle et pas seulement matérielle. Les propos que je vous tiens ne trouvent hélas pas beaucoup de résonnances dans les couloirs de la Commission à Bruxelles.

C’est dommage que les eurosceptiques ne prennent pas conscience de cette dimension culturelle de l’Europe, de ses valeurs. On a perdu cette conscience. Ces liens affectifs, ce n’est pas l’économie qui les favorise. Désormais, peu de gens peuvent dire franchement : j’aime l’Europe.

L’EUROPE ET LES INTELLECTUELS

TZ : Pour prendre conscience, il faut des gens capables d’isoler et de mettre en avant certains traits de la culture européenne. A qui confier cette tâche ?

CL : L’idéal, en tout cas l’un des principaux souhaits que l’on puisse formuler, serait que un ou plusieurs leaders politiques incarnent cette Europe humaine, sensible, solidaire et chaleureuse.

Malheureusement, dans les temps présents, la classe politique européenne n’est pas très riche en personnalités de cette sorte. Pour ne froisser personne, je ne citerai qu’une exception brillante : Vaclav Havel, homme politique puisqu’il fut Président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque, et aussi le grand écrivain et homme de théâtre. Voilà un homme qui aimait l’Europe parce que, pour lui, l’Europe c’était la Liberté. Mais voilà : faut-il avoir fait dix ans de prison pour raisons politiques, avant de savoir ce qu’est vraiment le rêve européen et savoir en parler magnifiquement ?

Alors, en attendant que des hommes ou des femmes politiques assument cette lourde et belle responsabilité, je me tourne vers les milieux culturels et intellectuels, vers les enseignants, vers ceux qui ont pour vocation de réfléchir, de comprendre et de diffuser des connaissances et des idées.

Je souhaite qu’ils s’intéressent à l’Europe et à la construction européenne, qu’ils ne se laissent pas abuser par l’image très économique, financière, monétaire qu’a prise aujourd’hui l’Union européenne, qu’ils réfléchissent à ce qu’est encore la culture européenne voire la civilisation européenne, aux crimes qui ont été commis mais aussi aux progrès qui furent réalisés.

Je souhaite qu’ils prennent conscience du fait que la disparition de cette culture européenne serait une terrible perte non seulement pour les européens, mais pour beaucoup de gens dans le monde.

Et je souhaite qu’ils accompagnent les simples citoyens européens (notamment les jeunes) pour leur transmettre cet héritage et les préparer à faire vivre et à moderniser, à leur tour, ces manières de penser et ces manières de vivre qui, en définitive, sont le meilleur apport que l’Europe puisse offrir.

TZ : De quelles ressources disposons-nous pour maintenir une spécificité culturelle propre à l’Europe ?

CL : Une première remarque s’impose : La civilisation européenne n’est pas LA civilisation, mais une parmi d’autres.

Ceci dit, il est normal que, nous les européens, nous nous intéressions à ce dont nous venons de parler dans cet entretien et que nous avons appelé la culture, voire la civilisation européenne.

Les menaces, elles, viennent de partout : le phénomène de la mondialisation, l’émergence de pays de plus en plus puissants et qui ont, eux aussi, une culture, ainsi par exemple la Chine, une grande civilisation.

De plus, il y a des menaces intérieures qui tiennent à notre indifférence voire à notre inconscience.

Alors que faire ? Je l’ai dit précédemment : nous les européens nous devons comprendre que l’identité européenne et le projet européen lui-même reposent très largement sur notre culture, sur nos idées, sur nos conceptions de la société et de la place de l’homme dans la société, sur nos valeurs.

Mais, pour effectuer cette prise de conscience et pour réaliser les actions capables de protéger et de faire vivre cette culture, ces idées, ces valeurs, nous avons besoin d’instruments. Et là, nous retrouvons l’économie, les finances, la monnaie, bref des outils matériels indispensables. La culture européenne au sens le plus large du mot ne peut survivre et rayonner que si elle dispose de ressources. Ressources financières, mais aussi ressources juridiques et ressources politiques.

En plaidant pour la culture, j’ai pu donner l’impression que je condamnais toutes les ressources matérielles. Pas du tout. Mais, pour moi les ressources matérielles ne sont pas le but ultime : un certain type de société. Comme le disait Jacques Derrida dans cet entretien qui fut son testament : « dans la situation géopolitique qui est la nôtre, l’Europe, une autre Europe mais avec la même mémoire, pourrait [c’est en tout cas mon vœu] se rassembler à la fois contre la politique d’hégémonie américaine… et contre un théocratisme arabo-islamique sans lumières et sans avenir politique. »[2].

Mais il faut le vouloir et se donner les moyens de le pouvoir.

TZ : Dans quel sens Derrida fait-il référence au terme de responsabilité ?

CL : Il énumère les crimes de l’Europe, en contrepoint des inventions magnifiques comme le rationalisme, les droits de l’homme, et il fait le bilan. Si l’on tire les leçons de tout ça, face au matérialisme et aux intégrismes religieux nous pouvons dire « nous les Européens » alors même que Derrida a toujours été un grand critique de l’Europe. Et il ajoute que nous avons des responsabilités à l’égard du monde entier car nous sommes porteurs de cultures et de valeurs qui sont souhaitables pour nous, et au-delà de nous et car nous devons assumer ces responsabilités.

Le monde change profondément et très vite. En tant qu’Européen, il est normal de se préoccuper de savoir si nous avons un avenir. Je fais partie de ceux qui tiennent à ce modèle européen de société, qui est basé sur cette culture complexe, avec des caractéristiques séduisantes. Le bien-être y est valorisé, mais avec des exigences sociales et des exigences de justice et de liberté, même imparfaites, mais qui sont bien réelles.

Si l’on fait le bilan, le modèle de société à l’européenne, qui est perfectible, ce modèle est le moins mauvais. Tout n’est pas parfait, mais aujourd’hui cet ensemble est encore unique au monde.


[1] Evidemment, je donne au mot culture un sens large, anthropologique, qui englobe les arts mais aussi les manières de penser et de vivre

[2] http://www.jacquesderrida.com.ar/frances/lemonde.htm

                            Je suis en guerre contre moi-même.

Les commentaires sont clos.

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com