La démarchandisation du savoir

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Anne-Solweig  Gremillet est ingénieure en agroalimentaire et diplômée du mastère  d’édition de l’ESCP. Elle a travaillé chez Dunod, Robert Laffont et Hatier  avant de rejoindre le CNRS il y a cinq ans. Elle y est notamment porteuse d’un  réseau interdisciplinaire et interorganismes des métiers de l’édition  scientifique publique nommé réseau Médici.

Repenser l’édition scientifique publique au XXIe siècle

La révolution industrielle a permis le passage de l’ère agraire, essentiellement basée sur les territoires et l’artisanat, à la société industrielle dans laquelle nous baignons encore, et dont les piliers sont la production sous couvert de technicité et de rationalisation économique. De même, la révolution numérique serait un passage à une société de l’information voire, dans le meilleur des cas, à une société de la connaissance. Comment est-il possible de réussir cette mutation ? Quels sont les acteurs et les enjeux de cette nécessaire évolution ?

Dans l’environnement actuel de basculement vers la société de la connaissance, la recherche scientifique apparaît comme la figure de proue vers laquelle se tournent tous les regards mais aussi les inquiétudes ou encore les cupidités. Or, il n’est de science que si ces théories, faits nouveaux, à la reproductibilité garantie, sont publiques et accessibles à tous. Et porter à la connaissance de tout un chacun ses travaux relèvent d’enjeux bien plus vastes que la seule notion de transmission du savoir que tout le monde salue [Bourdieu, 1994] quand bien même plusieurs courants divergent sur les modalités de cette circulation. Parce que s’il est un fait que le savoir et donc la science sont des biens communs de l’humanité [Callon, 1994], il en est un autre, corollaire, que la science génère, ou tout du moins laisse entrevoir, des dividendes colossaux du fait de son caractère de bien marchand [Bourre, 1994] [Bourdieu, 1998].

Ce que produit la recherche, toutes disciplines confondues, vient abonder un immense savoir acquis appelé science. Laquelle science ne s’accroît que par la mise en commun et l’échange des connaissances partagées, pour le moment, sous forme principalement d’articles et dans une moindre mesure de données de recherche.

La généralisation de l’information électronique et le développement d’internet ont certes permis un échange de données sans précédent réduisant parfois presqu’à néant les intermédiaires. En cela rien de bien neuf sur la forme si ce n’est le même type de transformation qu’a permis l’imprimerie en son temps. En revanche, il est possible de concevoir de manière radicalement différente la notion de connaissance et en cela nous vivons un changement de paradigme. La montée en puissance des échanges ne sera pas si importante si elle ne se traduit pas par de nouvelles façons de créer le savoir au point qu’il devienne un bien commun accessible à tous et sur lequel ne devrait plus être plaquée la notion de propriété.

L’économie et le droit de l’édition scientifique publique ont cela d’éminemment étonnants que les droits patrimoniaux des auteurs sont entièrement transférés aux éditeurs qui relèvent le plus souvent de la sphère commerciale ; tandis que les auteurs (qui dans notre cas sont donc des chercheurs publics) sont aussi les principaux acteurs de la chaîne de production du savoir par le biais des relectures d’articles, des validations scientifiques et par le quasi lectorat captifs qu’ils constituent. C’est comme si l’eau, bien collectif mais aussi marchand s’il en est, ne revenait qu’aux seuls exploitants de la ressource laissant assoiffées toutes les populations alentour. A la différence près que l’eau est vitale et que la connaissance n’est que primordiale. Un être humain qui ne boit pas, meurt. Un être humain qui n’échange pas de connaissance ne progresse que par lui-même perdant ainsi la formidable richesse de millénaires de transmission.

Or la science ne s’épuise pas lorsqu’elle se transmet. Si vous fournissez de l’eau à une population, cette eau n’est momentanément et au moins partiellement plus disponible pour les autres. En revanche porter la science à la connaissance d’une personne demande un effort certes moindre que de la transmettre au plus grand nombre mais en revanche cela n’appauvrit en rien sa valeur. Bien au contraire. Les publications scientifiques peuvent certes voir leur diffusion étouffée lorsque ceux qui agissent sur la transmission la réduise mais en revanche elles sont par essence non rivales, à la différence de l’eau.

L’édition scientifique publique est un instrument majeur de la valorisation de la recherche  ; il se doit d’accompagner les chercheurs-producteurs de savoir dans la quête d’un idéal commun amenant à une société de la connaissance où les publications et données de la recherche seront libres de droits et accessibles à tous sans barrière. Pour tendre vers cet idéal, il convient de structurer l’édition scientifique publique en fonction des réalités technologiques du XXIe siècle en pleine mutation.

Source : Stock.Xchng

Cette structuration passera sans conteste par de profondes modifications du rôle des acteurs ainsi que des flux d’information de la chaîne de valeur de l’édition scientifique et la technologie y prendra toute sa place :

Renégociation des modèles économiques avec l’édition scientifique commerciale, développement des procédures d’appropriation des technologies par des recrutements et formations continues rénovées, redéfinition des périmètres des acteurs de la diffusion, de l’édition, de la communication et de la documentation, toutes tâches sans lesquelles la recherche ne serait finalement que peu de choses.

Anne-Solweig Gremillet

Bibliographie

Bourdieu Pierre, « Le champ scientifique », Actes de la Recherche en sciences sociales, n°101-102, mars 1994, pp. 88-104.

Boure Robert, « De quelques aspects économiques des revues scientifiques en sciences sociales et humaines », in Didier Béatrice et Ropars Marie-Claire (dir.), Revue et recherche, Les Cahiers de Paris VIII, Paris : Presses universitaires de Vincennes, 1994, pp. 45-61.

Callon Michel, Courtial Jean-Pierre, Penan Hervé, La scientométrie, Paris : Presses universitaires de France, 1993, 128 p. (collection « Que sais-je ? »).

Chartron Ghislaine, Salaün Jean-Michel, « La reconstruction de l’économie politique des publications scientifiques », Bulletin des Bibliothèque de France, t. 45, n° 2, 2000, pp. 32-42.

Guedon Jean-Claude, « A l’ombre d’Oldenburg : Bibliothécaires, chercheurs scientifiques, maisons d’édition et le contrôle des publications scientifiques », 138th Membership Meeting of the Association of Research Libraries, Toronto, Ontario, 23-25 mai 2001, 61 p.

Kronick David A., A history of scientific and technical periodicals: the origins and development of the scientific and technological press, 1665-1790, New-York : Scarecrow Press, 1962, 274 p.

Latour Bruno, Le métier de chercheur – regard d’un anthropologue, Paris : INRA, 1995, 106 p. (collection « Sciences en question »).

Salaün Jean-Michel, « Libre accès aux ressources scientifiques et place des bibliothèques », Bulletin des bibliothèques de France, t. 49, n° 6, 2004, pp. 20-30.

Analyse économique de l’édition scientifique, rapport établi à la demande du Wellcome Trust, janvier 2003, 52 p. (traduction française) http://www.cbib.ucl.ac.be/Analyse.pdf (consultée le 1er mars 2010).

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