Qu’est-ce qu’une vague politique ?

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Médias, vagues et gouvernance globale

« Il en est d’un journal de la veille ou de l’avant-veille, comparé à celui du jour, comme d’un discours lu chez soi comparé à un discours entendu au milieu d’une immense foule. »

Gabriel Tarde, L’opinion et la foule

De l’immédiateté des émotions à leur design

Sous la Grande Vague au large de Kanagawa * Hokusai 1831-33

Si la fluidité alliée à la force de la rumeur et à l’accélération générale engendre un mode de vie nouveau, ce pourrait bien être celui de la civilisation panique. L’intérêt pour la crise à l’heure de la « civilisation panique » – celle qui, selon Sloterdijk, est confrontée à sa fin et doit trouver des alternatives[1] – réside dans le changement imperceptible d’état. Pour comprendre notre temps, on s’intéressera au changement d’état de l’opinion. Notre monde est animé par la « communauté d’émotions » : avec les médias électroniques interconnectés propulsant des images 24 heures sur 24, nous vivons en direct les événements de la planète en ayant le sentiment de participer et d’y être inclus. Nous vivons dans l’intimité de tous ; il n’y a plus d’alentour[2]. La mondialisation n’est donc pas seulement celle des emplois, des biens et des catastrophes, c’est aussi celle des sentiments et des humeurs. Ce partage se fait de manière sympathique et pose l’idée qu’on peut modeler des émotions. Nous vivons la catastrophe et le désespoir ensemble dans un temps médiatique commun. On peut, par le travail de l’image, générer des sentiments et des réactions selon des attentes, comme la solidarité ou son contraire. Cette communauté d’émotions peut devenir l’objet d’une mise en scène, d’un design. Que cette transformation par l’image, comme banalisation ou dramatisation, ne corresponde pas à la réalité importe peu. L’essentiel, c’est qu’il y a toujours derrière les images la possibilité de la fabrication d’une atmosphère spécifique qui pourrait, parfois, ressembler à un climat panique, la peur collective d’une fin vécue en commun. Si les humains restent calmes lors des catastrophes humanitaires, y compris lors des actes terroristes[3], le climat fabriqué par les médias l’est moins. On en vient dès lors à défendre une thèse audacieuse : la fabrique de l’opinion va de pair  avec la fabrication du climat qui l’englobe et lui fournit un contexte essentiel à son interprétation.

Déferlement de la vague médiatique

On saisira mieux ce phénomène en observant le travail médiatique. En effet, l’activité médiatique – de l’émergence d’un événement à son analyse, à sa diffusion et à sa reprise en boucles par les chaînes d’information – répond au principe de la marée. Ce n’est donc pas un hasard si nous avons le sentiment d’être noyés dans l’information puisque les nouvelles suivent le mouvement de la houle. Les nouvelles naissent et se reproduisent selon certains cycles – il y a des temps forts et des temps morts de l’information – et il est très difficile de prévoir la hauteur de la vague à venir. Tout se passe un peu comme si les médias avaient la possibilité de faire des vagues avec des événements choisis et tirés de l’actualité.

Or le schéma de la vague médiatique est simple : les événements partent de loin et se configurent sans être encore couverts par les médias de masse. Il y a bien des lames de fond imperceptibles sur la mer des informations du monde. Ces faits retenus se rapprochent d’un rivage au moyen des intermédiaires, des médias qui se citent eux-mêmes. Trouvés et choisis à titre de « nouvelles »,  les événements dignes de mention occupent un espace médiatique en roulant sur eux-mêmes, en se répétant par la redondance. Ils prennent de la hauteur.

Ces événements sont ensuite repris d’un fil de presse et peuvent, selon certaines conditions, faire le tour du monde. Sur le rivage, on sent que la vague approche lentement vers nous, alors que sa véritable force demeure inconnue parce qu’imperceptible. La vague entraîne les discussions publiques qui traduiront alors une « atmosphère ». La vague médiatique roule, roule sur elle-même et donne le « goût » de voyager sur elle. Le meilleur surfeur – cela vaut sans doute aussi pour le politicien – veut utiliser une vague afin d’aller plus vite que ne lui permet la seule puissance de son discours. Il veut monter sur une vague car il connaît la puissance d’amplification de la houle médiatique. Ce qu’il ne doit jamais oublier et qu’il oublie toutefois, c’est que les vagues sont des mouvements risqués – elles sont incontrôlables – et que l’on peut se tromper lorsqu’on évalue la montée des vagues qui déferlent et déferleront pendant un certain temps dans les discours. Le politicien peut se tromper ; soit il prend la mauvaise vague, soit il prend la bonne vague, mais au mauvais moment. Si les médias participent à la fabrication de la vague, ils ne sont toutefois pas en mesure de contrôler sa hauteur. En elle, on ne sait pas d’avance où elle peut mener. Si la vague tourne sur elle-même, elle prend de la hauteur, ceux qui se trouvent dans les médias courent toujours le risque d’être submergés par la vague qu’ils ont eux-mêmes contribué à fabriquer.

Un exemple de la volatilité des émotions : la vague orange au Québec

Quand on veut illustrer la place de l’émotion dans la météorologie politique, on voit dans la vague politique est un exemple classique Une vague politique, comme celle vécue au Québec lors des dernières élections fédérales canadiennes en mars 2011,  peut s’expliquer à partir de ce que nous avons vu plus haut. Limitons-nous ici à quelques points importants.

Les données électorales avant l’élection et la chute du gouvernement

Rappelons d’entrée de jeu quelques faits pour mieux concevoir ce qui a pu se passer lors de la soirée électorale canadienne du 2 mai 2011.

Au Québec, les électeurs votaient souvent pour le parti libéral, un parti fédéraliste pancanadien. Mais depuis vingt ans, suite à plusieurs échecs dans la rénovation de la constitution canadienne – non signée par le Québec –, les Québécois ont majoritairement fait confiance au Bloc québécois pour défendre leurs intérêts à Ottawa. Il s’agit ici d’un parti indépendantiste du Québec, situé sur le centre gauche de l’échiquier, opérant dans le cadre fédéral canadien. Or, les tensions classiques entre les libéraux et les bloquistes ont permis le retour de l’autre grand parti national, le Parti conservateur. Après la fusion des partis de droite canadiens, le Reform et l’Alliance Canadienne, le parti conservateur a pris le pouvoir et a manœuvré durant trois mandats consécutifs sans majorité parlementaire. Si la gauche était active depuis un demi siècle sous la bannière du NPD, le parti néodémocrate, elle ne perçait pas dans l’électorat. Elle a bien fait élire quelques députés dispersés, mais sans plus. Quant au Parti vert, il était vivant, tout en demeurant sans force réelle à Ottawa.

Lors de la session parlementaire de l’hiver dernier, le parti conservateur, surtout représenté dans l’ouest du pays, s’est retrouvé en élection à la suite d’une motion de défiance proposée par les libéraux. Cette motion reposait elle-même sur une motion de censure motivée par un « outrage au parlement » reproché au gouvernement par les partis d’opposition. La motion de défiance déposée aux Communes a été appuyée par 156 voix, soit l’ensemble des députés d’opposition, contre 145 voix des conservateurs. Ce geste a mené à la chute du gouvernement conservateur et a conduit le Canada dans une nouvelle campagne électorale dont l’enjeu était, cette fois, l’élection d’un gouvernement majoritaire. Après une quarantaine de jours de campagne, l’élection a eu lieu le 2 mai dernier.

L’effet de vague et les résultats de l’élection

Au lendemain de l’élection, le Bloc québécois (qui avait 47 sièges au Québec) en a perdu 43 et s’est retrouvé, fort de plus de 20% des voies, avec 4 députés élus seulement. Le NPD (qui n’avait qu’un siège au Québec), recueillant une bonne partie des votes du Bloc, a obtenu 59 sièges ! Le NPD, un tiers parti, est alors devenu l’opposition officielle à Ottawa. C’est bien ce qu’on appelle, en météorologie politique, une « vague ». Cette vague orange – de la couleur du NPD – en provenance du Québec a déferlé sur le pays, mais elle n’a pas empêché l’élection d’un gouvernement majoritaire conservateur. Au niveau canadien, le parti conservateur trône avec 166 députés, le NPD en a 103, le parti libéral 34, le Bloc 4 et le parti vert. Analysons cette vague en précisant déjà qu’elle fut sans doute déterminée par un « micro climat » favorable au Québec puisque le NPD, à gauche, peut utiliser plusieurs idées associées et défendues par le Bloc québécois.

Phénoménologie de la vague politique[4]

À l’image de toute vague, les débuts de la vague politique sont imperceptibles. Lors de la campagne, rien ne laissait présager une vague car les premières ondes partent de loin et suivent un cycle lent. Non seulement les sondages spécialisés ne parviennent pas à la détecter, mais les pointages des partis, par aveuglement volontaire, refusent sa possibilité.

La personnalisation et la protestation dans les espaces émotionnels

En campagne, les médias mettent l’accent sur les chefs et leurs vies privées[5]. Parmi ces chefs, les médias distinguent les chefs usés des chefs frais, notamment le chef d’un parti qui n’a jamais percé et qui propose un message positif et différent. En personnalisant le débat, on donne des images des chefs. Si le chef est souriant, malade (il est en rémission et se déplace avec une canne) et inoffensif (il ne ressemble pas à un politicien professionnel), il incarnera l’image du courage politique et ne pourra laisser personne indifférent. « Cette campagne pourrait être sa dernière », semble-t-on se dire dans les chaumières. Ici, dans une société sensible, fragile et plus soignante que jamais, le sentiment de pitié peut s’ériger en critère politique et servir à préparer une tendance. Mais cela n’est rien encore…

Lors de discussions privées, des citoyens envisagent la possibilité d’un changement. Cette possibilité peut se motiver de multiples manières : quelques-uns voteront en pensant que la plateforme du NPD correspond à leurs valeurs, d’autres voteront « stratégique », plusieurs chercheront à sortir de l’effet d’intoxication produit par les discours démodés des grands partis, d’autres enfin s’opposeront par dégoût à la politique professionnelle devenue trop scandaleuse[6]. On peut encore penser que des citoyens, sans vouloir nuire aux partis en place, voudront « envoyer un message ». Bref, ils auront en tête un vote de protestation.

L’effet médiatique : la caution morale et l’actualisation du changement

À ce moment, l’idée de changement réside dans quelques têtes seulement. Mais pour qu’une vague se produise, il doit y avoir un travail médiatique. La vague politique repose en effet sur le mode de fonctionnement des médias car pour faire monter la vague, il faut que les médias permettent sa possibilité en la cautionnant. L’idée est simple : une personnalité participe à une émission de variété, celle du dimanche soir à l’heure de grande écoute, et offre son appui au chef malade. Elle invente une ouverture en conférant une crédibilité à cette possibilité encore secrète, ce qui aura un double effet sur les électeurs spectateurs : d’un côté, la personnalité fournit une caution morale et, de l’autre, elle actualise le discours de changement, le rend événement. La vague se lèvera lentement, favorisée par le « principe d’imitation »[7]. Dans la distance, on se mettra à partager cette « opinion ». Si l’opinion est versatile et malléable – elle dépend du climat fabriqué par les médias – elle repose sur un courant d’imitation dans l’actualité ; on copie et on imite les autres, comme on imitera un « printemps arabe » en Espagne. L’imitation est la source du tout changement social[8].

Le principe d’imitation et la contagion rapide des émotions à distance

À partir de la rumeur privée donc, de la caution d’une personnalité, de l’alimentation des réseaux sociaux et de la diffusion de sondages, des courants font rouler un affect dans l’espace émotionnel. Les électeurs commencent alors à s’influencer mutuellement, à s’auto-hypnotiser et deviennent une foule, ou des publics comme disait Tarde. Les citoyens sentent un vent, une contagion des émotions, une tendance. Sans conscience collective aucune, ils veulent participer individuellement à un vent de changement et ce, sans même oser prévoir les conséquences de leur vote sur le pouvoir, la carte politique ou l’avenir commun.

De l’imperceptible à l’impossibilité de s’opposer à l’effet de vague

À quelques jours du scrutin, on sent une « ambiance » qui interpelle plus encore les médias, qui font circuler officiellement l’information voulant que les électeurs aient choisi le changement. En validant par sondages successifs cette ambiance, les médias permettent à la vague de prendre de la hauteur. On est alors rapidement submergé par un courant sensible et une atmosphère qui nous dépasse et nous entraîne. Les électeurs les plus sensibles aux alertes dans les réseaux sociaux vibrent dans la vague en formation. On peut donc dire que la vague politique contemporaine n’apparaîtra que dans des sociétés d’ « écumes », c’est-à-dire des sociétés aériennes, en mouvement, qui favorisent l’entrée d’air et dont le mode de communication est l’onde[9]. Et parce que la houle vient nous couvrir et nous englober – elle est relancée en boucle par les médias globaux – les électeurs fragiles s’y sentent à l’abri[10].

D’imperceptible, la vague monte et monte encore, aidée par les médias instantanés travaillant en boucle, au point d’engloutir de nombreux électeurs. La vague vient de loin et a trouvé son cycle, sa puissance. Car les électeurs qui suivent la mode – ils n’ont pas toujours les ressources pour nager en eaux profondes – montent sur la vague pour voyager plus vite, pour aller ailleurs, peut-être aussi pour se noyer dans une foule anonyme.

Mais cette marée politique comporte toutefois des effets psychologiques importants, notamment l’hypnose et le rêve. Pour ceux qui sentent la marée, c’est-à-dire ce mouvement de l’électorat qui penche d’un seul côté désormais, il apparaît très difficile de voter pour les partis traditionnels car, hypnotisé selon le principe d’imitation, il convient d’accompagner le mouvement de houle jusqu’au rivage. Pourquoi jusqu’à la fin, demanderont certains ? Simplement pour dire ensuite qu’on a participé soi-même à ce vent de changement, qu’on « a été un acteur de ce moment historique ». Bref, par sa puissance médiatique et sa force de panique en quelque sorte, la vague politique peut aller jusqu’à imposer une suspension de ses intérêts personnels au profit de l’effet de mouvement en groupe.

Psychologie et démocratie atmosphérique

Parmi ses effets, notons encore que la vague balaiera tout sur son passage, y compris les députés les plus expérimentés[11]. Si la vague est imperceptible, il est toutefois impossible, avant le dépouillement des votes, de savoir le nombre de candidats qu’elle emportera. Elle montera jusqu’à ce que, dans son cycle, elle rencontre une force d’opposition qui lui servira de plage. Si la vague politique traduit le passage de la démocratie d’opinion à la démocratie atmosphérique, elle confère un intérêt nouveau pour l’étude de la démocratie actuelle. Car il s’agit de l’un des phénomènes les plus passionnants de la météorologie politique.

La montée de l’ambiance et l’étude de la climatologie politique

Ces propos sur le travail des médias sur le globe et la vague politique nous obligent à tirer quelques leçons qui s’imposent. L’une des leçons est d’envisager la fabrication du climat par l’étude de la climatologie politique, c’est-à-dire l’étude du « temps politique » compris globalement comme horizon temporel, ambiance et climat. Analysons ici la catastrophe comme exemple spécial de temps commun.

La médiatisation des catastrophes et leur usage politique comme climat

Le « temps commun » produit par les vagues médiatique et politique nous donne une image très particulière, inédite, de la catastrophe. À l’ère de l’information circulaire, dans les grands contenants psychiques et les espaces émotionnels, la catastrophe, sujet au design médiatique, est difficile à relativiser parce que les émotions prennent toute la place. Lorsque l’horizon est étroit et que la préoccupation à long terme est négligée, il est difficile d’empêcher les catastrophes, encore plus leur exploitation ultérieure par les médias et les politiques. Si les acteurs en réseaux peuvent provoquer des effets de vagues qui conduisent à la panique et que les médias, par dessus les accidents, s’y mettent, l’effet est si puissant qu’il empêche de reconnaître les faits et de prendre les décisions qui s’imposent.

Ainsi, quand on reconnaît la force incontrôlable des marées médiatique et politique, on peut formuler un diagnostic assez précis sur notre époque : nous sommes passés, depuis Hiroshima, de la peur de la catastrophe à sa fabrication, plus précisément à sa configuration esthétique et politique. Lorsque l’on revient sur les événements de 2001, on constate que la vérité de la catastrophe est plus proche d’une esthétique que d’une morale. La télévision se veut le témoin privilégié d’un fantasme entrant dans la réalité globale : non seulement nous jouissons ensemble de la démesure[12], mais nous en voulons des images en direct, ce qui a des coûts politiques. Dans ce cas exemplaire, la catastrophe locale s’est créée comme une œuvre d’art, une performance, qui a commandé son vernissage au petit écran.

Mais ce vernissage a donné lieu à des « politiques de la peur » dont on ressent encore aujourd’hui les effets, une décennie plus tard. La symbolisation de l’événement a appelé une réaction politique à sa hauteur ; les images portaient en elle une ambiance globale qui allait façonner la gouvernance du monde. Depuis, l’état d’exception est la norme et l’attentat « terroriste » est sans cesse prédit, annoncé, voire projeté. Aucun pays ne semble échapper à ce « temps » nouveau, ce temps de panique, ce sentiment de peur qui nous unit (Hobbes). Pourtant, ne s’agit-il pas ici d’imagination politique plus que de peur ou de raison ?[13] Si on ne peut faire disparaître les sentiments, il faut savoir garder leur force de politisation[14]. Loin de justifier la dépolitisation du sentiment ou la contagion sentimentale, un « gouvernement émotionnel » devra veiller à ce que les affects continuent de servir la politique.

Le gouvernement du temps commun

Ce qui était latent en 2001, c’était la transformation du temps politique en climat général. Cet environnement de la peur nous oblige désormais à revoir le concept d’espace public, mais aussi le rôle des émotions afin de les réintégrer sainement dans la vie politique. Ce qui doit nous intéresser, c’est la compréhension de l’ambiance globale. En ces temps inédits pour la gouvernance, on composera avec la montée du sentiment d’étrangeté[15] dans des sociétés de plus en plus fluides et obligées de partager des voyageurs, mais aussi des rumeurs et des humeurs. On verra dans le sentiment une forme d’expérience sociale et l’on distinguera les peurs positives des peurs négatives[16] afin d’éviter que le climat d’insécurité tourne à la panique. On verra dans les sentiments positifs un signe d’engagement dans la vie politique.

La véritable signification des crises et des catastrophes[17], enfin comprises comme atmosphères politiques, est d’appeler à une gouvernance politique du temps et du climat partagé. C’est dans la volonté de garder une place au sentiment dans l’espace public, source d’action et de changement, qu’il convient de mesurer le climat politique. L’idée d’une climatologie politique, une étude du discours global sur le temps, les grandes tendances et les variations d’ambiance collectives, s’impose en ce sens même. Car la paix n’est pas autre chose qu’un climat favorable à la liberté, une ambiance ouverte qu’il faut protéger dans les limites de la démocratie[18], mais qui ne peut être exempt de crises. Gouverner, ce sera partager un temps commun en sachant qu’il nous précède et qu’il peut mener à des conflits. La gouvernance à l’âge de l’ambiance globale cherchera à limiter la propension à la panique à l’heure où la menace des changements climatiques doit peser sur nos politiques. Et si l’on peut envisager qu’il y aura encore des artisans de la peur, des temps de crises locales et internationales, nous ne devons pas céder à la tentation – et elle est forte – de renforcer et de resserrer, par des moyens rigides, disproportionnés, le contrôle de ce qui nous échappe.

Dominic Desroches, Montréal


[1] Sloterdijk, La mobilisation infinie, Paris, Christian Bourgeois, 2000, pp. 89-109.

[2] Sur le monde sans alentour, voir notre entretien avec D. Innerarity, « La gouvernance globale confrontée au problème de la justice climatique », sur le site de la revue Implications philosophiques, France, janvier 2011. L’idée se trouve aussi chez S. Bauman.

[3] Dupuy, J.-P., Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Seuil, 2005.

[4] Nous travaillons ici dans le sillage d’un texte sur la vague orange publié sur Sens Public, le 26 mai 2011.

[5] Sur la personnalisation dans l’espace public et la fabrication d’un espace émotionnel, voir Daniel Innerarity, El nuevo espacio público, Espasa, 2006.

[6] Au sujet du dégoût exprimé lors de cette campagne, je renvois à mon « Qui a le goût de la politique ? », sur le site de la revue Sens public – revue web internationale, Chronique, 27 avril 2010.

[7] On lira le travail précurseur du criminologue et sociologue français Gabriel Tarde, notamment L’opinion et la foule (1901). Sur le principe d’imitation, Les lois de l’imitation (1890), dans les Œuvres de Gabriel Tarde, seconde série, volume I, Les empêcheurs de tourner en rond, Paris, 2001.

[8] Le social se construit, selon Tarde, par imitation à partir d’innovations. En effet, les initiatives rénovatrices se propagent par imitation et répétition. Elles s’étendent d’un milieu social vers un autre, d’un village à un autre, d’un pays à un autre… On ajoutera que les civilisations conquérantes imitent les civilisations conquises et vice-versa. Les imitations ne sont pas des copies parfaites, mais peuvent être semblables. Chaque copie sera un modèle pour une autre copie. Il est important pour nous de noter que l’imitation se propagera par « ondulation » sur la société, à condition de ne pas rencontrer d’obstacles. Celle-ci s’étendra avec les techniques modernes de communication et de transport. L’imitation formera un cycle où elle fait d’abord face à une résistance qu’elle surmonte.

[9] Sur la notion d’écume, voir le travail de Peter Sloterdijk : Sphère III : Écumes, Paris, Maren Sell, 2005.

[10] Comme « écume » au sens immunologique, comme vie en société dans le l’eau et l’air, la vague politique correspond à l’entrée de l’air dans les discours intoxicants ou bien, en même temps, à une noyade volontaire, un engloutissement dans le même, une disparition de soi dans les autres.

[11] On a fait grands cas des candidats « poteaux ». Qui sont-ils ? Ce sont des candidats qui ne font pas de compagne électorale – ils ne croient pas en leur chance – et qui deviennent députés la soirée de l’élection par l’effet de la vague qui balaie tout sur son passage.

[12] Cf. Virilio, P., L’administration de la peur, Paris, Textuel, 2010.

[13] Virilio parlait d’une « administration de la peur » pour en dénoncer le spectre, alors qu’Innerarity évoque une « civilisation de la peur » pour en nuancer aussitôt la force. Dans son texte « El miedo global », il rappelle que nous sommes aux prises avec un paradoxe : nous nous n’avons jamais été autant en sécurité, alors que nous ressentons plus la peur. Selon Innerarity, c’est l’augmentation des mesures de sécurité qui alimente le sentiment croissant de peur. Il convient, conclut-il, de simplifier la peur mondiale afin de redonner la capacité d’apprendre des autres et vivre l’étrangeté du monde.

[14] Innerarity, D., « El gobierno emocional », dans El País, 4 mars 2009. Dans ce texte, l’auteur note qu’il n’existe pas d’homme rationnel pur et qu’il convient de réintroduire une place à l’émotion dans la construction de l’espace public.

[15] Voir la thèse de Innerarity dans son Etica de la hospitalidad, Península, Barcelona, 2001 ; Trad. fr. : Éthique de l´hospitalité, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009.

[16] Cf. Innerarity, D., « El miedo global », in El País, 19 Septembre 2010

[17] Lire à ce sujet, Innerarity, D., « El uso político de las catástrofes », dans El País, 24 novembre 2005. L’auteur met l’accent sur l’innovation et sur le rôle de l’opposition. Dans le cas de la catastrophe, la capacité d’utiliser démocratiquement l’opposition est saine. Elle demeure une occasion politique.

[18] On rattachera la paix au climat politique en notant que Barack Obama, alors nouveau président élu des Etats-Unis, a reçu le prix Nobel de la paix parce que son élection, et c’est l’explication donnée par le comité, a favorisé « un climat pacifique » dans le monde.

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