« The Big Bang Theory » ou la question de l’entente (2)

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« S’entendre », est-ce s’ajuster au réel ?

L’inadéquation comme maladie : Sheldon est-il autiste ?

On a souvent remarqué dernièrement que Sheldon souffrait du syndrome d’« Asperger ». Cette forme d’autisme expliquerait l’excentricité et la bizarrerie de notre personnage. En effet,

Les principales perturbations des sujets atteints touchent la vie sociale, la compréhension et la communication. Ces troubles sont la conséquence d’une anomalie de fonctionnement des centres cérébraux dont la fonction est de rassembler les informations de l’environnement, de les décoder et de réagir de façon adaptée. Le sens des mots, la compréhension et la communication sont affectés. Le sujet ne parvient pas à décoder les messages qui lui arrivent (il paraît submergé par la « cacophonie » de l’environnement), ni à adresser clairement ses propres messages à ceux qui l’entourent [1].

Pour ne pas être totalement dépassé, les patients souffrant de ce syndrome se concentrent sur les détails (dans les échanges linguistique ou non), s’enferment dans des routines et sont intransigeants sur la nécessité de ces répétitions rituelles. Cette concentration produit chez ces patients des capacités intellectuelles accrues – leur culture générale est la plupart du temps impressionnante, comme leur mémoire, et ils excellent souvent dans le domaine spécifique qu’ils ont choisi – et cela produit aussi des difficultés d’intégration au sein de la société, du fait de leur résistance au changement et leur concentration sur eux-mêmes causée par leurs échecs de communication avec les autres.

Leur manque de réciprocité sociale et émotionnelle affecte leurs comportements non-verbaux, comme les expressions faciales, les échanges de regards, les positions et les gestes. Mais contrairement aux personnes souffrant d’autisme, un Aspie entretient des contacts avec les autres, même d’une manière maladroite. Parce que en fin de compte il sait qu’il devrait exprimer tel ou tel sentiment dans une circonstance particulière, mais ne sait pas comment l’exprimer, c’est-à-dire quelle attitude choisir. Cette reconnaissance des circonstances permet une sorte d’éducation au monde, c’est-à-dire l’apprentissage[2] d’attitudes types correspondant à des circonstances précises (exemple : apprendre à s’excuser en cas d’impair, se construire des phrases types, etc.).

Ce portrait semble absolument correspondre à notre personnage. Tout d’abord, l’acteur jouant le rôle de Sheldon incarne à la perfection la gaucherie attendue d’un tel personnage. Sa très grande taille et sa droiture mime en quelque sorte la rigidité de son comportement. Il est enfermé dans des routines dont le caractère excessif produit une impression d’horreur. Par exemple, la scène où il jette à la poubelle les pancakes préparés par Penny, parce que « le lundi c’est porridge ! »[3].

Ce syndrome expliquerait aussi l’extrême insensibilité dont Sheldon semble faire preuve. À plusieurs reprises, il souligne que ce n’est pas parce qu’il comprend que pour autant cela compte pour lui [he cares]. Et il est vrai que souvent le décalage intervient parce qu’il ne répond pas à la question, mais revient à ses propres préoccupations, ou se débarrasse de la question en usant de son impressionnante mémoire pour rappeler à son interlocuteur que ce dernier a déjà vécu une pareille situation, manifestant son incapacité à (vouloir) comprendre que les circonstances sont différentes. D’une certaine façon, « he cares », parce qu’il cherche à être intégré, et cela se voit très clairement au fil de l’évolution du personnage durant les trois saisons de la sitcom.

Cela ne veut pas dire qu’il comprend « mieux » ce que les autres personnages disent : le sens de leurs répliques lui échappe le plus souvent, mais il cherche à « jouer le jeu ». Il tente de prendre un ton ironique ou enjoué, de faire des blagues et des mots d’esprit, mais comme il n’est jamais sûr qu’on le comprenne, il le signale. Dès qu’il fait de l’humour par exemple, il précise après : « bazinga ». Notons que généralement lorsqu’il fait du l’humour dans ces situations-là, il est pertinent et ne restitue pas uniquement des phrases types apprises. L’effet comique est redoublé par le fait qu’il prend conscience ou qu’il manifeste le fait qu’il a été pertinent.

C’est pourquoi penser le personnage de Sheldon uniquement dans le cadre de cette maladie n’est pas satisfaisant. On comprend dès lors pourquoi, alors qu’ils ont été « Interrogés pour savoir si Sheldon était affecté par le syndrome d’Asperger, Jim Parsons [l’acteur jouant le rôle de Sheldon] et Chuck Lorre ont paru surpris par la question »[4]. On a plutôt affaire à une réflexion sur les différentes manières que le sens a d’échouer, les différentes manières d’être inadéquat. Il y a un jeu de mise en abyme car la « maladie » de Sheldon est elle-même thématisée. Elle est mise en avant dans certains dialogues, en particulier en présence d’un tiers ne connaissant pas encore le personnage. Par exemple, dans cette scène où Sheldon joue à un jeu de carte geek en compagnie de celui qu’il considère comme son pire ennemie : Wheaton.

Sheldon – bortaS bir jablu’Di’reH QaQqu’nay’ !!
Wheaton – Est-ce qu’il vient de dire « la vengeance est un plat qui se mange froid » en klingon[5]??
Stuart – Oui
Wheaton – Quel est son problème ??
Stuart – Il existe différentes théories…

Fonction thérapeutique concernant notre appréhension du sens

En un sens peu importe que Sheldon soit véritablement autiste ou non, l’intérêt de son personnage se concentre dans ses répliques et attitudes, dans les situations ordinaires où il est placé et avec lesquelles il ne sait se débrouiller ; ce qui nous apprend par contraste quelque chose sur le sens, sur les usages du sens possibles, et surtout l’échec de ce sens qui n’est jamais « juste » c’est-à-dire ajusté aux situations, et en fin de compte à la réalité elle-même : Sheldon est impossible. C’est bien évidemment là le ressort comique de la sitcom : la diversité des manières d’échouer à signifier pour un énoncé[6] produit un surplus de sens, un effet comique.

Outre l’exagération du principe de différence qui structure dramatique et dynamique de la série, les effets comiques résident principalement dans la compréhension littérale des répliques. Ce qui est donné à voir n’est pas seulement l’incapacité à comprendre un double sens (un jeu de mots par exemple) ou un sous-entendu, mais tout bonnement l’incompréhension  du fonctionnement normal des conversations et expressions ordinaires. Les situations volontairement grotesques dans lesquelles les personnages sont placés ou dont ils sont la cause, exhibent les écarts (au sein) du sens : pas seulement les différentes possibilité pour une expression de signifier, ou plutôt le sens que confère quelqu’un à cette expression, mais l’écart qu’il peut y avoir sur notre entente sur le sens, le fait radical qu’une expression peut avoir non pas différentes significations  – ce qui peut être le cas – mais qu’il peut y avoir différentes ententes de ce sens, que cette entente est  déterminable ni a priori, ni hors contexte.

Mais avant d’en venir plus directement à cette question, soulignons ce que nous apprend ce sitcom sur le sens (meaning). L’enrobage comique pointe et défigure les différents types d’usage que l’on peut faire du sens, mais il révèle aussi les différentes conceptions que l’on peut faire de ce sens. Il nous semble, que – dans une certaine mesure – Sheldon est frégéen… Pour Frege, dans un cas normal, une expression est pourvue de sens dans un cadre référentiel et c’est ce sens qui détermine la référence de l’expression, c’est-à-dire l’objet auquel elle se rapporte. En un sens, Sheldon analyse les phrases en termes de proposition[7], il en souligne la référence et la force assertive.

Souvent il montre que la référence est erronée et que donc l’énoncé ne fait pas sens (pour lui). Il ne reconnaît pas l’usage du sens qui est fait, ou plutôt il ne comprend ce qu’on lui dit que sous le mode de l’assertion. Il ne cesse cependant de montrer qu’asserter est une position, en refusant cette position aux autres. De cette façon, il montre qu’il accepte l’idée que certaines circonstances annulent la valeur de vérité de l’énoncé, soit parce que les autres ne sont pas en position de dire ce qu’il dise, soit que cela ne s’applique pas à la situation où ils sont ou dont ils parlent. Ce que nous cherchons à dire ici, c’est que ce faisant il ne comprend le sens de ce qui est que suivant les conditions d’applicabilité de ce sens. Par exemple, lorsqu’il montre à Leonard (1×3) qu’il est faux (incorrect) de dire que Penny l’a rejeté, puisqu’il ne l’a pas, à proprement parler, invitée à sortir avec lui. La proposition « Penny m’a rejeté » est fausse car il n’a pas rempli une des conditions primordiales, à savoir l’inviter à sortir, pour que cet énoncé puisse être vrai.

Pour autant qu’il tienne compte de la position des autres à dire (à affirmer) ce qu’ils disent, il ne tient pas compte des conditions d’énonciation. Il opère en effet une sorte de disjonction, de sorte qu’il n’est pas sensible à l’occasion dans laquelle les expressions sont dites (assertées). Il ne comprend dès lors pas les différentes ententes que l’on peut avoir d’une expression, car ces ententes dépendent essentiellement des circonstances de l’énonciation. Il n’y a pas de sens « en soi » d’une expression : le sens est tributaire de la manière (toujours particulière) que nous avons de l’utiliser. Il peut y avoir différentes ententes d’un même énoncé : dans des situations différentes, cet énoncé peut être pertinent suivant le sens (les différents sens) dont on l’entend. Et en un sens, ce qu’illustre en fin de compte de nombreux dialogues de la série, (et plus particulièrement l’entreprise de Sheldon de toujours vouloir rendre non ambigüe chaque énoncé),  c’est une dimension d’indécidabilité[8] du meaning.

Delphine Dubs


[1] Informations recueillies sur le site de l’association « Autisme France »,  http://autisme.france.free.fr/.

[2] C’est là la solution proposée par Tony Attwood dans Le syndrome d’Asperger, et l’autisme de haut niveau, trad. B. Rogé, Paris,  Ed. Dunod, 2003.

[3] C’est suite à cela que Penny lance à Sheldon « tu es impossible ! ».

[4]Propos rapportés sur le blog de Pierre Sérisier (http://seriestv.blog.lemonde.fr/2009/12/29/sheldon-cooper-little-rain-man/).

[5] Le « klingon » est la langue parlée par les Klingons – une espèce extraterrestre originaire de la planète Kronos –   dans l’univers fictionnel de Star trek. Pour tout savoir sur le sujet : http://www.kli.org/kli/langs/KLIfrench.html.

[6] On a affaire paradoxalement et parodiquement à une illustration de ce que nous disait Austin dans « Autrui », Écrits philosophiques, 1961, trad. L. Aubert & A-L. Hacker, Le Seuil, 1994.

[7] Statut qu’il refuse à l’ensemble des énoncés. À de nombreuses reprises il exclut (en ne les comprenant pas ou en disant que l’autre ne peut pas dire cela) du domaine du sens ou du sensé, des énoncés dont on ne pourrait dire qu’ils sont vrai ou faux.

[8] Nous parlons ici d’indécidabilité pour plusieurs raisons : (1) tout d’abord parce que il n’existe pas de « contenu fixe » (déterminable a priori) de l’entente au sens où pour chaque expression correspondrait une entente, ou (2) qu’il y aurait autant de signification différentes d’une expression qu’il y en a d’ententes. L’attrait pour le concept d’entente est son ouverture (3) c’est-à-dire que ce concept permet de rendre compte de la possibilité de projection (d’autres ententes) dans d’autres contextes, faisant ainsi droit au fait qu’il y a toujours une multiplicité de contextes possibles – et donc d’ententes possible d’une même expression.

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