Awake ou la multiplication des réalités

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Mathieu Pierre (Université Paris-Est/Marne-la-Vallée/LISAA)

Les historiens de la télévision s’accordent à dire que la série télévisée est arrivée depuis maintenant quelques années à maturité. Ses sujets sont plus profonds, ses mises en scènes bien plus travaillées et elles portent plus que jamais un regard critique sur le monde, la société et les hommes. Elle possède cette capacité intrinsèque à singer le réel en lui apportant les modifications nécessaires à tenir son propre discours. Ainsi, l’univers fictionnel de Desperate Housewives (ABC, 2004-12) ne fonctionne que si l’on admet l’idée d’un monde régi par le secret, celui de Glee (Fox TV, 2009-) par la musique, ou simplement par l’existence d’extra-terrestres dans The X-Files (Fox TV, 1993-2002) ou d’une île fantastique dans Lost (ABC, 2004-10). Nous adhérons à toutes ces propositions car nous sommes capables de les mesurer et de les appréhender grâce à nos propres perceptions de la réalité. Le succès des séries fantastiques ou de science-fiction démontre néanmoins, bien que nous ayons conscience de leur rapport conflictuel au réel, que nous sommes nous-mêmes aptes et volontaires à envisager ce qui n’existe pas. Ces séries n’auraient dès lors pas pour volonté de donner à voir une image biaisée de la réalité dans laquelle nos perceptions seraient convoquées afin d’offrir une légitimité à leur « réel fictionnel ».

Il a déjà été démontré que celui-ci est un support permettant à ces séries de tenir un discours métaphorique sur le monde. Pourtant, il est une question qui ne semble pas avoir été envisagée dans son ensemble : celle du rapport qu’entretiennent les univers fictionnels des séries avec le réel et le monde. En effet, bon nombre de programmes s’interrogent sur notre rapport à celui-ci à travers la multiplication de réalités découlant, comme des poupées gigognes, les unes des autres, développant ainsi l’idée d’une scission de la réalité représentée parfois par un principe d’illusion. Dans ce type de programmes, ni le spectateur, ni les personnages ne savent démêler le vrai du faux. De nombreuses séries se sont essayées à porter ce regard sur le monde. C’est le cas de plusieurs épisodes de la série Buffy, Tueuse de vampires (The WB, 1997-2003) où dans l’un d’entre eux (Normal Again, 6X17), les scénaristes vont jusqu’à nier et à démanteler le réseau fictionnel mis sur pied depuis six saisons. Étrangement, la même année, son « spin-off » Angel (The WB, 1999-2004), s’y essaye aussi et nous met face à un épisode (« Awakening », 4X10) où pour les besoins de l’action, une illusion de la réalité est créée. Plus récemment, la série Awake (NBC, 2011-12) explore cette idée selon laquelle il existerait plusieurs réalités conjointement liées, qui peuvent être difficiles d’identifier et de légitimer selon notre rapport au sensible, à nos perceptions et notre relation avec le monde extérieur. Ces séries posent la question de notre capacité à déterminer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, revendiquant ainsi une idée : et si ce que je tiens pour réel n’est qu’une erreur d’interprétation ? Le monde que je perçois est-il le monde réel, voire le seule monde possible ? Peut-on faire confiance à nos perceptions ?

Nous entendons dans cette réflexion étudier ces quelques pistes (sans prétendre pouvoir y répondre totalement) afin de mettre en lumière le regard que porte la série télévisée, de par son statut différent des autres medium que sont le cinéma ou la littérature, sur le monde et la réalité.

 

Percevoir les mondes

Le synopsis de la série Awake semble relativement simple de prime abord. Suite à un accident de la route qu’il a eu avec sa femme et son fils, l’officier Michael Britten se retrouve dans une situation particulière. À chaque fois qu’il se réveille, il semble changer de réalité. Dans l’une, Hannah est vivante et Rex n’a pas survécu à l’accident. Dans l’autre, c’est l’inverse. Le scénario serait simple s’il s’arrêtait là et que ces deux histoires n’étaient liées que par l’élément perturbateur qu’est l’accident de voiture. Pourtant, là où la série pose une réelle problématique réside dans le fait que Michael est conscient de l’existence de ces deux mondes. Il vit ces deux vies à la fois et ne peut les distinguer que grâce à un élastique de couleur différente qu’il porte constamment au poignet[1]. Bien évidemment, suite à ce tragique incident, il doit consulter un thérapeute, différent dans chaque réalité[2]. Leur révélant cet étrange phénomène, ses médecins restent quelque peu stupéfaits et s’acharnent à lui démontrer que l’autre monde n’est qu’un rêve, une illusion. Pourtant Michael devine qu’il en va tout autrement, particulièrement lorsque les deux univers semblent se répondre l’un à l’autre et que de nouvelles disjonctions apparaissent. L’idée de départ de cette série cristallise à elle-seule de nombreuses réflexions philosophiques sur le réel et nos moyens de l’appréhender. Il est intéressant ici d’aller plus avant afin de mettre en évidence le discours qu’Awake tient sur ce point.

Comme tout être humain, l’officier Michael Britten se sert de ses sens et de sa perception pour saisir le monde qui l’entoure. Il est nécessaire, pour envisager correctement cette question, de distinguer perception et sensation. Cette dernière est une représentation sensible des choses au moyen d’un de nos sens. La perception fonctionnerait dès lors comme une synthèse de ces sens augmentée de notre conscience, afin de démontrer comment nous « habitons » le monde. Si l’on prend l’épisode pilote de Awake comme base de notre réflexion, nous pouvons dire que Michael n’a pas de défaut de sensation : suite à l’accident ses cinq sens semblent intacts. Ce qui serait défaillant chez lui, selon ses thérapeutes, est sa capacité à percevoir. Si nous partons du point de vue empiriste de la perception, nous nous trouvons rapidement face à un problème. En effet, la thèse défendue par le philosophe anglais Locke au XVIIe siècle propose l’idée que la perception est la somme des informations reçues par nos sens de manière empirique. On ne l’interprète intellectuellement qu’en second lieu. Michael n’ayant pas de problème à ce niveau, il ne devrait pas y avoir de disjonction de réalité. En revanche, pour Descartes, les sens ne nous apprennent rien, la perception serait le résultat d’un acte de pensée puisque c’est celle-ci qui produit le sens de ce que nous voyons, entendons ou sentons. Michael voit deux mondes différents mais c’est son esprit qui lui dit qu’ils sont tous deux réels, rejoignant ainsi sur un certain point l’allégorie du « morceau de cire » : il est face à deux mondes ayant des divergences, en revanche, il ne peut décider lequel est faux car son entendement lui indique sans conteste qu’ils sont tous deux valables car découlant de la même réalité.

Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l’entendement ou l’esprit ? Certes c’est la même que je vois, que je touche, que j’imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l’action par laquelle on l’aperçoit, n’est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l’a jamais été, quoiqu’il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l’esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée […]. Nous disons que nous voyons la même cire si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c’est la même, de ce qu’elle a même couleur et même figure ; d’où je voudrais presque conclure, que l’on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l’esprit […][3].

Nous pouvons dès lors nous poser la question de la légitimité des mondes que Michael perçoit. Pour la Gestalt Theorie, ce que nous appréhendons est une forme. C’est-à-dire que nous percevons des structures globales. Ainsi, nous ne percevons pas en premier lieu les feuilles, puis l’arbre, c’est l’arbre dans son intégralité qui est d’abord perçu. De là nous sommes à même d’en distinguer les feuilles et les autres parties. La perception n’est dès lors pas un ensemble de sensations. Au contraire, toute perception est d’abord la perception d’un ensemble.

Il est dès lors impossible pour le personnage d’émettre une quelconque supposition quant à la prévalence ou non d’un monde sur l’autre : l’ensemble du monde semble cohérent, pourtant c’est au niveau des parties que des différences apparaissent. Malgré cela, celles-ci restent conformes à la raison et donc ne justifient pas à elles-seules de préférer une réalité à une autre. Michael s’en rend compte et a besoin de ses élastiques de couleur pour s’y repérer, les tests censés lui prouver qu’il n’est pas dans un rêve n’étant concluants ni dans un monde, ni dans l’autre. Pourtant, il y a tout de même des événements apparaissant comme défaillants dans ce procédé et qui pourraient permettre de mettre à jour l’idée selon laquelle un de ces mondes (et pourquoi pas les deux) est créé de toute pièce par le personnage. En effet, à plusieurs reprises, des éléments relatifs aux enquêtes policières menées par Michael se font écho dans les deux mondes. Ainsi, dans le deuxième épisode un professeur réputé dans une réalité se retrouve SDF dans l’autre. Nous comprenons dès lors qu’il ne peut s’agir que d’une défaillance du système de perception de Michael puisque la vie du professeur n’a aucun rapport avec la sienne et il n’y a donc aucune raison pour que l’accident de voiture inaugurant la série l’ait également affecté. A fortiori, la version SDF de ce personnage n’a jamais été un professeur, et encore moins renommé. Si l’accident est bien l’élément déclencheur de la scission de réalité, aucune disjonction ne peut avoir eu lieu avant. Dans tel cas, nous quitterions le point de vue de Michael pour supposer l’idée que des milliers de réalités existent en fonction des personnes et qu’elles sont toutes imbriquées les unes dans les autres. C’est une toute autre question qui ne sera pas traitée ici.

Des troubles de la perception

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, nous avons supposé que la perception nous donnait accès au seul monde réel. Pourtant, nous avons vu que la réflexion proposée par Awake mettait à mal cette idée. Dès lors, comment notre perception pourrait-elle nous tromper ? Comment les mondes perçus par Michael peuvent-ils ne pas être réels alors qu’il les ressent comme tels ? La réponse se trouve peut-être, comme le sous-entendent ses thérapeutes, dans un trouble de la perception provoqué par l’accident. Mais de quel ordre relèveraient ces troubles ? Une déficience structurelle telles que le serait une illusion de la réalité ou une fausse perception relevant de l’hallucination ?

Le terme de « réalité » sous-entend qu’il existe quelque chose qui n’en relève pas. Il y aurait donc dans Awake un monde réel et un monde des apparences dans lequel tout est faux. Celui-ci serait fatalement une copie moins conforme du premier. Pourtant, dans notre cas, il est impossible de dire lequel en relève. C’est bien là le cœur de notre réflexion. Pour Descartes, il ne faut pas se fier à nos sens, car ils n’apportent aucune certitude. Il faut remettre en cause nos facultés sensorielles car ce qui trompe Michael, ce n’est pas sa perception mais peut-être bien son imagination et son traumatisme. Son jugement est devenu erroné. Ce que Michael voit, ou a l’impression de voir, est bien présent. Il a réellement l’impression d’avoir, dans un monde, sa femme sous les yeux, et dans l’autre son fils. Ce ne sont donc pas exactement ses sens qui le trompent, mais il n’a simplement pas encore admis qu’une de ces deux options n’existait pas. Il s’agit donc bien plus d’une erreur de la raison que d’une illusion produite par ses sens. Ces erreurs d’interprétation que Michael commet à chaque réveil sans que nous puissions les identifier s’expliquent alors par un mécanisme psychologique reposant sur nos désirs : la croyance. Il y aurait dès lors de bonnes et de mauvaises perceptions. Les premières présupposent qu’avoir des idées claires et distinctes ne suffisent pas à fonder la certitude. La thèse phénoménologique soutenue par Merleau-Ponty affirme qu’il faut avoir confiance dans le monde : « Percevoir c’est engager d’un seul coup tout un avenir d’expériences dans un présent qui ne le garantit jamais, à la rigueur c’est croire à un monde »[4]. Michael croit à ce qu’il voit, il y adhère pleinement et en fait part à ses thérapeutes. Il est convaincu qu’il ne s’agit pas de rêves et décide de vivre ces deux vies conjointement car il y trouve son compte et qu’il leur fait totalement confiance.

Pourtant, les docteurs Lee et Evans voient dans cette disjonction de réalité une mauvaise perception. Michael y verrait ce qu’il considère comme vrai ; supposant ainsi qu’il désire inconsciemment que ni sa femme, ni son fils n’aient pu mourir dans l’accident, probablement du fait de son sentiment de culpabilité liée à son taux d’alcoolémie trop élevé au moment du drame. Cette illusion n’en reste pas moins une forme différente de croyance qui consiste, cette fois, à s’y projeter tout entier car elle est fondée sur un désir bien réel. L’illusion est inhérente à toute conscience humaine puisqu’elle est une projection de nos désirs, mais dans le cas de Michael, elle en est à un stade presque pathologique puisque ces illusions se réalisent. Dans ce cas, peut-être serait-il alors plus juste de parler d’hallucinations.

Il ne faut pas comprendre l’hallucination comme relevant d’une mauvaise perception mais plutôt comme étant fausse. Michael croit ce qu’il voit, son entendement crée une représentation mentale du monde qui se confond à tort avec ses perceptions. Pourtant ce ne seraient que des images mentales créées de toute pièce et provenant de son inconscient. De là à dire qu’il s’agit d’un rêve, il n’y a qu’un pas puisque tous deux simulent la réalité et correspondent à une tension inconsciente se libérant telle une soupape de l’esprit. Peut-être Michael est-il plongé dans le coma et son esprit vagabonderait en s’imaginant les conséquences de l’accident. Ou alors, son état pathologique serait tel qu’il serait incapable de douter de la réalité des mondes qu’il habite puisque l’hallucination ne laisse pas de place à l’incertitude. Michael n’entend pas les hypothèses de ses thérapeutes quant à son état psychologique puisque pour lui l’image mentale est bien réelle : il n’a aucunement l’impression de mentir lorsqu’il confie à sa femme voir son fils. La fonction positive de l’illusion n’est plus disponible. La croyance qu’il a dans le monde a été remplacée par la certitude totale qu’il est le seul à savoir ce qui est réel, comme le sous-entend l’un de ses entretiens avec le docteur Lee dans le deuxième épisode :

Docteur Lee : Let me be clear, detective. Your condition is the result of a deeply fractured psyche. It is a problem. It is not a tool.

Michael : Well, you can call it whatever you like, doctor. I seem to be doing alright with it.

Docteur Lee : Que je sois clair, officier. Votre état est le résultat d’un psychisme profondément fracturé. C’est un problème. Ce n’est pas un outil.

Michael : Eh bien, vous pouvez l’appeler comme vous voulez, docteur. Il semble que je m’en sorte bien[5].

À la lumière de ces réflexions, on comprend combien la question du réel est présente au sein d’une série comme Awake. Pour autant, il semble que l’arrêt brutal de la série au bout d’une saison ne lui a pas permis d’élargir sa réflexion et d’apporter une réponse qui lui est propre à cet épineux problème. Il est d’ailleurs rare que les séries traitant de cette notion osent avoir une position catégorique sur le sujet. Pour preuve les épisodes de Buffy, Tueuse de Vampires et d’Angel cités plus tôt : dans le premier, l’héroïne choisit consciemment de rester dans son monde fantastique car c’est là que se trouvent les personnes qui lui sont le plus chères. Pourtant, le plan final de l’épisode revient sur l’autre réalité et nous montre une Buffy catatonique auscultée par son psychiatre. Celui-ci déclare qu’elle est perdue et condamne alors la série à n’être que l’hallucination d’une jeune fille enfermée dans un asile psychiatrique. Du même coup, cela annule totalement la légitimité de l’univers créé dans Angel. Découlant de Buffy the Vampire Slayer, si le premier est le délire de la Tueuse, le second ne peut exister : Buffy ne peut logiquement pas vivre et être le vecteur des aventures du vampire à Los Angeles. Dans l’épisode « Awakening » d’Angel, une hallucination est provoquée par magie sur Angel afin de lui faire goûter au véritable bonheur et qu’il perde à nouveau son âme. Encore une fois, seul le plan final, hors de l’hallucination, révèle le pot-aux-roses au spectateur, le vampire y étant toujours coincé. Cet épisode suppose donc que ce qui rend légitime le monde est ce que l’on perçoit de par notre raison. Angel perd son âme alors que ce qu’il ressent n’est qu’une illusion de bonheur créée de toute pièce par magie. Démontrant ainsi, quelque part, l’existence d’un monde dirigé par l’intellect. Le monde perçu, quel qu’il soit, serait donc le monde réel puisque nous n’aurions d’autres choix que de lui faire confiance.

Nous n’avons pas évoqué une autre manière, plus ludique, que les séries possèdent afin de réfléchir sur le réel. Il serait pourtant intéressant de voir ce que ces programmes ont à nous dire sur ce sujet. Beaucoup plus rationnelles, nous pouvons trouver des séries jouant outrancièrement avec le réel et ses possibles. Dans celles-ci, le spectateur est conscient d’emblée de la disjonction de réalité car celle-ci est artificielle et ne remet pas en cause les principes pré-établis par la diégèse. Pour simplifier, il s’agit principalement de ces épisodes à univers parallèles à la « et si… » qui vont réinterpréter tout ou partie d’un univers pour en donner à voir un nouveau versant. Les exemples en sont nombreux, certaines comme Sliders (Fox TV, 1995-2000) en font leur pitch de départ et ne réinterprètent que l’univers, les personnages, voyageurs inter-dimensionnels, en étant toujours étrangers. D’autres, à la manière de Friends (NBC, 1994-2004) donnent à voir ce qui se serait passé si un léger changement était intervenu dans la vie des protagonistes. Les séries s’adonnant à ce jeu scénaristique sont nombreuses. En revanche, dans un autre cas, la toute récente How I Met Your Mother (CBS, 2005-) renouvelle ces questions en montrant les différents points de vue que l’on peut avoir d’un même événement, parfois totalement contradictoires, ainsi que l’idée selon laquelle il est possible de réinterpréter le réel au fur et à mesure que les souvenirs reviennent.

 


[1] À l’instar de cet élastique qui guide Michael dans sa reconnaissance des mondes, la mise en scène aide également le spectateur en ce sens. À l’écran, cela est symbolisé par la teinte différente dont font l’objet les images. Ainsi, la réalité dans laquelle Rex est vivant est régie par des couleurs froides tandis que la seconde est beaucoup plus lumineuse et chaude. Peut-être faut-il y voir un autre niveau de lecture dans lequel il serait possible de hiérarchiser ces mondes selon une logique affective : l’un d’eux serait plus difficile à supporter que l’autre.

[2] Il est intéressant ici de noter l’importance accordée à ces scènes de psychothérapie au niveau de la mise en scène. Lors des entretiens, la caméra effectue un travelling autour des personnages et donne toujours le sentiment qu’un raccord va avoir lieu lorsqu’elle passe derrière l’un d’eux. En effet, à cet instant, l’écran devient noir et le spectateur s’attend à ce que l’interlocuteur de Michael ait changé. Or, il n’en est rien. Les réalités, et par la même occasion les diagnostics des médecins, ne se confondent pas : la mise en scène les y poussent mais les convictions de Michael y sont réfractaires.

[3] René Descartes, Méditations métaphysiques, Paris, PUF, 2010, pp. 45-48.

[4] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception. Paris, Gallimard, 1976, pp. 343-344.

[5] Je traduis.

  1. Belle promenade à travers ce que ces fictions qui nous rappellent que la perception elle même est une sorte d’histoire qu’on se raconte à partir des éléments proposés par les sens.

    Si on devait compléter les références, il y a un épisode des X files (le n°21 de la saison 6, intitulé Spores (et attention, ce qui suit est un spoiler))qui met aussi Mulder dans cette situation de ne plus pouvoir faire confiance en la perception qu’il a du monde qui l’entoure, tout en le ramenant à cette évidence : sa raison ne peut pas s’extraire de la perception, il reste là, les pieds dans le phénomène, et il doit faire avec (l’épisode est assez kantien, finalement).

    Il me semble aussi qu’on a une petite variation sur le thème, avec les séries qui offrent à leur héros de voir la réalité non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle sera (Demain à la une, ou mieux, Flashforward), puisqu’elles tissent ensemble la question de la perception et celle du destin, et la question est intéressante, puisqu’en gros, il s’agit de se demander si la perception verrouille le monde dans la forme perçue. A l’inverse, Life on Mars ouvrait une brèche dans la vie du personnage principal, mais pour la lui faire retrouver à une époque antérieure, comme si de rien n’était, expérience a priori impossible, et pourtant « réelle » aux yeux de celui qui la vit (de la même façon que Tyler Durden est « réel » aux yeux de son partenaire, pour la simple raison (et même si cette raison défie la raison) qu’il s’impose).

    Autre variation sur le thème, une série dans laquelle c’est l’inverse qui a lieu : le monde est un tout objectif cohérent, et c’est le personnage qui est fragmenté en tout un tas d’autres points de perception (un par épisode). Ca me semble être le principe de base de Code Quantum, série peu commentée, mais dont les mécanismes semblent pourtant intéressants à creuser.

    Enfin, on pourrait ajouter que la forme même qu’est la série apporte quelque chose de spécifique à la question. Après tout, un film comme Matrix utilise lui aussi les mêmes ressorts. Mais en tant que film, il offre une expérience spectaculaire, mettant en jeu les a priori partagés par presque tous sur le lien solide qu’il y a entre perception et réalité. Mais ça reste une parenthèse dans la vie du spectateur, une expérience limite, un piège dans lequel on tombe, et dont on est libéré lors du générique. La série a ceci de particulier qu’on y revient, chaque semaine ou chaque mois. Et que lorsque la convention veut qu’on rompe le lien entre perception et réalité, ça devient peu à peu une habitude, une manière constante de regarder le monde, et de forger de manière nouvelle (au sens où il est nouveau qu’une telle conception soit largement partagée) le concept de réalité.

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