Identité personnelle et personnalités multiples : Doctor Who? (2)

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Florian Cova (Centre Interfacultaire en Sciences Affectives, Université de Genève)

Les onze incarnations du Docteur

Chaque régénération est une mort

Mais prenons maintenant le critère de la survie. Le Docteur affronte-t-il chaque régénération avec sérénité ? Il semble en fait que non. Prenons par exemple le dialogue entre le Neuvième Docteur et Rose Tyler juste avant que le Neuvième Docteur ne se régénère (dans l’épisode « 1×13 », adéquatement intitulé The Parting of the Ways) :

LE DOCTEUR : Rose Tyler. I was gonna take you to so many places. Barcelona. Not the city Barcelona, the planet Barcelona. You’ll love it, fantastic place, they’ve got dogs with no noses!

(Il rit.)

LE DOCTEUR : Imagine how many times a day you end up telling that joke, and it’s still funny!

ROSE TYLER : Then, why can’t we go?

LE DOCTEUR : Maybe you will, and maybe I will, but not like this.

ROSE TYLER : (se relevant) You’re not making sense.

LE DOCTEUR : I might never make sense again! I might have two heads! Or no head! Imagine me with no head – and don’t say that’s an improvement.

(Rose sourit.)

LE DOCTEUR : But it’s a bit dodgy, this process.

(Le sourire de Rose s’efface.)

LE DOCTEUR: You never know what you’re gonna end up with.

­­(Un flash de lumière et le Docteur se recroqueville sous le coup de la douleur.)

ROSE TYLER : Doctor!

LE DOCTEUR : Stay away!

ROSE TYLER : Doctor, tell me what’s going on.

LE DOCTEUR : I absorbed all the energy of the time vortex and no one’s meant to do that. Every cell in my body’s dying.

ROSE TYLER : Can’t you do something?

LE DOCTEUR : Yeah, I’m doing it now… Time Lords have this little trick, it’s sort of a way of cheating death, except, it means I’m gonna change. And I’m not gonna see you again, not like this, not with this daft old face. And before I go…

ROSE TYLER : Don’t say that!

LE DOCTEUR : Rose, before I go I just wanna tell you – you were fantastic… absolutely fantastic… and d’you know what?

(Rose fait non de la tête.)

LE DOCTEUR : So was I

(Ils se sourient une dernière fois avec que la lumière ne l’absorbe.)

La scène est ambiguë : le Docteur a beau reconnaître qu’il sera toujours là après la régénération, il n’en reste pas moins que ce discours sonne comme un discours d’adieu, et inspire chez le spectateur une tristesse qui pourrait être équivalente à celle qu’évoquerait la mort d’un personnage.

Et encore : la « disparition » du Neuvième Docteur reste sobre : celle du Dixième Docteur ressemble définitivement à un adieu[1]. Bombardé de radiations mortelles, le Dixième Docteur a la « chance » de pouvoir mourir lentement. Cela lui permet de rendre visite à la plupart de ses anciens compagnons afin de leur dire adieu (souvent en leur rendant un ultime service, comme trouver un jeune homme nommé Alonso à son compagnon pansexuel Jack Harkness). Suite à quoi, terrassé par les radiations, le Docteur se met à l’abri dans son TARDIS avant de prononcer une ultime phrase avant de disparaître dans une explosion de lumière : « I don’t want to go ! »

Les derniers mots du Dixième Docteur («4×18 », The End of Time, Part 2)

Comme l’atteste les commentaires à la vidéo précédente, la majorité des spectateurs ne trouve pas cette mise en scène grotesque ou absurde, mais bel et bien émouvante. Cette réaction suppose qu’ils acceptent l’idée que la régénération est une sorte de disparition : ils partagent donc l’avis du Dixième Docteur vis-à-vis de la régénération. Comme celui-ci l’explique au vieux Wilfred :

LE DOCTEUR : (abruptement) I’m going to die.

WILFRED : Well, so am I one day.

LE DOCTEUR : Don’t you dare!

WILFRED : Alright, I’ll try not to! (il rigole)

LE DOCTEUR : But I was told: « He will knock four times ». That was the prophecy: knock four times and then…

WILFRED : Yeah, but I thought, when I saw you before, your people could change like your whole body…

LE DOCTEUR : I can still die. If I’m killed before regeneration, then I’m dead. Even then, even if I change, it feels like dying. Everything I am dies. Some new man goes sauntering away…and I’m dead.

Autrement dit, la régénération provoque trop de changements pour considérer que le Docteur y survit vraiment : c’est pour cela qu’il nous semble rationnel que le Docteur décide de fuir face à la mort[2] (quitte à fuir pendant 200 ans, comme le Onzième Docteur[3]), et que nous sommes tristes à chaque régénération. Pourtant, cela va à l’encontre des autres attitudes que nous avons décrit plus haut : nous avons donc des réactions contradictoires face à la régénération et à l’identité du Docteur.

Prenons deux autres exemples : à la fin de l’épisode « 4×12 » (The Stolen Earth), le Docteur est touché par un rayon Dalek, ce qui mènera à la régénération avortée que nous avons déjà décrite et qui aboutira à la formation d’un double du Docteur. Alors que la régénération commence, Rose Tyler, qui vient de retrouver le Docteur après deux saisons, s’agenouille près de lui et commence à le supplier de ne pas changer :

ROSE : (elle pleure) Don’t die! Oh my God, don’t die! Oh my God, don’t die!

(Jack et Donna courent vers eux.)

JACK : (il ramasse l’arme de Rose) Get him into the TARDIS! Quickly,move! (Donna et Jack ramassent le Docteur.)

(Le Docteur, Donna, Rose et Jack sont dans le TARDIS. Le Docteur est étendu par terre, blessé. Donna et Rose se tiennent au-dessus de lui.)

DONNA : (elle panique) What do we do?! There must be some medicine or something!

JACK : Just step back. Rose! Do as I say and stand back! He’s dying and you know what happens next!

DONNA : What do you mean?!

(Le Docteur se tord de douleur sur le sol du TARDIS.)

ROSE : (pleurant) But he can’t! Not now! I came all this way!

DONNA : What do you mean?! What happens next?!

(Le Docteur regarde sa main qui commence à briller.)

LE DOCTEUR : It’s starting!

(Rose a l’air éperdu. Jack la serre contre lui.)

JACK : Here we go! Good luck, Doctor!

(Le Docteur, terrassé par la douleur, se hisse sur la console du TARDIS.)

DONNA : (hystérique) Will someone please tell me what is going on?!

ROSE : When he’s dying, his body, it repairs itself, it changes…but you can’t!

LE DOCTEUR : I’m sorry, it’s too late! I’m regenerating!

(De l’énergie parcourt sa tête et ses mains. Donna, terrifiée, détourne le regard, tandis que Jack et Rose se forcent à regarder.)

Là encore, la scène ressemble vraiment à une scène dans laquelle un personnage mourrait sous les yeux de ses compagnons.

Un dernier exemple peut être trouvé dans le double épisode « 3×08 » (Human Nature) et « 3×09 » (The Family of Blood). Dans cet épisode, poursuivi par la Famille de Sang, des extra-terrestres qui se nourrissent de Seigneur du Temps, le Docteur décide de devenir temporairement humain. Il enferme donc ses souvenirs dans une montre spéciale et transforme son corps en corps humain. Voilà donc que le corps du Docteur est devenu un humain dont l’esprit est empli de faux souvenirs et qui pense s’appeler John Smith.

Le stratagème échoue néanmoins : la Famille de Sang parvient à retrouver John Smith et John Smith est forcé d’ouvrir la montre pour redevenir le Docteur. Néanmoins, il ne le fait pas de gaieté de cœur. Pour lui, cette perspective est équivalente à celle de la mort, et donc à renoncer à vivre avec celle dont il est tombé amoureux, Joan Redfern. Pourtant, il sait que le Docteur se souviendra (en première personne) de tout ce qu’il a vécu. Mais cela ne le console guère.

John Smith (re)devient le Docteur (« 3×09 », The Family of Blood)

Dans l’épisode « 3×11 » (Utopia), on découvrira que l’ennemi juré du Docteur, le Maître, un psychopathe de génie, a usé du même stratagème pour échapper à la Guerre du Temps. Son corps est alors habité par la personnalité du Professeur Yana[4], un personnage profondément altruiste tentant de sauver les derniers restes de l’humanité menacée par l’extinction progressive de toutes les étoiles de l’Univers. L’ouverture de la montre lui rend la personnalité et les souvenirs du Maître, qui commence par tuer la plus proche collaboratrice de Yana. Là encore, il est difficile de considérer le Maître et le Professeur Yana comme une même personne.

Toutes ces réactions ne font sens que si l’on suppose que notre conception de l’identité personnelle demande une forte continuité entre les divers moments d’une même personne, continuité qui est rompue par la régénération. Mais cela va à l’encontre des réactions et des conclusions que nous avions décrites dans la partie précédente. Pour rendre ces réactions cohérentes, il semble nécessaire de postuler que nous avons deux conceptions différentes (bien que liées) de l’identité personnelle. Une version reposant sur une continuité psychologique faible, et qui peut être testée au moyen du critère de la responsabilité morale, et une version psychologique forte, qui peut être testée au moyen du critère personnel de la survie.

Deux concepts d’identité personnelle

S’il y a bien en nous (au moins) deux concepts d’identité personnelle, alors il semble probable de penser qu’il n’existe pas une théorie de l’identité personnelle capable de rendre compte de toutes nos intuitions sur l’identité personnelle : car deux concepts peuvent mener à des intuitions en apparence contradictoires, comme c’est le cas pour la régénération. Cela signifierait que les philosophes se sont jusque-là fourvoyés en tentant de mettre en accord les verdicts du test de la responsabilité morale et ceux du test de la survie personnelle.

Étant donné l’importance de ces implications, il est préférable dans un premier temps d’envisager d’autres pistes. Une première solution alternative consiste à conserver un unique concept d’identité personnelle, mais à faire de celui-ci un concept acceptant des degrés. Ainsi, la régénération ne conserverait pas l’identité au plus haut degré mais à un degré intermédiaire. Si, de plus, on suppose que la responsabilité morale suppose un faible degré d’identité et la survie un haut degré d’identité, il semble que l’on puisse expliquer les réactions des spectateurs confrontés à Doctor Who.

Cependant, cette solution rencontre un problème, si le Onzième Docteur n’est identique qu’à un certain degré au Dixième Docteur, et le Dixième qu’à un certain degré au Neuvième, et ainsi de suite, il arrivera que le Onzième Docteur n’est plus identique au Premier Docteur qu’à un degré infinitésimal (pas assez, donc, pour la responsabilité morale). Pourtant, il semble que les spectateurs soient prêts à admettre que le Onzième Docteur est responsable de ce qu’a fait le Premier Docteur (par exemple, ils ne tiquent pas quand le Docteur confesse avoir volé le TARDIS[5]).

Une autre solution, plus ambitieuse, peut être suggérée en examinant de plus près le cas de John Smith, déjà mentionné plus haut[6]. Comme nous l’avons dit, John Smith a l’impression de mourir quand il réintègre les souvenirs et la personnalité du Docteur. Cela donne lieu à une émouvante scène d’adieu entre lui et Joan Redfern, scène qui a dû émouvoir plus d’un spectateur, car l’épisode est régulièrement cité comme un des meilleurs de la série. Cette tristesse ne semble pouvoir indiquer qu’une chose : que John Smith et le docteur sont bel et bien deux personnes distinctes.

Et pourtant, lorsqu’il rend visite à ses compagnons avant de se régénérer, le Dixième Docteur va aller voir une des descendantes de Joan Redfern (qui a publié les mémoires de Joan) pour lui demander si Joan était finalement parvenue à trouver le bonheur[7]. Cela semble signifier que le Docteur a encore quelques sentiments pour Joan – ce qui ne peut être possible que s’il a été John Smith.

De même, le moment où John Smith redevient le Docteur donne lieu à l’une des rares scènes où le Docteur se met vraiment en colère : il inflige alors des tourments atroces aux membres de la Famille de Sang, suggérant ainsi que la perte de Joan (par le fait de redevenir le Docteur) l’a profondément bouleversé.

En admettant que le spectateur ne trouve pas ces comportements absurdes, que cela suggère-t-il ? Cela suggère que John Smith n’est pas le Docteur (il meurt en redevenant le Docteur) mais que le Docteur est John Smith (il partage l’amour que John Smith a eu pour Joan et est décidé à se venger pour ce que la Famille de Sang à fait subir à John Smith). Autrement dit, cela suggère que l’identité n’est pas une relation symétrique (une relation symétrique étant une propriété telle que si R(A,B), alors R(B,A)).

Renoncer à la symétrie de l’identité personnelle semble pouvoir expliquer les incongruités que nous avons pointées plus haut : le Dixième Docteur meurt en devenant le Onzième Docteur parce que le Dixième Docteur n’est pas identique au Onzième Docteur, mais le Onzième Docteur est responsable de ce qu’a fait le Dixième Docteur parce que le Onzième Docteur est lui identique au Dixième Docteur. Cela peut sembler contradictoire, mais ne l’est pas dès lors qu’on renonce à traiter la relation d’identité comme une relation symétrique.

Cependant, la symétrie de l’identité personnelle est un principe intuitif auquel il serait coûteux de renoncer. L’hypothèse selon laquelle nous aurions en fait deux concepts distincts d’identité personnelle nous paraît meilleure : elle signifie juste que l’identité peut s’entendre en plusieurs sens, et que des intérêts pratiques différents nous conduisent à nous focaliser sur un sens plutôt qu’un autre. Avant de chercher ce qui fonde (métaphysiquement) l’identité personnelle, peut-être donc faudrait-il commencer par identifier ces différents concepts d’identité personnelle. C’est en proposant des situations toujours plus inédites et incroyables, mais toujours susceptibles de susciter en nous des émotions profondes que les séries de science-fiction peuvent nous y aider.


[1] Voir « 4×18 » (The End of Time, Part 2).

[2] Voir « 4×16 » (The Waters of Mars).

[3] Voir « 6×12 » (Closing Time).

[4] Yana étant apparemment un anagramme pour You Are Not Alone.

[5] « 5×13 » (The Big Bang).

[6] « 3×09 » (The Family of Blood).

[7] « 4×18 » (The End of Time, Part 2).

  1. Johnathane says:

    Je suis d’accord avec ce que dit cet article. La régénération du Docteur est comparable à une mort puisqu’à chaque régénération le docteur change de comportement et de personnalité. Pour autant le fait qu’il reconnait ses compagnons montre qu’il à des « restes » de sa vie précédente. En passant du neuvieme au dixieme il c’est souvenu d’Hariette Jones et de Jack. De plus comme dit dans l’article il sait qu’il a volé le Tardis, il ce souvient de la guerre du Temps, de l’histoire de son peuple. La

  2. Johnathane says:

    La régénération est une sorte de réincarnation corporelle mais l’esprit du docteur précédent reste tout de même présent. Cependant le Docteur vit chaque régénération comme une mort. D’ailleurs je me rappel d’un épisode où un ood prédis la mort du 10 eme docteur, on le voit plusieurs fois jusqu’au fameux « I don’t want to go » où il lui dit que l’univers entier va chanter pour l’aider à s’endormir…
    Donc on peu en déduire que la régénération est en quelque sorte une forme de mort qui aide le docteur à passer à une nouvelle vie, un peu comme un phoenix qui renaît de ces cendres.

  3. Merci, Johnathane, pour votre accord.

    Cela dit, histoire d’insister sur le paradoxe de cette série, vous remarquerez que l’idée de « sommeil » (image pour la mort) est peu compatible avec celle de régénération comme résurrection, puisqu’il ne s’écoule pas de temps entre la mort d’un docteur et l’apparition du suivant.

  4. Merci pour cette analyse, vous avez réussi à conceptualiser mes interrogations sur cette série . Mais je souhaiterai soulevé néanmoins un point, le fait que le docteur soit considéré comme étant la même personne relève de la volonté des scénaristes à pouvoir continué la série, et que la question « identité personnel » n’est même pas pris en compte, car il est clair qu’à chaque régénération, ce n’est plus la même personne, malgré le fait qu’il garde ces mémoires et légitime ou revendique les actes de ces anciens lui.
    Un autre film sur les clones (avec Jean Claude van dam) pose cette question de l’identité personnel; dans ce film un personnage est cloné et par une méthode la mémoire de l’original est transféré dans celui ci. Nous avons donc deux personnes identiques en tout point, ayant les même caractéristique physique, la même morale, les même souvenir. Et la j’aimerai abordé la question de manière subjective. Si je meurs, et qu’on me clone et qu’on sauvegarde mes pensé, mes souvenirs et qu’on le transfère dans celui de mon clone, serait ce toujours moi? Aurai-je déjouer la mort? La question est non.

  5. « réponse

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