La petite maison dans la prairie : du conflit entre intérêt et devoir

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Juliette ENGAMMARE (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, IRCAV).

Alors qu’on a souvent reproché à La petite maison dans la prairie (NBC, 1974-1983) son caractère édulcoré, naïf, et bon enfant, la série « culte » des années 1970 fait pourtant encore maintenant l’objet d’un vif succès public, lequel mérite d’être analysé, nonobstant les vives récriminations de la critique qui constituent à présent une sorte de conformisme bien estampillé.

En effet, la série fonctionne parce qu’elle pose, de manière rudimentaire, les problèmes du devoir, de la liberté et des contraintes contiguës à celle-ci avec les thèmes de l’éducation, de la maladie, de la discrimination raciale, sociale, du bien et du mal. C’est d’ailleurs souvent par le truchement d’une dictature de l’émotion que Michael Landon (réalisateur et Charles Ingalls) réussit son pari, surtout parce que les (bons) sentiments déployés dans la série font souvent croire à l’idée de comportements purs et désintéressés.

Or, ces comportements, si désintéressés et si justes semblent-ils, s’ils font jaillir en nous comme instinctivement des sentiments honorables d’approbation[1], méritent cependant d’être analysés. Plus précisément, si on s’attarde sur les situations que la série propose, il semble bien possible d’envisager La petite maison sous un éclairage kantien. Celui-là, qui aborde les notions de moralité, de devoir et de justice, prône, tout comme le fera Ingalls en son temps, l’idée d’une certaine universalisation de la morale, laquelle devra être purgée de sentiments égoïstes et intéressés. Mais si la série semble délivrer un message qui nous paraît finalement en accord avec les préceptes de l’auteur de La Métaphysique des mœurs, il n’en reste pas moins que l’analyse des problématiques qui y sont présentées laisse entrevoir un tout autre adage qui s’y oppose formellement, dans la mesure où les personnages tendent à faire prévaloir leur individualité au détriment des autres. En ce sens, certains se désolidarisent du groupe – l’exemple de Nellie Oleson, « fayotte » de l’école est significatif. De même, l’élaboration de l’existence d’un sens commun de la justice, d’une justice universelle supposée être partagée par tous, ne va pas de soi, surtout quand il va sans dire que chaque personnage adopte une certaine conception individualiste de ce qui est juste. Ainsi, ce qui semble juste pour l’un ne l’étant pas pour l’autre, on se souvient des sempiternelles querelles entre Charles Ingalls et Harriet Oleson au sujet de la ségrégation raciale, de l’antisémitisme et de l’indigence, sachant que l’opinion d’Ingalls s’impose toujours d’emblée.

Suivant les perspectives morales aux portées universelles qui forment et composent son personnage, il semble que Charles Ingalls puisse répondre dans une certaine mesure aux caractéristiques types de l’impératif catégorique kantien au sens où chaque action est jugée moralement juste à condition que la motivation qui l’a commandée soit bonne et désintéressée. Mais paradoxalement, la série semble également privilégier les conséquences d’une action donnée plutôt que toute autre considération résultant d’une morale a priori, puisque tous les personnages – Ingalls compris – ont une réelle propension à satisfaire leurs intérêts personnels, même si pour cela il faut enfreindre la loi morale. Autrement dit, Ingalls se situerait davantage dans une optique conséquentialiste que dans une optique purement kantienne.

Car si on adopte le principe durkheimien que les actes humains se distinguent les uns des autres d’après les fins qu’ils ont pour dessein d’accomplir, on voit bien que, dans La petite maison, chacun poursuit son action dans un but intéressé, même si l’intérêt paraît respectable. La plupart des personnages sont bienveillants envers leurs pairs et souhaitent les rendre meilleurs. Lorsqu’ils s’emploient à s’occuper d’eux-mêmes, c’est toujours dans le but de mieux se conserver aux autres – exception faite des Oleson, personnages égoïstes établis pour confirmer la bonté indiscutable des Ingalls. Il n’est par ailleurs pas toujours évident de distinguer l’action conséquentialiste de l’action déontologique dans la mesure où la série « brouille les pistes » avec cette dictature de l’émotion qui fait inlassablement croire au spectateur profondément ancré dans la diégèse, et souvent très ému, qu’Ingalls modeste et pur n’agit jamais par intérêt mais par devoir. Cette logorrhée de sentiments a donc tendance à exempter le spectateur de la moindre méfiance à l’encontre de son parangon fictionnel.

Le succès de la série démontre alors qu’il existe une crédulité de la morale qui y est fournie, au point qu’elle perdure même hors fiction, pour preuve l’anecdote de l’aventure extraconjugale de Landon avec une maquilleuse du plateau qui avait décontenancé un certain nombre de spectateurs[2].

Ce jour-là, les fans effondrés durent bien admettre que si Charles Ingalls était un homme de parole, de morale et de valeur, Michael Landon n’était, lui, qu’un homme tout court. Pendant un moment, Michael Landon, fieffé traître, n’eût plus rien d’un Ingalls.

Ici, le pacte de fiction a tout intérêt à perdurer au sein du monde réel car quiconque prend réellement conscience que Michael Landon est à la fois réalisateur, producteur et personnage principal de sa série favorite, a de forte chance de voir sensiblement diminuer l’admiration qu’il porte à son humble et modeste héros, dont la prestance est par ailleurs poussée à son paroxysme lors du dernier épisode de la huitième saison qui érige Ingalls en prophète villifère.

Il semble donc pertinent de passer outre cette prédominance de l’affect pour lui préférer un regard plus distant et philosophique qui permettrait une réelle interrogation sur « Les fondements de La petite maison », afin de dégager une grille de lecture faisant la part belle aux importantes altercations philosophiques qui ont marqué notre histoire, notamment celles qui opposent les partisans d’une morale qui fait le panégyrique des actions désintéressées et ceux d’une morale davantage utilitariste.

Il semblera alors opportun de penser la série en termes d’hybridité et d’ambivalence eu égard aux endémiques questionnements sur l’adéquation du devoir à l’intérêt. Par conséquent, plusieurs questions se poseront à nous : peut-on dire que les personnages agissent par devoir, et devoir seul, alors qu’ils semblent agir de manière intéressée ? La série arbore-t-elle réellement les composantes d’une morale universalisable cependant que les actions des personnages demeurent conduites par un intérêt, quand bien même ces actions semblent pourtant s’imposer d’elles-mêmes ?

Nous chercherons à savoir en quoi, précisément, la série constitue le siège d’un contentieux moral, dont les adversaires sont d’un côté le devoir et de l’autre l’intérêt. Surtout, nous chercherons à savoir si oui, et de quelle manière, la série concilie ces deux antagonistes, au regard des doctrines qui les ont armés.

Pour une universalité de la morale

L’attitude de Charles Ingalls, comme la pensée de Kant, est orientée vers une idée : pour agir de façon bonne et morale, il faut avant tout se demander si notre maxime peut répondre à un test d’universalité. De là, dans quelle mesure peut-on croire qu’Ingalls est kantien ? D’abord, on sait que Kant a théorisé l’idée d’un bien, d’une législation morale universelle, véritable pierre angulaire des actions des hommes :

Et qu’est-ce donc qui autorise l’intention moralement bonne ou la vertu à élever de si hautes prétentions ? Ce n’est rien moins que la faculté qu’elle confère à l’être raisonnable de participer à une législation universelle[3].

De la même manière, tout au long de la série, Charles Ingalls impose, à lui comme aux autres, une morale, une idée du monde qui lui est propre. C’est un individu autonome, raisonnable et libre d’agir qui ne trouve qu’en lui-même sa propre loi sans subir l’influence de quelque autre autorité. De plus, plutôt que de garder cette morale pour lui ou de la suivre seul, il cherche à l’imposer au monde au motif que cette morale ne peut pas ne pas être celle de tous. Cette morale se veut donc universelle car en premier lieu, elle poursuit des fins qu’on ne peut pas ne pas vouloir et en second lieu, il est entendu comme préalable que tout le monde doit les vouloir.

L’exemple de la fausse promesse de Kant est très parlant à ce sujet :

Je m’aperçois bientôt ainsi que si je peux bien vouloir le mensonge, je ne peux en aucune manière vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir : en effet, selon une telle loi, il n’y aurait plus à proprement parler de promesse, car il serait vain de déclarer ma volonté concernant mes actions futures à d’autres hommes qui ne croiraient point à cette déclaration, ou qui, s’ils y ajoutaient foi étourdiment, me payeraient exactement de la même monnaie : de telle sorte que ma maxime, du moment qu’elle serait érigée en loi universelle, se détruirait elle-même instantanément[4].

Kant démontre que si un individu s’octroie le droit d’agir en ce sens que sa maxime n’est pas universalisable, cet individu s’octroie par la même occasion un droit d’exception qui fait preuve d’un intérêt ou d’une inclination pour quelque chose qui existe en dehors de toute considération rationnelle et donc morale. Pour Kant, comme pour Ingalls, il faut agir par devoir et non par intérêt. C’est une règle morale inamovible et non négociable.

La petite maison embrasse déjà un premier aspect de l’impératif catégorique en brossant le tableau de conduites et de comportements purs et vertueux, Ingalls répétant souvent à ses filles que le mensonge est condamnable au même titre que l’avarice et l’égoïsme (autant d’éléments que Kant incrimine spécifiquement dans l’ouvrage Doctrine de la vertu[5]). D’ailleurs, le message d’amour de la série est si fort que même les mauvais personnages sont parfois capables de se montrer avenants et soucieux de leurs prochains (rappelons-nous les larmes d’Hariet Oleson pour l’anniversaire de Mary dans le premier épisode de la cinquième saison). Ceci semble encore confirmer que les Ingalls ont le pouvoir de convertir les individus les plus réticents en les incitant à accomplir ce que Kant appelle dans Doctrine de la vertu « le devoir d’amour envers d’autres hommes »[6].

Evoquons par exemple à ce sujet le dernier épisode de la huitième saison (8X19). Le deuxième fils adoptif de Charles Ingalls, James Cooper, est à l’article de la mort après avoir reçu une balle dans la poitrine. Les médecins sont impuissants. Ingalls décide alors d’emmener son fils à la rencontre de Dieu dans une région lointaine où plus tard, il bâtira un autel et priera ardemment le Seigneur de lui rendre son enfant. Comme il ne pourra pas subvenir aux besoins de sa famille durant cette période, Ingalls décide de vendre la montre de son défunt père aux Oleson. Nels Oleson, conscient de la détresse de ce père éploré, lui propose cinquante dollars. Alors qu’Ingalls rétorque qu’il sait pertinemment que sa montre ne mérite pas un tel prix, Oleson s’irrite et assure qu’il connaît son métier. Oleson, s’il suit la morale kantienne, a le devoir d’être bienfaisant. Comme le bien d’Ingalls dépend ici de la générosité d’Oleson, Oleson a également le devoir d’être charitable envers Ingalls, de protéger son amour propre et le respect qu’il se porte à lui même tout en lui épargnant une humiliation certaine. S’il y parvient, Oleson est alors digne de la morale kantienne.

Force est donc de constater que La petite maison dans la prairie esquisse peu ou prou un certain nombre de situations kantiennes qui paraissent dénuées d’inclinations partisanes et à travers lesquelles Charles Ingalls et ses épigones semblent agir de manière totalement désintéressée en proclamant des doctrines qu’ils veulent applicables à tous, en somme des doctrines universelles. Plus encore que de proclamer ces doctrines, ils agissent en toute conformité avec elles. Les Ingalls, bigots ascétiques, sont entièrement épris par le « Devoir de », qu’ils placent comme clé de voûte de leur édifice. Devoir de justice, devoir de bienfaisance, devoir de générosité… Toutes ces déclinaisons du devoir forgent la marque de fabrique de la série.

Charles Ingalls semble être un individu autonome, uniquement soumis à une législation émanant de sa propre raison. Toujours bienveillant, fidèle et bon, honnête et droit, il transmet ses valeurs à tout un chacun. On retrouve d’ailleurs très souvent ce caractère de l’universalité dans la manière qu’ont les petites Ingalls de s’exprimer à l’école ou au sein de leur groupe d’amis par l’usage d’assertions telles que « Mon père dit toujours qu’il est très mal de mentir », « Mon père dit toujours qu’il faut être charitable ». Ingalls est une véritable valeur de référence. Il prophétise le juste et la raison. Dans la plupart des épisodes, lorsqu’il s’agit de convaincre ou d’aider un habitant de Walnut Grove, c’est toujours lui qui est désigné par principe pour aller s’occuper du voisin violent, dépressif ou marginal. Un jour, il s’installera même chez un alcoolique pendant quelques temps pour le faire travailler et l’aider à détruire ses bouteilles de Whisky (IX19). Ce système de morale qui semble aller de soi gagne du terrain chez les petites Ingalls. Dans le troisième épisode de la deuxième saison, Laura Ingalls fait la connaissance d’un vieillard prénommé Pike qu’on dit fou et sociopathe au village. Dans un premier temps, l’homme repousse rudement la fillette qui lui criera alors que c’est un homme « très méchant et égoïste ». Le soir, rongée par le remord, Laura forme le projet d’aller s’excuser auprès de Pike dans le but « de se sentir mieux ».

Déjà, le devoir kantien s’esquisse en filigrane : Laura ne se sent pas bien car elle ne vit pas en concordance avec la loi morale. C’est seulement quand elle aura accompli son devoir (celui de s’excuser, qui semble être un projet tout à fait universalisable) que la jeune enfant retrouvera son salut. Laura découvrira plus tard que l’homme acariâtre ne s’est en réalité jamais remis de la mort de son épouse, ce qui explique son désespoir. Après une discussion avec Charles, elle décide de déposer une bible chez Pike dans le but de lui redonner la foi puisqu’elle sait – parce que son père « le dit toujours » – qu’il faut croire en Dieu. Pike, après lecture des passages soulignés avec soin par Laura, reprendra goût à la vie et retournera à l’Église.

Ces exemples semblent correspondre à des sortes d’échantillons de ce que Kant appelle la bienveillance par principe qu’il oppose à la bienveillance d’instinct, cette dernière étant motivée par une passion certaine, donc moralement corrompue :

L’habilité et l’application dans le travail ont un prix marchand ; la finesse, la vivacité d’imagination, l’humour, ont un prix de sentiment ; en revanche la fidélité dans la promesse, la bienveillance par principe (non la bienveillance d’instinct) ont une valeur interne[7].

Enfin, Laura, véritable succédané de son père et adulte dans les dernières saisons, tancera longuement sa nièce après avoir eu vent de sa tentative de suicide, (9X01), comme pour rappeler que l’amour de soi kantien incite au développement de la vie et en aucun cas à l’annihilation. C’est ainsi que de tels comportements rappellent la morale kantienne puisque celle-ci déclare des actions objectivement nécessaires et apodictiquement pratiques.

Cependant, il semble difficile de se contenter de cette seule information, d’une part parce qu’il n’est pas certain que la morale kantienne puisse être véritablement applicable et d’autre part parce qu’on s’aperçoit assez rapidement que La petite maison, sous couvert de cette morale, prend littéralement son contrepied en brandissant toutes les modalités du conséquentialisme.

De la précellence de l’intérêt

Nous avons vu dans un premier temps que le personnage de Charles Ingalls semblait faire écho à l’impératif catégorique kantien par l’intermédiaire de différentes strates significatives : l’idée d’un bien universel magnifié par l’idée du devoir, l’idée d’une autonomie de l’actant guidé par sa seule raison et enfin l’idée d’une pureté des actions excluant bien sûr toute forme d’inclination ou de passion égoïste. La série déploie d’ailleurs assez grossièrement une conception très manichéenne des individus jusqu’au choix des acteurs dont la douceur ou au contraire la dureté des traits délimite très clairement dès le départ les personnalités de chacun, les bons Ingalls d’un côté, les mauvais Oleson de l’autre.

Mais, alors qu’on a avancé l’idée défendable qu’il existe des comportements kantiens au sein de La petite maison, il apparaît clair que la série n’est pas non plus dénuée de quelques critères d’apparence conséquentialiste. Déjà parce que le concept de pureté chez Ingalls tout comme chez Kant semble suspect, mais surtout parce que ce qui peut s’apparenter chez Ingalls à une volonté pure, désintéressée et tournée uniquement vers le devoir, semble plutôt faire appel à une volonté conditionnée, typique du critérium utilitariste.

Si la théorie utilitariste soutient que « la seule chose désirable comme fin est le bonheur, c’est-à-dire le plaisir et l’absence de douleur »[9], Charles Ingalls a tout d’un utilitariste puisqu’il est constamment en quête d’un bonheur certain en choisissant ce qu’il y a de mieux pour sa famille et pour lui-même et en optant souvent pour des métiers risqués mais aux salaires lucratifs[8]. De plus, lorsqu’il décide de s’installer chez l’alcoolique John Stewart pour l’aider à arrêter de boire et de battre son fils (1X19), nous apprenons par la suite que c’est ni plus ni moins parce que « sa femme lui a demandé de le faire » qu’Ingalls s’est déplacé.

On peut même avancer une objection à l’encontre de notre propre analyse du troisième épisode de la deuxième saison et affirmer que c’est plus pour apporter un peu de bonheur au vieux Pike qu’elle estime profondément que Laura passe du temps à lui faire lire la bible plutôt que par souci de respecter l’idée du devoir de bienveillance par principe.

Il convient alors de s’interroger davantage  au sujet de la morale de Charles Ingalls qui semble  finalement en rupture complète avec la morale kantienne. Cette recherche du bien qui caractérise l’individu ne cache-t-elle pas autre chose, comme la satisfaction de l’intérêt personnel, le bonheur d’autrui ou le sien propre ? Les actions sont-elles réellement entreprises en vue d’une idée du bien universel ou alors de ce que seul Ingalls considère juste par observation et expérience ? Ces questionnements s’imposent parce qu’on voit dans un premier temps qu’Ingalls recherche la reconnaissance divine. Pour l’homme, « il faut croire en Dieu » (2X3). D’ailleurs, Laura dira elle-même à son frère adoptif Albert Ingalls qui lui n’y croit pas parce que « Dieu n’a jamais rien fait pour lui », qu’il faut « mériter les grâces du Seigneur »[10] (5X01). Le rapport d’Ingalls à la foi est donc ambivalent si on part de l’idée qu’il croit en Dieu pour mériter ses encensements.

La série démontre que pour faire le bien et mériter le bien, il faut souvent donner de soi et se sacrifier, toujours selon une finalité bien précise : Ingalls n’hésite pas à accepter un travail qui consiste à manipuler de la dynamite pour financer l’opération de sa fille aînée (3X15), sa femme Caroline décide au dernier moment de confectionner de nouvelles tenues du dimanche pour ses fillettes à l’aide d’un tissu qu’elle avait préalablement acheté pour elle-même, (IX02) Laura Ingalls cède son cheval bien-aimé à sa pire ennemie pour faire don à sa mère du plus beau des cadeaux de Noël (1X14), tandis que la jeune Ginny Clark vend ses longs cheveux blonds au perruquier de Walnut Grove pour offrir à la sienne une robe décente (3X13).

Parler à proprement de sujétion morale kantienne n’est donc définitivement pas chose aisée quand on sait que la plupart des actions, aussi universalisables et bienveillantes soient-elles, sont constamment soumises à la détermination d’un objet extérieur qui oriente la pureté de l’intention. Lorsqu’Ingalls enfreint la loi pour aider un petit garçon condamné à réaliser son rêve (5X21) lorsqu’il décide de ne pas dénoncer un jeune larron pour lui éviter des ennuis avec le shérif (5X01) ou encore lorsqu’il ment à un aveugle dans le seul but de l’exhorter à sortir de son ataraxie, (5X02) Ingalls, aussi estimable et admirable qu’il soit, n’a ici rien d’un être moral kantien, puisqu’il envisage le devoir uniquement selon la finalité et les conséquences de celui-ci. La série fait alors montre d’un double langage et d’une vision très équivoque du monde en associant tout à la fois devoir et intérêt, jugement a priori et jugement a posteriori.

Le bien apparait donc comme un sacrifice, une volonté de s’aliéner soi-même pour mieux vivre et mieux donner à autrui, autant d’éléments qui n’ont pas leur place dans la doctrine du devoir.

On peut souligner l’ironie de la situation de Laura dans le quatorzième épisode de la première saison évoqué plus haut : Charles et Caroline qui ignorent tout du sacrifice de leur fille, lui offrent pour Noël une selle qu’elle ne pourra jamais utiliser puisqu’elle a vendu son cheval pour gâter sa mère. Laura, qui s’était jusqu’alors félicitée de son propre geste ne peut retenir ses larmes, à la fois parce que ce présent lui rappelle son animal perdu et également parce que son père l’a construit en vain. C’est avec le cœur lourd que l’enfant passera le réveillon, et ce, pour avoir voulu faire le bien. La série nous signale qu’on ne peut ni faire abstraction des conséquences d’une action, ni faire preuve d’insensibilité et de désintéressement, ce pourquoi il semble impossible d’agir sans une once d’égoïsme et a fortiori d’agir de façon purement kantienne. La morale utilitariste menace. Michael Landon « provoque » Kant et paraphrase la proverbiale critique de Charles Péguy au sujet de la prétendue pureté de sa morale[11].

Jankélévitch, dans Le pur et l’impur explique d’ailleurs combien le concept de pureté est erratique et évanescent :

l’enfant est pur, mais il ne le sait pas, et il n’est précisément pur qu’à la condition de l’ignorer ; l’adulte conscient le saurait et même ne le saurait que trop s’il l’était, mais justement parce qu’il le sait il ne l’est plus[12] !

C’est quand la conscience de soi s’immobilise pour se contempler qu’il n’y a plus de pureté possible. L’homme se regarde « être » au lieu de « faire » ou d’« aller » et perd son innocence que seule l’action a le pouvoir de rétablir. C’est pourquoi Ingalls perd sa pureté une fois que Mary lui annonce qu’elle va coucher sur papier tous ses gestes de bravoure envers les Indiens et les bêtes sauvages et qu’il approuve cette initiative (1X2). Madame Ingalls est dépossédée de la sienne lorsque, les larmes aux yeux, elle écoute Laura la remercier devant tout le village d’être la meilleure mère du monde, (1X2) tandis que Ginny Clark perd son innocence de la même façon par l’aveu public et bouleversant de son sacrifice capillaire. (3X13).

Cette hybridité dénote cependant une réflexion intéressante sur La petite maison dans la prairie. En effet, la série met en lumière une véritable dichotomie qui oppose la recherche de la justice sociale la plus pure et dépourvue de penchants naturels, et la tendance irréfragable qu’ont tous les personnages à privilégier leur intérêt. Les clichés manichéens institués par Landon n’ont alors presque plus lieu d’être, puisque la frontière qui les sépare se veut de plus en plus ténue, même si, avouons-le, Ingalls cache bien son jeu. A ce propos, Pascal répondrait « qui veut faire l’ange, fait la bête »[13].

La série tend à montrer que pour être bien et faire le bien, il faudrait respecter la maxime de Kant en ce qu’elle a d’universalisable tout en s’accordant quelques exceptions. D’ailleurs, John Stuart Mill semble corroborer ce message en signalant que « tous les partisans de la morale a priori, pour peu qu’ils jugent nécessaire de présenter quelque argument, ne peuvent se dispenser d’avoir recours à des arguments utilitaristes »[14].

Si La petite maison dans la prairie démontre l’impossible suivi de l’impératif catégorique, elle ne répond pas non plus entièrement aux caractéristiques d’une morale qui promeut l’intérêt avant toute chose. Elle propose surtout un langage philosophique qui lui est propre par sa double appartenance. Elle forme donc un terrain favorable à l’élaboration d’un discours, d’une devise de l’entre-deux. C’est ainsi que Michael Landon s’est chargé de démontrer que l’homme peut accéder au meilleur s’il accepte de suivre cette devise, aussi bâtarde soit-elle.

 

Bibliographie

Emile Durkheim, L’éducation morale, Paris, Editions Fabert, Collection pédagogues du monde entier, 2005, 357 pages.

Vladimir Jankélévitch, Le pur et l’impur, Paris, Edition Flammarion, 1960, 314 pages.

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Librairie philosophique, Bibliothèque des textes philosophiques, 2008, 206 pages.

Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu : Métaphysique des mœurs, Paris, Librairie Philosophique, 4ème édition, Bibliothèque des textes philosophiques, 1996, 182 pages.

John Stuart Mill, L’utilitarisme, Paris, Edition Flammarion, 1988, 181 pages, traduction Georges Tanesse.

Blaise Pascal, Pensées, Paris, Edition Gallimard, Folio classique, 2004, 764 pages.

Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, Paris, Edition Gallimard, 29ème édition, 1956, 241 pages.

John Rawls, La justice comme équité, Paris, Edition La découverte, Collection La découverte poche/ sciences humaines et sociales, 2008, 288 pages, traduction Bertrand Guillarme.


[1] Nous adhérons toujours aux décisions d’Ingalls sans la moindre hésitation.

[3] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Librairie philosophique, Bibliothèque des textes philosophiques, 2008, p.154.

[4]  Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, op.cit. , p.98.

[5] Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu : Métaphysique des mœurs, Paris, Librairie Philosophique, 4ème édition, Bibliothèque des textes philosophiques, 1996, 182 pages. Cet ouvrage constitue la deuxième partie de La métaphysique des mœurs, suite aux Fondements de la métaphysique des mœurs.)

[6] Ibid., p.125.

[7] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, op.cit., p.153.

[8] Ce qui fait donc de la théorie utilitariste une théorie, outre eudémoniste, surtout conséquentialiste, qui évalue l’utilité d’une règle sociale en fonction de ses résultats et de ses conséquences. La justice précède le bien dans l’approche déontologique, alors que le résultat (le bien) maximise la justice de manière rétroactive dans l’approche conséquentialiste.

[9] John Stuart Mill, L’utilitarisme, Paris, Edition Flammarion, 1988, p.49, Traduction Georges Tanesse.

[10] Ceci fait d’ailleurs écho au pari Pascalien exposé dans Les Pensées qui stipule qu’on a tout à gagner en gageant sur l’existence de Dieu.

[11] « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains », Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, Paris, Gallimard, 29ème édition, 1956, 241pages.

[12] Vladimir Jankélévitch, Le pur et l’impur, Paris, Edition Flammarion, 1960, p.305.

[13] Blaise Pascal, Pensées, Paris, Edition Gallimard, Folio classique, 2004, p.370.

[14] John Stuart Mill, L’utilitarisme, op.cit., p.41.

  1. Merci !

    Les personnages sont effectivement caricaturaux. Le contrat social n’est questionné que pour en faire une version pire que la réalité, notamment par la réappropriation du corps des femmes (plus de contraception, même pas les méthodes de nos grand-mères, et la femme placée dans la situation d’avorter est engueulée pour avoir voulu prendre la décision seule).

    Sans compter les invraisemblances : entre le garçonnet de 12 ans et la fillette, il y a autant d’écart qu’entre un ours et un chaton. Pourtant, à cet âge, ils ont le même corps.

    J’aime également beaucoup quand les hommes décident finalement de donner des cours de tir aux femmes… Et qu’aussitôt, la question d’armer le garçonnet se pose et est tranchée en sa faveur. Il était normal de laisser les femmes impuissantes et sans défense tout ce temps, mais si on les arme, il faut armer jusqu’aux nourrissons.

  2. Excellent article, très instructif, merci !

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