« La philosophie des séries télévisées : un territoire à (ré)explorer » – INTRODUCTION

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« La philosophie des séries télévisées : un territoire à (ré)explorer »

Dossier coordonné par D. Dubs et M. Quevreux


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Les Implications philosophiques lancent la deuxième saison de « l’été des séries », suite à une première saison en 2010[1], qui s’inscrivait dans la continuité d’évènements marquant l’entrée des séries dans le répertoire des objets d’études contemporains.

Les séries télévisées suscitent l’intérêt des sciences humaines et sociales depuis un moment déjà, outre-Atlantique en particulier, et désormais en France de manière croissante[2]. Des articles, des journées d’études, des colloques et des thèses sont réalisés depuis les années 1990 et ne font que se multiplier : les années 2000 ont vu le colloque de Cerisy-la-Salle en août 2002, ceux des Universités du Havre et de Rouen depuis 2009[3]. Remarquons la multiplication des manifestations scientifiques, universitaires ou non, autour des séries télévisées : journées d’études, conférences « grand public », articles dans la presse spécialisée ou quotidienne (des Cahiers du cinéma en 2007 et 2010 au Nouvel Observateur, en passant par France Inter…). Au point que s’est créé un réseau hébergé par le CNRS et fondé par Barbara Villez nommé S.E.R.I.E.S. (Scholars Exchanging and Researching on International Entertainment Series).

Si l’intérêt  des chercheurs pour les séries est grandissant, force est de constater qu’il n’existe pas encore de « véritable critique des séries télévisées qui ressemble en quelque façon que ce soit à la critique américaine. [...] Ajoutons qu’il existe que très peu d’ouvrages abordant la question sérielle; ils adoptent souvent un ton arrogant et condescendant »[4]. En regard des nombreuses productions anglo-saxones sur la question, le quasi-silence français ne peut que provoquer un certain étonnement. Sans doute les modes de diffusion de la télévision française ne sont pas pour rien dans cette histoire et dans le mépris exprimé par certains pour les séries. Parce que justement la série comme genre suscite de telles réactions et un incompréhensible mépris, il s’agit pour nous d’un territoire à explorer.

Si certaines études s’intéressent aux séries télévisées pour elles-mêmes, comme phénomène audiovisuel, d’autres soulignent la constitution des séries en objet de recherche universitaire[5]. Les trois aspects qui caractériseraient les séries et qui expliqueraient l’intérêt que lui portent certains universitaires, sont la temporalité particulière de la série télévisée (la sérialité), sa capacité à interroger le monde d’aujourd’hui (la pertinence de son actualité) et sa portée démocratique et éducative (sa pédagogie). Ce dont témoignent les analyses qui se sont très majoritairement penchées sur la représentation dans les séries, sur l’identification aux personnages, ou encore sur la narrativité propre au genre des séries, mais aussi sur les moyens de production et de distribution des séries dans le monde[6].

Une attention spécifiquement philosophique pour les séries peut être datée en métropole à 2009, avec la tenue d’une journée d’études consacrée à Buffy, Tueuse de vampires[7], premier opus du cycle « Philoséries » : Séries d’élite, culture populaire : le cas HBO en 2010, 24h Chrono en 2011 et Battlestar Galactica en 2012 (à venir). D’autres journées d’études[8] et des livres[9] ont été depuis consacrés à constituer les outils et les contours de ce nouveau champ de recherche. Cependant, il nous semble que la philosophie a vite perdu pied faute de concepts et d’approches adéquates, et c’est pourquoi il s’agit pour nous d’un territoire à ré-explorer.

Épisode Pilote : Donner une lecture philosophique des séries

Ce dossier a pris un parti très cavellien, celui d’une lecture menée à son terme d’une ou de plusieurs séries.

Il ne s’agit pas ici de rejeter ou d’écarter d’autres approches comme non philosophiques, mais de prendre comme postulat que les lectures proposées n’adopteront pas deux tendances symétriques et à notre avis nocives :

(1) celle de choisir un thème pour l’illustrer ensuite par des séries prises comme des citations – partant morcelées et amoindries ;

(2) celle de plaquer un texte philosophique « classique » sur une ou plusieurs séries dans l’espoir de lui donner une actualité salutaire – démarche qui présupposerait que les textes classiques sont obsolètes, ce qui est un lieu commun de l’éternel « mais à quoi donc sert la philosophie ? ».

Dans les deux cas, le risque est grand d’aboutir à des jeux de superpositions et des articulations arides. Prendre une série sérieusement pour objet d’analyse, c’est en partie la laisser dicter son cadre d’interrogation.

Ce parti pris du dossier ne dédaigne pas non plus les apports de la littérature, de l’esthétique du cinéma, des technologies de l’information et de la communication (TIC), ou encore de la sociologie. Au contraire, il s’en nourrit. Il serait vain de prétendre que la philosophie peut exister sans les autres disciplines, qui lui préparent le terrain en lui offrant un cadre de questionnement déjà solidement constitué et ses premières « prises » d’analyse. Toute la difficulté, comme l’ont maintes fois rappelée les passionnés et spécialistes des séries, est de penser un genre qui n’a pas encore d’esthétique propre[10], en s’appuyant sur tout un réseau de concepts et d’approches, en particulier l’esthétique du cinéma, avant de déployer ses propres moyens d’analyse.

De quoi s’agit-il, alors ? Une lecture, comme l’a très bien souligné Cavell au sujet des films[11], doit laisser à l’objet ou à l’œuvre qui nous intéresse le soin de nous apprendre à la considérer. Et cette lecture doit pouvoir fournir un « texte troisième », la manifestation d’un processus d’analyse, une interprétation, qui offrira les outils conceptuels et méthodologiques d’une lecture proprement philosophique des séries télévisées.

Lectures ouvertes

C’est à cet exercice que se sont livrés la quasi-totalité des articles qui nous ont été soumis, et que vous allez découvrir cet été.

Elles se déroulent en quatre temps : l’identité ; un autre monde possible ; les rapports entre normalité, ordinaire et communauté ; l’éducation morale et juridique, ou la morale comme loi.

Je(ux) d’identité

L’identité reste un territoire qui fascine la philosophie, et les trois contributions qui ouvrent cette seconde saison du dossier « Philosophie des séries télé » se sont penchées sur la question de l’identité personnelle, dans sa dimension paradoxale d’historicité et de présentéité, ainsi que dans sa dimension d’auto-détermination – l’identité comme quête (de soi).

Florian Cova montre comment les problèmes d’identité d’un personnage impossible, un alien vieux de plus de 900 ans et capable de se régénérer, le Docteur, confrontent le spectateur à sa propre conception de l’identité. Les interrogations du Docteur et de ses compagnons à son sujet, suscitent des interrogations complexes et similaires chez le spectateur : le « je » est alors mis à l’épreuve de la responsabilité morale et de la continuité d’une entité.

Les identités multiples, continues et discontinues à la fois, sont aussi au cœur de l’analyse de la crise des identités dans l’Amérique des années 1960 menée par Pierre Barrette au travers des séries Bewitched (Ma sorcière bien-aimée) et Mad Men. Si les deux séries n’ont pas le même statut dans l’article, la première étant envisagée comme un document et la seconde son miroir critique, jouant de son propre caractère documentaire, la problématique qui les traverse est la même : l’identité depuis l’avènement de la société de consommation est une question d’apparence(s) – scission assez classique entre vérité du fort intérieur et réalité de l’identité sociale fondée sur la persuasion et la stabilité de ses apparences. Les deux séries font valoir l’identité comme histoire, et/ou comme trajectoire.

Cette approche de l’identité comme trajectoire personnelle, comme quête, trouve un développement sensiblement différent dans la lecture de My Name Is Earl proposée par Aude-Emmanuelle Hoareau à travers la grille du mythe grec pris à revers. Le personnage, un individu en marge de la société au début de la série, se confronte à ses actions passées et décide de réparer ses erreurs suivant une conception karmique de son histoire personnelle, sur le mode prométhéen d’un anti « rêve américain » : la quête se suffit à elle-même, sans valeur particulière de la notion d’accomplissement.

Je rêvais d’un autre monde…

Monde alternatif ou monde futur : les séries posent la question de la relation au monde, à la réalité. Cette relation est tout autant celle entretenue par l’individu, personnage comme spectateur, que celle entretenue par la fiction et ses créateurs. Dans la continuité des interrogations liées à l’identité personnelle, certaines séries mettent en scène des personnages dont le rapport au monde « réel » est troublé, soit par un dispositif technologique, soit par une maladie ou un accident.

Ainsi, Mathieu Pierre revient sur le rôle de la perception dans notre définition du réel avec l’officier Michael Britten, personnage central de la série Awake (NBC, 2011-2012). Après un accident de voiture, ce dernier se met à naviguer entre deux réalités, l’une d’elle pouvant passer à tort pour une uchronie. Or, la force de la série est de ne pas faire de cette autre réalité une simple variation à partir de l’évènement déclencheur (la mort de l’épouse dans l’accident), mais une alternative à part entière. La question en suspens restant : comment savoir si le « réel » et le « monde » se recouvrent ? Dans une approche psychothérapeutique, le critère demeure l’individu, sa croyance en lui-même comme sujet du/au monde.

Les études sur les séries télévisées ne manquent jamais d’affirmer les liens intimes entre fiction et réalité, dans l’idée que les séries offrent une lecture du monde, une grille d’appréhension de notre temps ou de notre histoire. On n’échappe pas au présent, et même les séries télévisées historiques portent sur le passé un regard qui ne peut être que contemporain, comme l’on souligné de nombreux auteurs[12]. De même, les séries de science-fiction ou de fantastique qui situent leur récit dans un futur plus ou moins proche sont tributaires des questions de leur temps. C’est ce que met en évidence la lecture de la série The Walking Dead (AMC, 2010-) par Keivan Djavadzadeh-Amini, via le concept de contrat sexuel, issu des critiques féministes du contractualisme. Dans un monde apocalyptique dominé par les morts-vivants, le shérif Rick Grimes se réveille d’un coma et part à la recherche de sa famille, rejoignant en chemin une petite communauté de survivants. Le constat de cet article est qu’à l’inverse d’autres séries mettant en scène des reconstitutions de communautés (sur une île déserte après le crash d’un avion pour Lost, dans une flotte spatiale après un génocide interplanétaire pour Battlestar Galactica) qui en profitent pour mettre à l’épreuve les critères de nos principes démocratiques et sociaux, The Walking Dead reconduit de manière conservatrice les normes sexuées de notre société contemporaine inégalitaire sans les mettre en cause, tout en prétendant le faire.

Le normal, l’ordinaire et la communauté

Conjointement au rapport à la réalité, les séries mettent donc aussi en exergue ce qui définit la communauté, le vivre-ensemble politique et social. Cette définition de la communauté repose sur deux notions aporétiques : le normal et l’ordinaire. Comment une communauté définit-elle ce qui est normal, et dans le même mouvement ce qu’elle rejette ou tient pour étranger ? De quelle manière la fiction télévisuelle articule-t-elle normalité et ordinaire ?

Laetitia Biscarrat observe dans la série télévisée espagnole Physique ou Chimie (Antena 3, 2008-) une articulation de stéréotypes et anti-stéréotypes qui permet de poser les frontières de la communauté par la production d’un imaginaire national. Située dans un espace à la fois ordinaire et exemplaire, un lycée de nos jours, la série délimite de qui relève de la normalité nationale, le « nous », et de l’étranger, le « eux ».

Dans sa lecture de la série Monk (2002-2009), Meghann Cassidy opte pour une articulation entre familier, ordinaire, normalité et anormalité, ces deux derniers termes se définissant réciproquement par un jeu de contrastes et de renversements dans les épisodes. Le personnage principal, le détective Monk, apparaît comme l’individu anormal, et les personnages secondaires comme les individus normaux ; l’écriture de la série vient troubler cette apparence en faisant ressortir le caractère stéréotypé des personnages secondaires et en rendant disruptifs des détails de l’ordinaire, dans un processus d’« anormalisation » du normal.

De la morale et de la loi

Les séries font ainsi l’éducation morale et juridique des spectateurs, formant des espaces d’expérimentation, de transmission et de conservation de valeurs, de principes et de règles. Les séries télévisées La petite maison dans la prairie (1974-1983) et Law and Order (1990-2010), toutes deux diffusées sur la NBC, sont à ce titre sources d’interrogations cruciales dans nos sociétés nostalgiques et judiciarisées.

La petite maison dans la prairie offre sur dix ans la tentative d’une éducation morale fondée sur le conflit des doctrines du désintéressement universel kantien et de l’utilitarisme, à travers le conflit qui oppose deux familles, les Ingalls et les Oleson. L’effet pédagogique de la série que décrypte Juliette Engammare est renforcé par la relation d’autorité entre les enfants et Charles Ingalls, véritable patriarche, interprété par son réalisateur et producteur Michael Landon.

Dans un tout autre contexte, la série Law and Order montre aussi la difficulté de l’imbrication entre droit, valeurs morales et application aux cas concrets de ces principes juridiques et moraux. Christophe Béal concentre de ce fait son analyse sur la mise en scène de l’interprétation de la loi par les juges, les procureurs et les avocats, et par conséquent sur la dimension ludique de la série judiciaire, qui à chaque épisode déroule une lecture du droit à partir d’une enquête, d’une instruction puis d’un jugement, auxquels se prend le spectateur.

Programmation :

Identité
Lundi 6 août et mardi 7 aout
Florian COVA « Identité personnelle et personnalités multiples : Doctor Who ? »
Jeudi 9 août
Pierre BARRETTE, « Mad Men contre Bewitched : L’Amérique des années 1960 et la crise des identités »
Vendredi 10 août
Aude-Emmanuelle HOAREAU, « My name is Earl : Le Mythe pris à revers »

Je rêvais d’un autre monde…
Lundi 13 août
Mathieu PIERRE, « Awake ou la multiplication des réalités »
Jeudi 16 et vendredi 17 août
Keivan DJAVADZADEH-AMINI, « État de nature et contrat sexuel dans le monde post-apocalypse de The Walking Dead »

Le normal, l’ordinaire et la communauté
Lundi 20 août
Laetitia BISCARRAT, « De l’exclusion à l’hétéronomie : les frontières d’une communauté »
Jeudi 23 aout
Meghann CASSIDY « Monk, et l’anormalisation du normal »

L’éducation morale
Lundi 27 août
Juliette ENGAMMARE « La petite maison dans la prairie : du conflit entre intérêt et devoir»
Jeudi 30 août
Christophe BÉAL, « Law and Order : série judiciaire et réalisme juridique »

 

En vous souhaitant une bonne lecture,

Delphine Dubs (Université Paris 1, Phico/Execo) & Marie Quevreux (Université Pierre Mendès-France, EA. Philosophie, Langages & Cognition)

[1] DUBS, Delphine, « Cequelessériesnousapprennent», juillet 2010

[2] BARTHES, Séverine, « Panorama de la recherche universitaire sur les séries télévisées en France », in Première Rencontres Universitaires des Séries Télévisées, Paris, 29 août 2004. MédiaMorphoses, Hors Série, n°3, 2007, dossier « Les raisons d’aimer les séries télé ».

[3] Colloque Les pièges des nouvelles séries télévisées américaines : mécanismes narratifs et idéologiques, 17 et 18 septembre 2009, Université du Havre, co-organisé par le GRIC (Université du Havre), ERIBIA (Université de Caen) et l’ERIAC (Université de Rouen), avec le soutien du GRAAT (Université de Tours) ; Journée d’étude Les séries télévisées dans le monde, 18 juin 2010, Université du Havre ; Séries Mania, Forum des Images, Paris, 12 avril 2011 ; Colloque international Les séries télévisées américaines contemporaines : entre la fiction, les faits et le réel, 5-6-7 mai 2011, Université Paris-Diderot ; Colloque international Les séries télévisées dans le monde : Echanges, déplacements et transpositions, 15-16-17 juin 2011, Université du Havre, co-organisé par le GRIC (Université du Havre) et l’ERIAC (Université de Rouen) ; Journée d’étude Transpositions, reprises, adaptations dans les séries télévisées américaines et européennes, 11 juin 2012, Université de Rouen, organisée par l’ERIAC et le GRIC ; Colloque international Echo et reprise dans les séries télévisées, 12-13-14 septembre 2012, université de Rouen, organisé par l’ERIAC et le GRIC.

[4] ESQUENAZI, Jean-Pierre, Les séries télévisées : l’avenir du cinéma ?, Paris, Armand Colin, 2010, p. 4.

[5] M.S., « La fiction télé, nouvel objet de recherches universitaires », Le Monde, 28 décembre 2010 ; DREYFUS, Stéphane, « Les séries télévisées, nouveau sujet d’études universitaires », La Croix, mardi 17 avril 2012, p.19 ; COMBIS-SCHLUMBERGER, Hélène, LasérietélésinvitesurlesbancsdelUniversité, France Culture, 26 mai 2012.

[6] Voir en particulier l’excellent livre de Jean-Pierre Esquenazi : Les séries télévisées : l’avenir du cinéma ?, op. cit.

[7] Actes en cours de publication : ALLOUCHE Sylvie et LAUGIER Sandra, (dir.), Philoséries : Buffy contre les vampires – Philosopher avec les séries n°1, Paris, Bragelonne.

[8] Ainsi que d’autres événements publics, comme la « semaine de la Pop Philosophie » à Marseille ou « Citéphilo » à Lilles.

[9] Voir notamment les deux tomes de Philosophie en séries de Thibaut de Saint Maurice, aux éditions Ellipses (2009 et 2010).

[10] Radicalement, J-P Esquenazi souligne qu’« il manque même les mots pour parler des séries », Op. Cit, p. 5. Et ce dernier nous offre dans cet ouvrage un certain nombre de prises conceptuelles, nécessaire pour penser les séries.

[11] CAVELL, Stanley, A la recherche du bonheur, Hollywood et la comédie du remariage, (1981), trad. Christian FOURNIER et Sandra LAUGIER, Paris, L’Étoile « Cahiers du cinéma », 1993.

[12] Nous pensons ici notamment aux analyses de la série Rome (HBO), dont le « réalisme » et la précision historique avaient fait débat. Une polémique qui fait écho à celle qui traverse de longue date les études sur l’Antiquité : les questions posées au passé ne peuvent ignorer leur caractère contemporain, ce qui ne les disqualifie pas tant que cela n’est pas un impensé méthodologique.

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