My name is Earl : Le Mythe pris à revers

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Aude-Emmanuelle Hoareau – Institut de l’Image de l’océan Indien (ILOI) et Ecole supérieure d’Art de La Réunion (ESAR).

Depuis quelques décennies, le statut de l’image se transforme, entraînant une mutation de nos représentations du monde. Pour Pierre Barboza[1], « le régime de vérité propre à l’image-empreinte s’efface au profit du retour des effets de croyance, et de vraisemblance, caractéristiques des images de représentation ».

Nous partirons de l’hypothèse que le mythe grec, ses récits fabuleux et imagés structurés par des unités de sens universelles et atemporelles, participe de cette résurgence des représentations imagées du monde. La culture de masse ne se réapproprie-t-elle pas les mythèmes grecs à travers les blockbusters hollywoodiens et grand nombre de séries télévisées ?

Nous nous proposerons d’étudier la série My name is Earl par l’intermédiaire d’une grille de lecture, celle du mythe grec.

My name is Earl, série télévisée américaine en 96 épisodes de 22 minutes – créée par Gregory Thomas Garcia, produite par 20th Century Fox Television et diffusée entre le 20 septembre 2005 et le 14 mai 2009 sur NBC – est fondée sur une succession de situations comiques et improbables, où les répliques fines aux relents métaphysiques se mêlent à de l’humour potache, souvent de mauvais goût, des protagonistes.

 En dépit de son caractère frivole et de l’inconséquence de ses personnages, cette série ouvre des questionnements socioculturels et métaphysiques, mettant en cause l’Amérique actuelle, ses mœurs et son rapport au monde. L’humour permet de creuser la réflexion jusqu’à saturation, mettant en lumière les paradoxes d’une société patriotique et bien pensante.

Au départ, tout est trivial. Earl, looser alcoolique dénué de sens moral, s’est réveillé le lendemain d’une soirée de beuverie amnésique et la bague au doigt. Joy, la femme qu’il vient d’épouser à son insu est enceinte de six mois, et lui prépare de belles périodes alternant trouble et bonheur. Plusieurs événements vont alors bouleverser la vie de Earl – le gain d’une grosse somme à un jeu de grattage et un accident. Il se fait renverser par une voiture et perd son ticket gagnant. Sa femme le quitte ensuite alors qu’il se trouve immobilisé sur un lit d’hôpital. S’ensuivra une quête initiatique qui le ramènera à l’essentiel et lui permettra de se construire un Moi conséquent, relativement libéré des contingences matérielles grâce au ticket gagnant retrouvé.

Au-delà de cette trame prosaïque, le mythe est-il présent dans cette série télévisée et si oui, qu’en fait-elle : une simple retranscription, une réinterprétation ou alors, une totale prise à revers ? Cette la dernière hypothèse que nous retiendrons.

Nous pouvons au préalable questionner la présence des unités de sens propres au mythe dans une série telle que My name is Earl.

Intéressons-nous d’abord à l’hubris ou hybris, notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». Il s’agit d’un sentiment violent généré par les passions humaines au départ de nombreux mythes grecs, comme celui d’Icare qui voulait s’élever plus haut que ne lui permettait sa nature mortelle.

L’homme qui commet l’hubris, un affront capital pour les grecs anciens, est coupable de vouloir davantage que ce que lui attribue le destin.

Si d’hypothèse nous posons l’affirmation d’une certaine hubris dans notre série, nous pouvons nous interroger sur sa fonction et ses conséquences. Cette hubris réside, selon notre analyse, dans l’extension sans limites de la subjectivité du héros. Par la mécanique de ses actions justes que nous expliciterons par la suite, Earl se métamorphose et devient un sauveur de l’humanité. D’où la manifestation d’une certaine hubris, consécutive à ce changement d’état.

Telle qu’elle est présentée dans My name is Earl, l’hubris n’aboutit pas au chaos social ni à la dissolution des mœurs. Elle est bien davantage porteuse de sens, entendu comme un ensemble de valeurs sociales émergentes, véhiculée par une raison émancipée des grandes traditions religieuse. Grâce aux éléments du mythe, nous sommes plongés dans une communauté des bas fonds américains, qui se restructure autour de valeurs nouvelles.

Hubris et Némésis

Avant toute manifestation de l’hubris, dans la série My name is Earl, c’est la némésis qui frappe Earl, le personnage principal. Dans la mythologie grecque, Némésis est la déesse de la vengeance. Dans la structure du mythe, la Némésis se donne à penser comme le châtiment qui vient frapper le héros victime de l’hubris. Singulièrement, dans notre série, la Némésis intervient avant l’hubris, d’où l’idée d’une prise à revers de la structure traditionnelle du mythe.

Revenons, pour le comprendre, au point de départ de la série. Earl Hickey, malfrat de petite envergure, est victime d’un châtiment du destin. Après avoir gagné 100 000 dollars à un jeu de grattage, il se fait renverser par une voiture. Son ticket s’envole et disparaît. C’est la Némésis. Elle n’intervient pas ici en tant que correction de l’hubris (comme dans le mythe grec), mais se pose plutôt en amont de cette dernière. Earl conçoit les difficultés qu’il rencontre comme le résultat d’une mécanique karmique contrariée (il a découvert la notion de karma en écoutant un animateur de télévision). Le héros va alors se donner pour mission de restaurer l’équilibre karmique, en multipliant les bonnes actions pour activer leur force positive. On peut penser à la figure de l’Atlas Farnèse retranscrite par Warburg et analysée par Didi-Huberman dans Atlas ou le gai savoir inquiet[2]. Atlas porte le monde sur ses épaules, neutralisant la contradiction des forces de poussée et de pesanteur. C’est ce que fait Earl à son niveau. Atlas est le porteur en qui se rencontrent deux forces antagonistes, la pesanteur du cosmos qu’il porte sur ses épaules, et la force musculaire qui lui permet de le soutenir. A son image, Earl porte le monde à bout de bras. Il est aussi condamné à user de sa force indéfiniment pour ce support soit possible. D’où sans doute la symbolique de la prison dans laquelle il doit purger sa peine, au cours de la saison 3 : Earl est en quelque sorte prisonnier de sa condition. Il semble que la némésis vienne le mener à cet état de héros sacrificiel, briser la médiocrité, l’absence d’ambition et d’envergure initiales de Earl, et prenant ainsi le fondement du mythe grec à revers.

 

Après la némésis, une hubris socialement acceptable ?

À quoi mène le châtiment « némésien » signant le coup d’arrêt du destin de malfrat de Earl ? À une reconstruction du héros qui tente d’obtenir l’harmonie karmique. Cette reconstruction couronnée de succès représenterait selon nous, une forme d’hubris à la mesure des plus humbles. En effet, Earl sacralise sa quête en élaborant une liste de toutes les mauvaises actions auxquelles il doit remédier. Il se pose en bienfaiteur universel, « regonflé » intérieurement par l’intégrité de ses actions.

Il étend son Moi au-delà des limites que lui confère son statut social de marginal. Il fait corps avec Karma qu’il considère comme une déesse toute puissante. La série My name is Earl permet d’accéder à une hubris socialement acceptable, une hubris teintée de bienveillance, et qui fonctionnerait comme pansement psychique pour nombre de malmenés du destin.

Par-delà le Bien et le Mal ?

On pourrait objecter que c’est le péché, au sens judéo-chrétien du terme, qui est puni par le châtiment d’Earl et qu’il n’y a là, aucun recours au mythe. Mais nous démontrerons que ce n’est pas le cas. Contre toute attente, il n’y a pas de véritable leçon de morale derrière le malheur qui affecte le personnage principal. On peut se moquer d’une personne sourde impunément ou encore railler la religion chrétienne. Citons l’exemple de Dony Jones qu’Earl avait fait incarcérer à sa place, et qui s’est éveillé à la vie religieuse en prison (1X02). Dony Jones est animé par un esprit nouveau, un zen à toute épreuve et une confiance en Jésus frisant le ridicule.

Earl apparaît au départ comme un héros sans Surmoi vivant dans un univers de joyeux dépravés.

« Moi, je suis Earl », affirme-t-il dans le premier épisode de la série, avouant par la suite la nullité de sa vie de petit délinquant. On peut y tromper un mari aimant sans en payer le prix à l’instar de Joy, l’ex-femme terrible d’Earl.

Aucun sens moral ne caractérise le héros, si ce n’est le dégoût d’une existence misérable qui tourne en rond. Les délits qu’il a commis paraissent au départ médiocre et sans portée. Lorsqu’il crée sa fameuse liste, il y inclut par exemple le fait d’avoir renversé des poubelles pendant des années. Après l’accident qui le frappe, Earl se met à saisir l’intérêt d’une existence fondée sur le Bien, mais de manière extrinsèque seulement. C’est Karma qui fait les règles et punit les mauvaises actions. Le sens moral n’est pas intériorisé et Earl vit dans l’hétéronomie. Il agit bien par intérêt personnel, bien qu’il se sente progressivement investi d’une mission. Au départ, Earl répertorie deux cent mauvaises actions auxquelles il doit remédier. Il les raye méthodiquement de sa liste avec l’accord de ses victimes, une fois la réparation accomplie. Mais progressivement, il se met à réfléchir et s’investit dans ses actes rédempteurs. Notons par exemple l’épisode 3 de la seconde saison qui met en scène des monstres de foire, bossus, géants ou défigurés, retirés dans un village à leur mesure, loin du monde et du regard des gens. Earl, qui tombe un peu par hasard sur eux en voulant aider une amie poilue, devenue l’incroyable femme à barbe du village de foire, finit par développer une empathie à leur égard. Il prend la souffrance des monstres à son compte, par un comportement mimétique. Earl se considère lui-même comme un monstre complexé du fait de son buste poilu, et va tenter, avec ses nouveaux amis, de venir à bout de ses complexes.

Si l’on peut parler d’empathie plutôt que de Bien, c’est que les concepts judéo-chrétiens de « bien » et de « mal » sont remplacés par d’autres catégories qui se manifestent progressivement. Ces catégories apparaissent comme autant de signes d’une tentative permanente de résolution dialectique des conflits entre désir et conséquence des actions.

Néanmoins, un certain recours à des principes rigoristes bien-pensants est parfois perceptible dans Earl. Intéressons-nous à ce propos à l’épisode 8 de la première saison. Earl vient de compromettre les noces de son ex-femme Joy avec son nouvel amour, Darnell. Bien décidé à se racheter, il va tenter d’organiser une nouvelle cérémonie au goût de Joy. Mais les choses dérapent. Earl et Joy refont l’amour. Earl va cette fois agir sur les conséquences de son action, en révélant toute la vérité au futur mari trompé selon un principe moral qu’il juge indéfectible : ne pas mentir à un ami. Une note de politiquement correct semble être réintroduite dans la série. Quel en est le sens ? S’agit-il de faire rentrer la série dans le cadre des séries américaines classiques ? C’est une hypothèse que nous nous permettons de poser.

Une nouvelle némésis à la fin de la seconde saison.

À la fin de la saison 2, Earl veut devenir un adulte – soit sortir de sa situation de marginal qui répare les déséquilibres sociaux. Il veut être reconnu et socialement estimé. Il se décide alors à monter les degrés de l’échelle sociale, du brevet des collèges à une profession estimable de vendeur en électroménager, qui se prennent à leur niveau pour des dieux de l’Olympe aspergés d’eau de Cologne.

Cette ascension de transforme en travaux herculéens. Earl triomphe finalement mais il est rattrapé au passage par Némésis. Voulant aider Joy, son ex-femme, condamnée à une peine de prison, il se dénonce à sa place et se retrouve incarcéré. Fin de la libre aventure.

Pourquoi cette némésis à la fin de la seconde saison ? Gageons qu’elle intervient pour recadrer le héros, qui tend à vouloir emprunter un autre chemin que celui qui lui était dévolu au départ. Plus encore qu’une rectification, la Némésis va apporter au héros la possibilité d’un nouveau dépassement. Il s’agira alors pour lui d’entrer dans une autre hubris – celle d’un sauveur de l’humanité conscient de la portée de ses actions.

Némésis finale pour l’accomplissement d’un héros

À la fin de la saison 3, Earl qui doute de l’efficacité de ses bonnes actions, de la bienveillance comme du pouvoir réel de la déesse Karma, va rejoindre le « côté obscur ». Cette conversion se soldera par un accident qui le plongera dans un profond coma (3X14 – 3X15). Ce coma pourrait être envisagé comme l’ultime épreuve du destin, menant le héros à sa rédemption. Après avoir hâté la rédemption du monde, c’est sa propre rédemption qu’il atteint en se réconciliant avec ses contradictions et en trouvant enfin l’amour, celui de Billie avec qui il se marrie à la fin de la série. Son hubris se prolonge alors dans celle de son épouse, qui reprendra à son compte le principe de la liste de bonnes actions formulé par Earl.

Earl ou le Prométhée de l’Amérique profonde

Une marginalité héroïque. Une hubris prométhéenne.

Si les concepts d’hubris et de némésis fonctionnent bien dans la série My name is Earl, c’est que le héros de l’histoire revêt une dimension mythique qui se construit au fil des épisodes.

Earl est un homme qui vit en dehors des cadres sociaux, qui agit de manière incompréhensible pour le spectateur lambda. Il est un titan au sens où il s’oppose à l’ordre existant du monde, un titan dont l’hubris ou le sentiment de démesure se met en place progressivement. S’agit-il d’une hubris prométhéenne au sens où l’on pourrait l’interpréter avec Henri Pena-Ruiz[3] d’un altruisme enivrant qui regonflerait les contours de son Moi ? Si au départ Earl réalise de bonnes actions par intérêt personnel, chaque accomplissement de ces actions l’amène à réfléchir sur le sens de son cheminement. Il en éprouve une sincère satisfaction.

Le joyeux supplice est sans fin et la démesure qui s’ensuit est davantage une exaltation altruiste du Moi qu’un orgueil sourd à l’appel de l’altérité. Earl se fait par exemple le défenseur inconditionnel de son amie mexicaine Catalina, expulsée des États-Unis dans la saison 2. Némésis, déesse de la Vengeance et de la Justice veille à ce que la quête ne soit pas satisfaite ni achevée et pousse le Moi toujours au-delà de lui-même. Dans notre série, elle prend les traits de Karma, une déesse mystérieuse qui veille sur les moindres actes d’Earl, rectifie les erreurs de trajectoires par des embûches inattendues. Elle semble être en permanence aux aguets, en interrelation avec le héros. Elle incarne le couperet qui condamne l’excès, mais aussi le renoncement ou encore le relâchement satisfait.

Si Earl apparaît comme soumis au jeu d’hubris et némésis, c’est que son personnage est en soi une figure représentative du mythe. Les personnages secondaires qui l’entourant viennent compléter son caractère mythologique en affirmant l’aspect héroïque de son personnage, ou alors en représentant des figures modernes de la mythologie grecque.

Intéressons nous d’abord au couple que forment Earl et son frère Randy, ainsi qu’à l’équilibre subtil sur lequel il repose.

Randy est l’imprévisible, celui qui après quelques bières ne répond plus de son comportement. Earl est celui qui pèse ses actions en fonction de la quantité de bien et de mal qu’elles contiennent.

À l’origine des origines des mythes grecs, explique Henri Pena-Ruiz, les dieux ont distribué qualités, forces et faiblesses aux espèces animales pour parvenir à un équilibre. C’est cette même notion d’équilibre qui s’exprime en filigrane tout au long de la série : équilibre entre les bonnes et mauvaises actions d’Earl, équilibre entre les joies et les malheurs, équilibre de caractère et de dispositions entre les couples de personnages présents et a fortiori, équilibre entre les deux frères Earl et Randy. Prométhée, « celui qui réfléchit avant d’agir », est un personnage rusé contrairement à son frère Epithémée, pour qui la réflexion ne vient qu’après-coup. Earl Hickey et son frère Randy, couple de frères fusionnel et détonnant car en conflit dans les épisodes 9 et 10 de la saison 3, sont à l’image de ces titans. L’un, Earl, se pose des questions logiques qui amènent son action et l’autre accumule les gaffes et les pitreries, à force de prendre les choses au pied de la lettre, sans recul critique. Il vit dans le sillage d’Earl qu’il accompagne au quotidien et qu’il seconde dans sa mission. Leur duo est un équilibre subtil entre le calcul et la spontanéité, entre la ruse et la naïveté. Cet équilibre pourra se lire aussi dans les actions des deux frères, allant parfois à l’encontre de leurs caractères respectifs. Randy ruse parfois aussi pour aider son frère, comme par exemple en truquant son propre match pour obtenir les 300 dollars qu’il lui manque (1X03).

Cet équilibre est aussi celui d’un monde incarné par des personnages divers : des personnages parfaits à la fois par leur caractère et leur beauté, comme la mexicaine Catalina trouvent inéluctablement leur opposé. On pensera à Didi, l’unijambiste caractérielle.

En tant que héros prométhéen qui délivre au monde le feu de la lucidité, d’une certaine vérité humaine aussi, Earl est le restaurateur d’un équilibre social.

À travers sa liste d’actions réparatrices, Earl il va apporter ses bienfaits à une société de désœuvrés. En tant que bienfaiteur d’une humanité restreinte mais réelle, il sa fait sauveur de l’Amérique profonde. La relation qui le lie aux deux femmes qu’il côtoie, Joy et Catalina, le signifie bien. Earl apporte son amour inconditionnel et sacrificiel à Joy, son ex femme qui l’a moult fois piégé, battu, humilié, trompé, une femme sans scrupules, intéressée par l’argent, prête à tuer pour obtenir ce qu’elle veut. Dans l’épisode 2 de la première saison, elle cherche à assassiner Earl pour hériter de ses gains.

Joy est une furie qui participe aussi de la quête d’équilibre du héros. Elle incarne l’équilibre de la famille et représente un pilier dans la vie relationnelle d’Earl. Tout comme les furies de la mythologie desquelles elle se rapproche en de nombreux points. Pensons par exemple à Alecton, la troisième furie, qui tourmente sans relâche et même le dieu Pluton. Elle emprunte toutes les formes possibles pour exprimer et satisfaire sa rage. On la représente armée de vipères, de torches et de fouets, avec la chevelure entortillée de serpents. Joy n’a-t-elle pas des cheveux blonds ornés de rajouts tressés aux allures serpentines ? N’est-ce pas une vamp aux pouvoirs sexuels illimités, telle que la décrit Earl à son mari, dans l’épisode 8 de la première saison, une déesse déchaînée mais néanmoins responsable d’un certain ordre du monde, celui de sa famille dont elle entretient les liens coûte que coûte ? Dans la saison 3, Joy est enceinte. Elle porte l’enfant de sa demi-sœur dont elle vient de découvrir l’existence. C’est encore Joy qui, non sans réticence, prendra soin de Randy, le frère de Earl, pendant l’incarcération de ce dernier.

Quant à la mexicaine Catalina, qui se révèlera être une star locale du strip-tease, elle est la muse qui guide et partage l’impérieuse mission du héros. Earl se laisse guider par sa douceur et sa clairvoyance. Il l’aide sans lui dicter de marche à suivre. Nous pouvons ainsi penser qu’Earl n’impose pas ses volontés aux autres. Sa mission consiste plutôt et de manière occasionnelle, à accompagner la volonté d’autrui dans son information, pour qu’elle devienne nouvelle, forte et autonome.

Car non seulement Prométhée est-il considéré comme un bienfaiteur de l’humanité, mais il est aussi un démiurge créateur d’un nouveau genre humain, façonnant des statuettes d’argile qu’Athéna dotait de vie. Prométhée préférait les hommes aux dieux, et ne supporta pas que Zeus les privât du feu. Il monta sur l’Olympe, et déroba une étincelle qu’il cacha dans le creux d’une tige et rendit le feu aux hommes. Ce feu qu’à l’instar de Prométhée, Earl rapporte aux hommes, c’est un espoir, une confiance en la vie. Il reprend le feu au destin pour contrer le déterminisme social. Il y a chez Earl un don profond à l’humanité, un désir inconscient de refonder des valeurs sociales et d’agir selon des normes nouvelles : amitié, fraternité, absence de jugement… Earl abandonne les catégories du Bien et du Mal pour épouser d’autres valeurs plus viscérales et inconditionnelles. Earl est par exemple fidèle à son attachement pour Joy, son ex femme sans scrupules, sans morale et violente.

Rendre aux autres leur confiance en soi, les accepter tels qu’ils sont, telle est finalement la mission du Earl-Prométhée. Il révèle à l’homme sa vocation : transformer la nature, produire un monde de valeurs qui lui soit propre.

Mais s’agit-il ici de valeurs universelles ou de principes américains reformulés ? Dans l’épisode 7 de la 3ème saison par exemple, les valeurs américaines sont exaltées avec une bonne dose d’ironie. On assiste à la matérialisation d’une Amérique post-11 septembre, à sa paranoïa de l’apocalypse et à ses valeurs populaires bien ancrées, à travers une grande foire donnée pour la fête nationale. L’Amérique est présente dans la série Earl, mais aussi appréhendée avec une certaine distance. Dans l’épisode 8 de cette même saison, la critique va plus loin. C’est l’Amérique obsédée par la guerre, le terrorisme, et légitimant par là même la torture physique et morale, une Amérique pleine d’idées reçues et raciste, qui est pointée du doigt. Sous prétexte qu’il agit comme un terroriste, on fait subir à Earl une pénétration annale. Earl serait-il un anti-Jack Bauer[4], un représentant d’une Amérique qui ne supporte plus les tendances belliqueuses de ses dirigeants ? Et le mythe n’est-il pas là pour nous emmener subrepticement à ce détachement vis-à-vis des valeurs traditionnelles de l’Amérique, en proposant des items universels plus mouvants, plus ouverts sur les différentes traditions religieuses aussi ?

Le scénario n’étend-il pas ses prérogatives à un universel multiculturel, qui se structure par la présence de personnages permanents comme Catalina la Mexicaine, ou Darnell l’Afro-Américain surdoué ?

Le premier marché pour les séries américaines reste l’étranger, et les Américains pour s’exporter ne sauraient parler aux seuls Américains, telle en serait la première raison.

Mais il ne faudrait pas négliger non plus l’orientation idéologique de la série, qui s’ouvre à une dimension culturelle plurielle, à des valeurs plus improbables mais en phase avec la mondialisation et l’hybridation des modes de vie.

De l’équilibre à la réparation : le mythe réintègre des fondements religieux

Un glissement progressif se produit dans notre série, entre mythologie grecque et symbolique religieuse. Lorsqu’Earl intègre la prison au début de la saison 3, son ami Darnell ne lui apporte-t-il pas la Bible et la Thora ?

La quête d’équilibre chez Earl s’exprime comme un mécanisme de réparation des écarts entre l’action et ses conséquences. Ce mécanisme pourrait fonctionner comme un rituel religieux. Au-delà du héros grec, Earl peut apparaître comme un sage juif tel que le perçoit la Kabbale soit un tsaddik réalisant le tikkoun olam, c’est-à-dire la réparation du monde par la droiture de ses actions.

La difficulté réside dans le fait que l’écart dans le temps entre l’action nuisible et ses effets nocifs est parfois important. Earl doit y faire face et ce paramètre complique sa tâche. Voulant réparer, il paie parfois au centuple le prix de ses erreurs passées, et solde ses comptes avec le destin. Généralement, à la fin de l’épisode, tout rentre dans l’ordre et les comptes sont soldés.

Dans l’épisode 9 de la première saison, Earl veut redonner vie aux ambitions politiques de son père, qu’il avait gâchées par son mauvais comportement, mais son passé de mauvais garçon le rattrape malgré lui. La vie politique de son père est à nouveau réduite à néant. Néanmoins, Earl a réussi à regagner l’estime de son géniteur : le résultat de son action est donc positif.

Ce qui importe, c’est moins d’être en paix avec sa conscience que de réparer le mal causé, voire d’apporter un surplus de bienfait au monde par son action rédemptrice. Earl semble avoir une responsabilité dans la restauration de l’intégrité de son petit monde. Par son action et en obéissant à ses propres commandements, il peut la hâter ou la retarder. Dans la saison 3, il devient le sauveur officiel des âmes tourmentées de la prison, indépendamment de sa liste. Sa mission initiale se mue en statut voire en nouvelle nature. Earl en vient à une sorte de conclusion performative : faire le bien, cela rend heureux et faire le mal, cela rend triste. Il évalue désormais ses actions à l’aune de l’affect pour s’orienter vers un devenir actif de type spinoziste. Il s’ouvre à une conscience élargie du monde.

Un Moi animé par une certaine sagesse et dont la substance est responsabilité, émerge. Il pourrait s’agir en fin de compte d’une responsabilité infinie au sens où l’entend Lévinas[5]. Cette responsabilité est écrasante, sans appel. Elle submerge la subjectivité du héros qui en ressort après coup grandi mais par moment en proie au doute, lorsque Earl prend plaisir à une certaine vengeance.

Outre la dimension kabbalistique de Earl, nous pouvons aussi faire le lien entre le mythe, qui sous-tend l’intrigue et façonne les personnages de la série, et le figure chrétienne du Christ qui pourrait être incarnée par Earl.

Earl devient un être d’équilibre à la manière de l’Atlas Farnèse d’Aby Warburg, décrit et expliqué par Georges Didi-Huberman dans son ou ouvrage Atlas ou le gai savoir inquiet.[6]

Atlas est le porteur en qui se rencontrent deux forces antagonistes, la pesanteur du cosmos qu’il porte sur ses épaules, et la force musculaire qui lui permet de le soutenir. A son image, Earl porte le monde à bout de bras. Il est aussi condamné à user de sa force indéfiniment pour ce support soit possible. Earl est une figure sacrificielle, une sorte de Christ réparant les fautes du monde, un homme qui, par moments, est transfiguré par sa mission. Et c’est justement le monde, dans toutes ses composantes, qui est présenté dans les épisodes de la série. Les anciens personnages (monstres de foire, prostituées, délinquants de toutes sortes) refont surface et s’entremêlent joyeusement.

Tous ces personnages semblaient même destinés à se rencontrer, selon un point de vue destinal qui intervient après coup. Dans la saison 3, l’histoire des personnages est prise à revers et nous comprenons qu’ils étaient amenés, par une sorte de mécanique cosmique, à converger les uns vers les autres.

Chaque monade[7] développe son propre point de vue sur le monde et son devenir. Randy, Joy et Darnell débordent d’imagination et refont le monde à leur manière. Il s’agit d’un monde rédimé, où chaque personnage finit par agir pour le bien de tous.

Finalement, Earl et sa série font sourire, voire rire, en apportant un regard grivois et dédramatisé sur un monde dont le côté tragique est sans cesse souligné. Earl n’est ni un dieu, ni un antihéros, mais plutôt un demi-dieu, toujours prêt à servir de passerelle entre l’implacable destin et le quotidien des mortels.

Il est facile de s’identifier à lui car dans la société du spectacle et du travail, chacun rêve de gagner à la loterie la somme qui lui permettrait d’échapper à la médiocrité de sa condition. Mais avec la sagesse d’un Diogène du Sud des États-Unis, il se contente de hanter un motel pouilleux et de cohabiter avec son frère comme un gamin. Au lieu de le hisser au rang des « people », l’argent va lui permettre d’affronter sa condition d’homme ordinaire et de lutter contre la marche du temps en inversant le cours des choses avec la ruse d’un Ulysse et la gouaillerie d’un Bacchus. La mythologie d’Earl n’est pourtant pas gréco-latine. C’est plutôt celle d’un appel aux sources originelles d’un anti american dream enfin accessible au prolétariat américain, bien loin du conformisme bien-pensant des classes moyennes, juste bienveillant. Le véritable mythe de My name is Earl, c’est donc celui d’une identité qui échappe au déterminisme social car, confrontée aux aléas de la quête initiatique, elle ne devient elle-même que dans l’exercice de la liberté individuelle.


[1]  Pierre Barboza, Du photographique au numérique : la parenthèse indicielle dans l’histoire des images, Paris, édition L’Harmattan, collection Champs visuels, 1996, p.34.

[2] Georges Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet, L’Œil de l’Histoire, 3. Les Éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2011, 384 pages.

[3] Henri Pena-Ruiz, Grandes légendes de la pensée, Flammarion, Paris, 2005, 187 pages. Selon le philosophe, Prométhée remet à l’humanité l’un des attributs essentiels de la divinité, le feu, lui permettant de découvrir sa vocation pour la culture, et de s’inventer son propre monde

[4] 24 (FOX, 2001-2010)

[5] Cf. Emmanuel Lévinas  Autrement qu’être ou Au-Delà de l’essence, LGF, Le Livre de poche, coll. Biblio-essais, Paris, 1990, 288 pages. Dans cet ouvrage, Lévinas conçoit la responsabilité comme le fondement premier de la subjectivité. L’expérience éthique de la rencontre d’un visage m’arrache à moi-même. Je me découvre alors responsable d’autrui. Cette responsabilité m’expose à lui, sans retenue et j’ai le sentiment de porter son existence, dans une passivité immense.

[6] Georges Didi-Hiberman, op.cit.

[7] Nous concevons ici la monade comme une conscience individuelle, close et impénétrable aux autres consciences. La monade a la particularité d’être un miroir du monde. Selon Leibniz en effet, chaque monade représente et exprime un point de vue unique et original sur l’univers. Cf. Gottfried Wilhelm Leibniz, La Monadologie, avec études et notes de Claudius Piat, éditeur Victor Lecoffre, Paris, 1900, 137 pages.

  1. Une excellente analyse qui montre la profondeur qui peut se dégager d’une « simple » série télé.

    Il manque cependant un détail dans l’analyse : au court de la série, Earl est le narrateur de l’histoire, c’est lui qui conte le récit en voix off et qui le ponctue de morale. Par dela le 4eme mur, Earl se manifeste à nous et partage son aventure.

  2. Ton analyse m’a vraiment plu, tu vas bien au fond des choses. Je te felicite !

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