Eco-feminisme : la nature du lien

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Par Pierre-Emmanuel Brugeron

Écologie féministe, sorcellerie, constructivisme.

Avec l'aimable autorisation de Ida Mary Walker Larsen

Avec l'aimable autorisation de Ida Mary Walker Larsen

En prenant pour point d’ancrage un lien entre le combat féministe et la pensée écologique, l’analyse écoféministe postule un rapport, quel qu’il soit1, entre la femme et la nature.

Précisons-le dès maintenant, le courant dit écoféministe n’existe pas en tant qu’école, si l’on entend par ce terme un groupe uni, même a minima, autour d’un corpus de thèses.

Pour le formuler comme J. Biehl, face à l’aversion apparente des écoféministes à régler les différences entre eux, l’observateur n’a d’autre choix que de généraliser2.

En effet, on pourrait s’amuser à multiplier la quantité de variantes féministes par le nombre d’écologies différentes pour se donner une idée de l’éclatement de ce champ de recherche. Cette pluralité de positions, souvent incompatibles, nous empêche d’axer notre court travail sur les variantes de l’écoféminisme. Nous nous concentrerons donc sur la notion fondatrice de ce courant, c’est-à-dire le lien entre la domination, symbolique ou physique, de l’Homme sur la Femme et l’exploitation irraisonnée de la nature par l’être humain (ici ingenré bien que souvent masculin).

Ce lien conceptuel réunit dans tous les cas la femme et la nature, en ajoutant parfois à l’équation les peuples colonisés, anciennement colonisés, dits « du Sud », les populations pauvres, malades, immigrées, queer, transgenres… L’analyse écoféministe se donne à bien des égards les prétentions d’un système philosophique complet, avec la variété de champ d’application que cela suppose.

Ce qui pose problème est la nature de ce lien : est-il contingent, né de conditions historiques retraçables, ou s’enracine-t-il dans une nécessité qui toucherait aux essences mêmes de la Femme et de la nature ? Si cette domination touchait effectivement à l’être même des femmes et à l’essence de la nature, alors nous pourrions postuler un lien essentiel entre les deux dominées, leur domination servant de révélateur à ce lien profond.

Si, au contraire, nous refusions tout essentialisme prétendant découvrir et lier le « to ti ein enai » de la Femme à celui de la nature, alors nous aurions à nous interroger sur la pertinence de la pensée écoféministe, qui suppose un lien fort Femme/nature, ne serait-ce qu’un lien nécessaire de domination commune.

Précisons rapidement ce point : notre intuition est que le lien écoféministe ne peut pas se passer d’une certaine force pour justifier son existence propre. En ceci, nous distinguons clairement l’écologie féministe et l’écoféminisme, en affirmant que la première, comme double critique, présuppose un lien moins fort que la seconde, qui se veut une critique unifiée.

Ce statut de l’essentialisme sera notre point de départ pour observer le lien écoféministe. Notre thèse, reformulation de notre intuition déjà évoquée, est que la notion même d’écoféminisme, pour justifier sa pertinence, doit maintenir un lien essentialiste entre la nature et la femme sous peine de n’être qu’une double critique qui ne justifie ni un nom nouveau, ni l’explosion de littérature à son sujet depuis trois décennies.

Nous ouvrirons la réflexion en évoquant la possibilité d’un lien négatif entre la Femme et la nature, c’est-à-dire un rapprochement passant par la domination commune du patriarcat capitaliste. Notons dès maintenant que ce thème, très présent au sein de la pensée de Mies et Shiva3, présuppose un concept double (patriarcat plus capitalisme) plutôt qu’un concept novateur unifié.

Nous examinerons ensuite les modalités d’un lien positif entre Femme et nature. Ce type de lien est pour nous la seule possibilité de justifier la notion d’écoféminisme.

Quelle pertinence revêt un constructivisme dans ce contexte, et quelles seraient les implications d’un lien essentialiste ?

En somme, la question sera de savoir si un champ d’étude prétendant sauver la femme ne l’embarque pas (de gré ou de force) dans la naturalisation qu’elle dénonce.

Pour le dire de façon plus claire, nous nous demanderons si l’écoféminisme propose finalement autre chose à la femme qu’une nouvelle sorcellerie4.

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1C’est-à-dire de type essentialiste, constructiviste, etc. L’important étant le lien et sa force.

2 « ecofeminists’ apparent aversion to sorting out the differences among themselves leaves the critical observer no choice but to generalize » dans Janet BIEHL, Rethinking Ecofeminist Politics, Boston, South End Press, 1991.

3Voir Maria MIES et Vandana SHIVA, Ecofeminism, Londres, Zed Books, trad E. Rubinstein, Écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1999.

4Cette évocation de la sorcellerie renvoie à la pensée de Starhawk qui, selon nous, a le mérite d’être en accord avec l’écoféminisme le plus fort, c’est-à-dire en affirmant un lien essentiel (ici poussé jusqu’au mystique) entre la Femme et les rythmes naturels, lien qu’elle concrétise en se revendiquant sorcière. Nous y reviendrons dans le cadre de notre seconde partie

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