Mise en ligne du dossier 2009

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L’habitat, un monde à l’échelle humaine

By Hans Kylberg - Creative Commons

By Hans Kylberg – Creative Commons

Ce dossier inaugural organisé par le site implications-philosophiques.org a pour thème « l’habitat, un monde à l’échelle humaine ». Le choix de cette problématique vise à encourager les approches pluridisciplinaires, afin de montrer la fécondité de la convergence des regards sur un thème qui n’est réductible à aucune discipline en particulier. C’est pourquoi nous avons souhaité composer un dossier qui regroupe les approches philosophiques et littéraires, tout en donnant également la parole à  des sociologues, des architectes et des urbanistes.

L’habitat, ce n’est pas que des maisons, c’est aussi des hommes. Au-delà du logement se situe l’habiter.  Ni seulement objet ou instrument, l’habitat est surtout un cadre de relation entre les consciences et une part de leur identité. (H. Soichet) L’habiter est une dynamique participant de manière active, tant au développement de soi que de son rapport au monde (E. Mahdalickova). Le foyer n’est pas seulement le lieu où le moi se réfugie pour trouver le repos, c’est le point central d’où procède la familiarité vivante qui pacifie le monde alentour. L’ambition était de montrer que ce thème ne révèle pleinement sa richesse qu’en multipliant les perspectives, cependant tant d’œuvres ont répondu à l’appel évoqué que l’on ne saurait les citer toutes, c’est pourquoi il fallut choisir.

Le défi à relever dans la composition du dossier a alors été double : il fallait d’une part proposer une structuration cohérente entre la théorie et la pratique et, d’autre part, rendre compte d’une double articulation dans la relation individu/habitat, et habitat/monde. Ayant à l’esprit la typologie des maisons en crise qu’explore Joy Sorman dans Gros Œuvre nous avons voulu montrer à notre tour qu’ »habiter est une expérience qui ne s’oppose pas à l’agitation extérieure ». A la lumière de cette double problématique, il nous est alors possible de dégager certains des principes structurants de notre être-au-monde.

De par son universalité, ce thème possède de nombreuses implications, que nous nous sommes efforcés à mettre en lumière, sans viser néanmoins à l’exhaustivité. Lorsque la notion d’habitat est rattachée à celle de foyer, c’est alors la dimension subjective, hautement symbolique, qui est mise en avant. Nous sommes alors dans le domaine des émotions, du vécu propre à chacun (A. Anoun). Centre à partir duquel s’organise la découverte et la structuration du monde. Il apparaît pertinent de se tourner vers les monuments de la littérature pour comprendre ce rapport au monde conçu plus spécifiquement sur le mode de l’affectif, de la familiarité bienveillante. La littérature n’est évidemment pas la seule à rendre compte de l’aspect subjectif de l’habitat, et ce dossier se devait de laisser une place au traitement cinématographique qui a pu être donné de l’habiter (P. Nadrigny).

Si le versant subjectif est fondamental, nous avons évidemment veillé à ne pas négliger les implications politiques (A. Moreau)  et son ancrage dans la culture et la tradition (S. Bretou) que recouvre le thème de l’habitat.

Ce dossier cherche aussi à mettre en lumière le fait que derrière les grands projets d’urbanismes, c’est une conception de l’homme et de ce qui lui convient le mieux qui est alors engagée (T. Zuppinger). La part démiurgique dans l’habitat apparaît souvent comme une dimension négligée, ou volontairement occultée. C’est alors le travail du philosophe que d’éclairer les choix de valeurs engagées par les constructions humaines. « L’urbanisme est une sorte de modèle de la question de l’innovation politique » (A. Boyer). Cette innovation politique qui affecte l’urbanisme se perçoit également dans l’ensemble des réalisations culturelles et esthétiques (M. Lahure). Ces réalisations novatrices échappent souvent à l’emprise institutionnelle et tendent bien plutôt à se développer au sein d’interstices urbains, (C. Guillaud) où peuvent s’exprimer plus librement les reprises par l’art contemporain de l’architecture (M. Escorne).

L’architecture, depuis ses origines, repose sur le constat que le monde en l’état est hostile à l’homme, et qu’il convient de l’aménager pour le rendre habitable.  L’habitat demande un savoir-faire proprement technique.(H. Ariane) Or aujourd’hui, la technique ne sert plus seulement à nous protéger de la nature, elle est en mesure d’exercer sur elle une influence sans précédent. (C. Layet)

Comment la conception de l’habitat a-t-elle été affectée par cette mutation dans notre rapport au monde ? Interroger l’habitat permet donc de révéler ce flottement conceptuel qui baigne notre monde contemporain : avons-nous les moyens de concevoir un monde à notre échelle (P. Gruca) – un monde proprement humain ? Laisser cette question sans réponse, c’est nous condamner à vivre dans un monde devenu inhumain – ou nous obliger à nous élever à la hauteur d’un monde que nous créons et qui nous dépasse.

Ce choix d’orienter le dossier vers un traitement aussi interdisciplinaire que possible amène inéluctablement à interroger en retour la pratique même de la philosophie. Lorsque celle-ci se prend à devenir concrète, elle semble perdre son âme. À sortir de la pure théorie, elle empiète invariablement sur le domaine d’une autre discipline déjà constituée (histoire, biologie, et en l’occurrence, urbanisme et sociologie). Les liens que la philosophie peut entretenir avec le monde concret, le monde vécu des hommes, semblent éminemment complexes voire évanescents.

Peut-être faut-il alors reconsidérer la notion de philosophie ? Admettre que la philosophie surgit dès que les spécialistes interrogent leur propre activité, les présupposées théoriques de leur disciplines, les enjeux, la portée, s’intéressent aux taches aveugles des théoriciens. En un mot, dès qu’ils prennent du recul afin d’interroger ce qui semble aller de soi. Adopter cette posture c’est faire œuvre de philosophe. Ouvrir à la multiplicité, oser disjoindre l’unité factice de la philosophie pour la rendre dynamique, la métamorphoser en un vaste processus interrogeant notre rapport au monde et aux autres.

Ce sont ces pistes de réflexions, et tant d’autres, que nous vous invitons à explorer dans ce dossier.

Thibaud Zuppinger

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