AAC – Émotions et collectifs sociaux

Print Friendly

 

Appel à contribution – « Les émotions dans les modes d’existence des collectifs sociaux et de leurs membres »

 

Présentation

Le dossier a pour but d’éclairer certains des rôles cruciaux que les émotions jouent dans les questions d’ontologie sociale. En particulier, nous nous interrogerons sur les façons dont les émotions contribuent aux modes d’existence des collectifs sociaux, de leurs membres et de leurs institutions sociales.

L’ontologie sociale peut être définie comme une enquête sur les structures du monde social, la nature de ses existants, de leurs propriétés et de leurs relations (Pettit 1996). Une question classique dans le cadre d’une telle enquête est : Comment les individus font-ils société ? Cette question peut s’envisager sous l’angle des facultés cognitives et conatives qui permettent aux individus de détecter et de reproduire les faits sociaux et institutionnels se produisant dans leur environnement social. Ainsi, quelles sont ces facultés qui, contribuant aux facultés de percevoir, penser et agir des individus, leur permettent de faire société ? Parmi ces facultés, les émotions sont essentielles.

Les émotions, un aperçu rapide

Loin d’être des phénomènes psychologiques idiosyncratiques, individuels et privés, les émotions sont soumises (i) aux influences des contextes socio-historiques dans lesquels elles se produisent. Par ailleurs, (ii) un grand nombre d’émotions sont sociales en nature en ce qu’elles reposent sur les comparaisons ou les interactions sociales ; et (iii) un grand nombre d’émotions sont également des émotions collectives, qui, éprouvées par les membres de collectifs sociaux, dépendent donc de relations d’appartenance à ces collectifs. Nous passons en revue ces divers points.

(i) Influence des contextes socio-historiques

Les émotions peuvent varier d’un contexte socio-historique à un autre. Par exemple, certains des objets de l’indignation politique entre la France d’autrefois et celle d’aujourd’hui ont changé en raison du changement de régime politique depuis la Révolution : le crime de lèse-majesté (qui n’est plus reconnu aujourd’hui) était un objet d’indignation politique dans le régime monarchique, alors que les crimes contre l’humanité soulèvent aujourd’hui des vagues d’indignation en régime démocratique (Jankowski 2008). Des normes sociales régulent par ailleurs les différents composants des émotions. Ces « normes émotionnelles » (Hochschild 2003; Mauss 1968; Thoits 2004), dont la validité dépend également des contextes socio-historiques, posent quand, où, avec qui, à destination de qui, à cause de quoi, avec quelle intensité et quantité, pour quelle durée, les émotions doivent être exprimées et qui doit les ressentir. Ces normes contraignent également le type d’émotion devant être ressenti (tristesse lors de funérailles, joie lors d’un mariage). Ainsi, les institutions ou « ordres moraux locaux » (Harré 1986) et les normes émotionnelles historiquement situées influencent-elles de manière essentielle les émotions des membres de ces sociétés.

(ii) Émotions sociales

Il existe par ailleurs un grand nombre d’émotions qui peuvent être dites « sociales » car elles naissent en réaction à des relations ou des interactions sociales (Elster 1999). Par exemple, l’envie est par définition une émotion sociale car elle implique la rivalité : Luc envie Marie, car il conçoit une relation de rivalité entre eux à propos d’un bien qu’elle détient et qu’il désire, mais qu’il ne possède pas. De même, le ressentiment est une émotion sociale provoquée par l’action d’humilier une personne : Anne éprouve du ressentiment envers Pierre qui l’a humiliée en public. Toutefois certaines émotions ne sont pas nécessairement sociales ou ne le sont que de manière contingente. Par exemple, la peur que Mathieu, en promeneur solitaire, ressent devant la foudre en pleine campagne n’est pas sociale au contraire de celle de Jeanne qui fait face à un agresseur dans une ruelle sombre. Dans le premier cas, le danger s’incarne dans un phénomène météorologique, alors que dans le second le danger provient de l’action violente d’un individu.

Or, les émotions sociales sont capitales pour faire société, car sans elles (l’envie, l’indignation, le ressentiment, la gratitude, le pardon, p.ex.), nous ne serions pas des êtres sociaux capables de réagir à la présence des faits sociaux dans notre environnement (respectivement, la rivalité, les torts injustifiés, les humiliations, les bienfaits, les excuses) et d’agir de sorte que nos actions produisent d’autres faits sociaux (respectivement, rétablir l’égalité par la destruction de l’avantage du rival, punir le coupable, se venger de l’offenseur, réciproquer les bienfaits, se réconcilier avec le pardonné).

(iii) Émotions collectives

Les émotions collectives sont des émotions partagées par les membres d’un collectif social ; typiquement elles mobilisent le mode-en-nous (We-mode) de l’intentionalité collective (Salmela 2012; von Scheve et Ismer 2013) : nous sommes indignés par ceci ou cela, ceci ou cela nous attriste, etc. Les émotions collectives sont souvent des émotions sociales au sens précédent, mais ne le sont pas nécessairement. En effet, Cléa, en esthète, peut se rendre seule dans une grotte pour y admirer les formes spectaculaires que les roches y revêtent. Son admiration a pour objet la beauté de la nature et n’est donc pas sociale. Mais imaginons cette fois que Cléa visite avec son ami Cléo cette même grotte. L’admiration éprouvée par les amis qui ne porte pas sur un objet social peut toutefois être dite collective, car partagée socialement, mais dans quel sens ? En ce qu’elle engage une « relation triadique » (Simmel 1999) où Cléa et Cléo « dirigent conjointement leur attention » sur un « objet tiers » (la forme des roches) et en sont « mutuellement conscients » (Collins 2004) : ils discutent des mérites esthétiques des roches, en désignent certaines du doigt qui sont particulièrement admirables, etc. De cette configuration triadique, qui lie socialement deux personnes à un objet tiers par des phénomènes attentionnels, une posture en « nous » peut émerger (Kaufmann 2010) : nous admirons ensemble les roches. Par le fait que Cléa et Cléo interagissent, leurs expériences émotionnelles font l’objet d’un processus de régulation sociale (normes émotionnelles) qui modifie dynamiquement ces expériences émotionnelles. Mais un point particulièrement important pour l’ontologie sociale est que cette admiration partagée devant le spectacle de la nature explique la raison d’être du petit collectif que Cléo et Cléa constituent et nous fait comprendre que leur amitié les réunit autour d’une identité d’esthètes, amateurs des beautés de la nature.

De la sorte, et plus généralement, sans les émotions collectives, l’existence de nos collectifs sociaux, notre compréhension de leurs buts, ainsi que celle de nos existences en qualité de membres sembleraient compromises : par exemple, sans émotions politiques collectives comme de l’indignation dirigée sur de mêmes types d’injustice ou de la compassion dirigée sur de mêmes catégories d’êtres souffrants, les collectifs politiques et leurs membres (militant-e-s, activistes, politicien-ne-s, etc.) ne trouveraient pas de raison d’être ; sans émotions esthétiques collectives (quelles qu’elles soient) les collectifs d’artistes, de musiciens, d’esthètes (comme Cléo et Cléa) ne se constitueraient pas ; et sans émotions épistémiques collectives comme l’intérêt ou la fascination partagés pour de mêmes types de questionnement, les collectifs de savant-e-s, de chercheurs, d’érudit-e-s n’émergeraient pas.

La question générale du dossier

Ainsi ce dossier pose-t-il la question générale : quels sont les liens entre les émotions et les modes d’existence des entités sociales (les faits sociaux et institutionnels, les collectifs sociaux et leurs membres) ?

Thématiques pour les articles

Cette dernière question s’envisage selon les deux directions de dépendance existant entre les émotions et les entités sociales : la première direction fait dépendre les entités sociales des émotions, tandis que la seconde fait dépendre les émotions des entités sociales. Ces deux directions de dépendance qui peuvent revêtir diverses formes (p.ex. causales, constitutives, fondationnelles) fournissent les bases des deux thématiques du dossier :

Thématique 1 : La contribution des émotions à la fabrique des collectifs sociaux :

Thématique 2 : La contribution des collectifs sociaux à la fabrique de leurs membres sentients

Le dossier sera donc constitué de deux parties et accueillera des articles traitant en particulier d’un ou de plusieurs types d’émotions (honte, mépris, jalousie, gratitude, admiration, envie, amusement, tristesse, pardon, etc.) en rapport avec l’une ou l’autre thématique.

Les articles s’inscrivant dans la thématique 1 viseront à montrer comment les émotions sociales et collectives contribuent à la constitution, le maintien, la transformation, et la disparition des collectifs sociaux et de leurs institutions[1].

Des exemples de sujets pouvant être traitées sont : l’implication des émotions dans l’émergence des normes sociales, le changement social, les processus législatifs, les décisions collectives, la régulation sociale, les formes de gouvernement (démocratie, totalitarisme), les états de paix et de guerre, l’argent, les marchés économiques ou les arts, la science, etc.

Les articles s’inscrivant dans la thématique 2 chercheront à montrer comment les collectifs sociaux et leurs institutions contribuent à la constitution, le maintien, la transformation et la disparition des dispositions émotionnelles des membres. Il s’agit donc de s’intéresser à la façon dont les émotions collectives sont constituées, transformées et détruites dans des « communautés émotionnelles » (Rosenwein 2006).

Des exemples de sujets pouvant être traitées sont : comment les institutions sociales et les normes émotionnelles façonnent-elles les dispositions émotionnelles des membres, font-elles que certaines émotions sont socialement appropriées, influent-elles sur les émotions des membres pour teinter leurs interprétations et perceptions des faits sociaux, permettent-elles de raffiner ou de corrompre les sensibilités morales ou esthétiques des membres (comment devient-on un saint ou un bourreau, un esthète ou insensible aux arts ?).

Nous invitons les auteurs à soumettre des propositions portant sur les exemples de sujets donnés ou sur d’autres sujets pertinents qui s’inscrivent dans l’une des deux thématiques du dossier. Les articles devront traiter un ou plusieurs types d’émotion en rapport avec leur problématique. L’appel est interdisciplinaire et ouvert aux chercheurs en sciences humaines et sociales que les questions d’ontologie sociale en lien aux émotions intéressent.

Coordination scientifique

Frédéric Minner

Contact

redaction@implications-philosophiques.org

Calendrier

Date limite de réception des propositions : 7 mai 2018

Notification de la première phase de sélection : 14 mai 2018

Soumission des articles complets : 13 août 2018

Retour des articles après évaluation : 15 octobre 2018

Acceptation définitive des articles : fin novembre 2018

Publication : Décembre 2018

Remise des fichiers

Les propositions, sous la forme d’un résumé d’une longueur de 500 à 750 mots, peuvent être accompagnées d’une bibliographie. Les propositions seront anonymes, accompagnées d’un document séparé contenant le titre de l’article, le nom de l’auteur, son statut, son affiliation institutionnelle et une adresse e-mail.

Les propositions devront être soumises à la rédaction : redaction@implications-philosophiques.org

Les articles compteront entre 15 000 et 35 000 signes.


Bibliographie

Collins, Randall. 2004. Interaction ritual chains. Princeton: Princeton University Press.

Elster, Jon. 1999. Alchemies of the mind : rationality and the emotions. Cambridge, U.K. ; New York: Cambridge University Press.

Harré, Rom. 1986. « The Social Constructionist Viewpoint ». P. 2‑13 in The Social Construction of Emotions. Oxford, UK; New York, USA: Basil Blackwell Ltd.

Hochschild, Arlie Russell. 2003. The managed heart: commercialization of human feeling, twentieth anniversary edition with a new afterword. Berkley, Los Angeles, London: University of California Press.

Jankowski, Paul. 2008. Shades of indignation: Political scandals in France, past and present. New York, Oxford: Berghahn Books.

Kaufmann, Laurence. 2010. « Faire “être collectif” : de la constitution à la maintenance ». in Qu’est-ce qu’un collectif ? Du commun à la politique, édité par L. Kaufmann et D. Trom. Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales.

Mauss, Marcel. 1968. Essais de sociologie. Paris: Éditions de Minuit.

Pettit, Philip. 1996. The common mind : an essay on psychology, society, and politics. New York: Oxford University Press.

Rosenwein, Barbara H. 2006. Emotional Communities in the Early Middle Ages. Ithaca, NY: Cornell University Press.

Salmela, Mikko. 2012. « Shared emotions ». Philosophical explorations 15(1):1‑14.

von Scheve, Christian et Sven Ismer. 2013. « Towards a theory of collective emotions ». Emotion Review 5(4):406‑13.

Searle, John R. 1998. La construction de la réalité sociale. Paris: Gallimard.

Searle, John R. 2010. Making the Social World: The Structure of Human Civilization. New York: Oxford University Press.

Simmel, Georg. 1999. Sociologie : études sur les formes de la socialisation. Paris: Presses Universitaires de France.

Thoits, Peggy A. 2004. « Emotion norms, emotion work, and social order ». in Feelings and Emotions: The Amsterdam Symposium, édité par A. S. R. Manstead, N. Frijda, et A. Fisher. Cambridge: Cambridge University Press.


[1] Sur la constitution, la maintenance et la destruction des faits institutionnels, voyez Searle (2010, 1998).

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com