AAC – Le saint et le sacré

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Le sacré est un lieu de tensions. Manifestation d’un « tout autre » (Mircéa Éliade), exempt de souillure et d’imperfection, il peut cependant être transgressé. Aussi bien mysterium tremendum que mysterium fascinans (Rudolf Otto), « sacré de transgression » ou « sacré de respect » (Roger Caillois), il est à la fois vénéré et redouté. Il n’est le propre d’aucune activité humaine, mais susceptible de les accompagner toutes. Il s’attache notamment au pouvoir, habitant ses démonstrations de force, ses insignes et souvent ses pratiques. Le sacré est ce qui sidère : il est immobile, intouchable, tabou. Il  effraie, et on dépose à ses pieds des présents propitiatoires ou apotropaïques. Le sacré  pulvérise qui le touche ; il humilie. Sa représentation inspire la démesure, sauf quand il fuit toute représentation. Alors, intrinsèquement lié au langage, il se caractérise quelquefois par l’extinction de tout langage dans un silence apophatique qui est proprement une communication, justement  impossible, devant ce qui épouvante.

Jupiter et Sémélé  - Gustave Moreau — The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.

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La sainteté, quant à elle, est marquée par la mobilité : le saint est celui qui a pris le chemin de la perfection, qui a connu la conversion, c’est-à-dire la transformation et le renouveau.  Les hagiographies insistent toutes sur sa capacité à mettre en mouvement et à  dénoncer les fausses idoles – précisément le sacré. Ainsi de Moïse, d’Élie ou de Jésus, de François d’Assise. Le saint qui est humble et tout petit sanctifie, c’est-à-dire qu’il humanise, arrachant tous les oripeaux. Intercesseur, guide ou patron, il rappelle au politique  la nécessaire humilité – telle la figure, en France, de saint Louis, au-delà de ses aspects historiques controversés. Il ne s’oppose pas au politique, il l’avertit de ne pas manipuler le sacré, sous peine de déchaîner des forces diaboliques. Il fait scandale et dérange. Le saint est toujours et par excellence un personnage politique.

Nous proposons d’examiner ici la distinction, voire l’antinomie, entre ces deux notions de sacré et de saint dans un espace politique laïque et une société sécularisée comme les nôtres. Si la religion neutralise le sacré par le saint, en oscillant en permanence entre les deux, si sans cesse des saints se lèvent pour dénoncer les émergences du sacré, le pouvoir, dégagé de la religion, a-t-il en lui-même les moyens de se débarrasser de la tentation du sacré ?  Le rapport du sacré au pouvoir en Occident a fait l’objet de différentes recherches en anthropologie, en histoire ou encore en sociologie. La mise en scène du pouvoir, sa sacralisation et l’utilisation du mystère comme légitimation du politique concernent les périodes anciennes (Marc Bloch) mais aussi contemporaines (Jacques Julliard). Les modalités de transferts de la sacralité sur le théâtre politique sont nombreuses (symboles, gestes, rituels), et des figures de saint ont su dire « le roi est nu ». La  laïcité a-t-elle eu pour conséquence  la  neutralisation de la faculté d’interpellation du  politique par le saint ? La société civile a-t-elle les moyens et les ressources pour remplir la  fonction du saint ? La religion et ce qu’elle impose comme travail de séparation du saint et du sacré est-elle la seule école pour la sainteté ? Un saint peut-il être sans religion ? Comment limiter l’hubris du politique et quel serait l’exercice moderne de la sainteté ?

De façon plus spécifique, on pourra s’interroger, par exemple, sur la relation du sacré à l’efficacité ou la performativité du langage politique : quelle force, quelle autorité la parole  politique tire-t-elle d’une mise en scène rituelle ? Que doit l’opérativité des signes à la sacralisation ? Le territoire et le discours politique héritent-il, et si oui comment, des controverses et des questionnements qui occupèrent théologiens, philosophes et grammairiens quant à la valeur du sacrement par exemple (Irène Rosier-Catach) ? Tout ceci interroge sur la capacité du logos à représenter et à performer un espace social.

Dans ce contexte, on pourra également s’intéresser à la question de la sécularisation : « théologie politique » (Carl Schmitt) selon laquelle le théologique perdurerait dans l’État contemporain ? ou « théologie métaphorique » (Hans Blumenberg) qui vient rassurer l’homme moderne abandonné par une Providence divine désormais incompréhensible ? Mais quelle serait alors la place du saint ou de la sainteté dans une pensée ainsi sécularisée ? Du point de vue éthique, l’existence du saint est-elle seulement une chose souhaitable ? (Susan Wolf) Quel serait, dans ce cas, la valeur d’exemplarité du saint ?

Coordination scientifique :

–       Judith Sribnai

–       Sylvie Taussig

–       Thibaud Zuppinger

Contact :

redaction@implications-philosophiques.org

Calendrier :

Date limite de réception des propositions : 15 janvier 2016

Notification de la première phase de sélection : 15 février 2016

Soumission des articles complets : 15 avril 2016

Acceptation définitive des articles : 1er juin 2016

Publication : juin 2016

 

Remise des fichiers :

Les propositions ne devront pas dépasser une page et peuvent être accompagnées d’une bibliographie et d’une courte notice biographique.

Elles devront être soumises à la rédaction (redaction@implications-philosophiques.org).

Les articles devront compter entre 15 000 et 35 000 signes.

Implications philosophiques est une revue électronique de philosophie à comité de lecture. Cette revue, éditée par de jeunes chercheurs en sciences humaines, a pour vocation d’aider à promouvoir des regards innovants sur le monde d’aujourd’hui ainsi que de proposer un espace permettant aux jeunes chercheurs de présenter les résultats de leurs recherches. La revue propose ponctuellement des dossiers thématiques rassemblant des spécialistes du domaine questionné.

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