Culture et technique

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Thibaud Zuppinger

La position de Habermas nous a montré l’absence totale et inquiétante de toutes limites transcendantes à l’action humaine. Les seules limites objectives à l’action sont immanentes et elles ne font pas sens, elles sont purement factuelles. Les limites rencontrées sont d’ordre technique, mais si on sait faire quelque chose au nom de quoi ne pas le faire ?

Cette position possède comme conséquence au plan métaphysique que l’on ne se fonde plus sur une conception absolue de l’essence humaine. Il n’y a plus d’absolu, mais des relations définies « par rapport à ». Nous sommes humains « par rapport » aux autres qui nous entourent, qui forment un ensemble dont le recoupement de certaines caractéristiques majoritaires forment une idée générale de ce qu’est l’être humain. Cette définition est temporaire mais réelle et influente. Elle est le foyer où convergent les différentes mises en relations qui nous structurent dans les relations horizontales (entre contemporains) et verticales (les relations aux ascendants et descendants) et définissent qui nous sommes.

Si la technique est bien comme l’affirme Heidegger un mode du dévoilement alors ce que nous apprend la technique génétique c’est peut-être qu’il n’y a pas d’essence humaine. Pour le dire en termes sartriens, l’essence de l’homme est de ne pas en avoir. De l’abandon d’un problème à sa négation, il n’y a souvent qu’un pas que Sloterdijk, en l’occurrence, n’a pas hésité à franchir : « la condition humaine est entièrement produit et résultat[1]« .

La thèse sur laquelle s’appuie Sloterdijk repose sur un certain nombre d’assertions qui s’enchaînent : la culture permet à l’individu d’accéder à l’humanité (c’est le credo humaniste selon lui), alors que la culture n’est en fait rien d’autre qu’une forme de conditionnement qui privilégie des tendances et en exclut d’autres à partir de son ouverture biologique. C’est pourquoi la culture est une anthropotechnique primitive, qui peut être remplacée sans préjudice par les bio-manipulations. Ces dernières sont en continuité avec la finalité de la culture humaniste.  Refuser la technique c’est, en fin de compte, vouloir refuser notre humanité pour retourner à notre animalité. La position de Sloterdijk repose sur la thèse du continuisme anthropotechnique qui insiste sur le lien ancestral qui relie l’Homme tant à la nature qu’à la technique.

Dans le choix de notre attitude « face » à la technique, l’enjeu pose avec plus d’acuité que jamais le besoin d’éthique : « la pensée moderne ne réussit pas à formuler une éthique tant qu’elle continue à ne pas être au clair sur sa logique et son ontologie.[3] » L’éthique est en effet appuyée sur des considérations ontologiques : s’il n’existe pas d’essence humaine pré-existante aux individus et s’imposant à eux, alors l’homme est ce qu’il fait de lui-même. Les manipulations génétiques nous éloignent de l’animalité au même titre que les premiers outils ou que l’apprentissage de la culture humaniste. Ce que nous appelons « humanité » est une construction historique dont la forme actuelle est contingente, car elle se trouve être le fruit d’une « dérive bioculturelle sans sujet[4]« . La bio-génétique ne représenterait rien de plus qu’un plus grand degré de lucidité quant à l’influence du culturel, et donc de l’anthropotechnique, sur la conception de l’homme.

De ces considérations ontologiques sur l’essence de l’homme, on perçoit alors mieux les aspects éthiques. Avec le débat des manipulations génétiques, Sloterdijk a parfaitement remarqué que ce qui est en jeu c’est la compréhension que nous avons de l’humain et que, par extension, c’est la compréhension même de l’humanisme qui s’en trouvera affectée. La force et la faiblesse du raisonnement de Sloterdijk repose très largement sur ce que l’on pourrait appeller  le « syllogisme culturaliste » qui intègre la culture à une forme de technique. Réussir à contrer cette assertion nous permettrait de colmater la brèche ouverte par Sloterdijk et ainsi de penser un moyen légitime de contrôler les bio-technologies. Cependant refuser de considérer les bio-technologies comme le prolongement de notre humanité ne demande rien de moins que de distinguer la science et la technique de la culture.

En procédant à une analyse phénomémologique de la société, à la manière de Michel Henry par exemple, nous pourrions penser une éventuelle distinction entre la culture et la science. Le fait que la science procède par recherche désintéressée, au nom de la connaissance pure, sans viser d’application précise, représente l’une des raisons de son autonomie croissante et des risques qu’elle présente pour l’homme tel qu’on le connaît. Comme le note Monette Vaquin[5], la science ne dispose pas des outils d’interprétation, ces-derniers lui sont extérieurs, ils se trouvent dans la culture, dans les valeurs de la tradition. C’est pourquoi la science n’est dangereuse que quand elle est « Tout ». Dans la Barbarie, M. Henry affirme de la même manière que :

la science n’a en tant que telle aucun rapport avec la culture, et cela parce qu’elle se développe en dehors de la sphère qui est celle de la culture. C’est seulement lorsque le domaine de la science est compris comme le seul domaine d’être véritablement existant ( … ) que le philosophe a le devoir d’intervenir .[6]

La science cherche à dégager des lois implacables, des régularités, elle  ajoute un « sur-sens » à l’absolue singularité du monde. Il est possible de voir dans ce « sur-sens » des sciences, qui vise à rendre compte d’une cohérence paradoxalement fondée sur le mépris de la réalité, l’aspect inhumain que revêt le développement de la technique comme application de la science. La cohérence logique apporte deux choses opposées : d’une part la sécurité d’un réel intelligible, de l’autre une mutilation dans notre rapport au monde. Cette conclusion est radicalisée par Henry lorsqu’il affirme que :

ce qui se montre dans la technique c’est que ce procédé a été mis en œuvre abstraction faite de tout ce qui n’était pas elle, donc de la vie et de son éthique. Personne ne s’est demandé s’il pouvait être bon ou mauvais pour l’homme c’est-à-dire conforme ou non à l’auto-accroissement de la vie en lui.[7]

L’approche de Henry sur la question a le mérite de vouloir poser la question sur un autre plan. Il met en avant ce qui nous touche intimement dans la technique, sans chercher à établir la conformité de la technique avec des principes déontologiques absolus. La technique peut être ne pas être souhaitable sans pour autant être immorale.

Cependant cette approche, contraire à l’assertion fondamentale du raisonnement de Sloterdijk, repose sur une distinction entre technique et culture qui est loin d’être aussi intuitive qu’annoncée. La technique appartient sans doute au patrimoine culturel au même titre que les œuvres majeures de la culture ; à ceci près néanmoins que la culture est notre œuvre, tandis que la technique est l’application de nos découvertes. Le contrôle exercé sur les potentialités de la technique doit cependant trouver un appui plus stable. A cet égard, les approches phénoménologiques peuvent alors se révéler plus fécondes pour trouver un point de vue d’où juger ce qui est, en mettant au jour une forme de « transcendance dans l’immanence ». Se contenter d’approuver tout ce qui est possible implique d’abandonner notre contrôle sur la technique pour nous laisser porter par une dynamique qui se suffit à elle-même. Ainsi se contenter de l’immanent conduit à perdre notre humanité, alors même que la possibilité d’une transcendance nous surplombant est rejetée en tant que source de valeur. La seule option encore disponible consiste à chercher si l’immanent ne contiendrait pas sa propre transcendance, et c’est précisément le programme de la phénoménologie tel qu’il a été établi par Husserl, puis repris dans l’herméneutique gadamerrienne.

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La question du sens

Perspectives


[1] SLOTERDIJK Peter, La domestication de l’Être, trad. fr. de O. Mannoni, Paris, Mille et une nuit, 2000, p. 18.

[2]Ibid., p. 88.

[3] Ibid., p. 99.

[4] SLOTERDIJK Peter, Règles pour le parc humain (1999), trad. fr. de O. Mannoni, Paris, Mille et une nuit, 2000, p. 40.

[5] In Travaux du Comité Consultatif National d’Éthique, 20ième anniversaire, Coord. Didier Sicard, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2003, p. 987.

[6] HENRY Michel, La Barbarie, Paris, Grasset & Fasquelle, 1987 ; rééd. le livre de poche, coll. « Biblio essais », p. 35.

[7] Ibid., p. 156.


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