Les neurosciences

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Les Neurosciences, une position réductionniste ?

Par Eve Suzanne.

Considérer que nos états mentaux (ou âme, dans le vocabulaire cartésien) se réduisent à l’activité de nos neurones, nous contraint-il à endosser une position réductionniste ? De quel réductionnisme s’agit-il ?

Remarque : le problème ne se pose pas au sujet de la dépendance du fait psychologique au fait biologique. En effet il est établit aujourd’hui par tous que dès que l’on ressent une émotion par exemple, il y a au niveau neuronal des réactions chimiques qui permettent cette émotion. Cependant la difficulté intervient lorsqu’on considère que cette émotion n’est rien d’autre que ces réactions chimiques et que celles-ci la déterminent entièrement.

Dualisme et réductionnisme neurobiologique :

Selon les neurosciences, l’ensemble de nos états mentaux est réductible à l’activité de nos neurones c’est-à-dire, à des réactions chimiques. La théorie dualiste qui pose l’âme, soit la conscience comme immatérielle, et donc non réductible à des mécanismes tels ceux auxquels le corps est soumis, est clairement rejetée. Au contraire, le fait psychologique est soumis aux mêmes lois que le fait neuronal. Par ailleurs, on peut parler d’un réductionnisme éliminatif : la psychologie sera intégralement remplacée par la neurobiologie quant celle-ci sera parvenu suffisamment loin sur le chemin du savoir.

Le réductionnisme tel qu’il est défendu par la neurobiologie consiste à mettre au même niveau la conscience et les neurones, autrement dit, la vie psychique de l’Homme est entièrement comprise du point de vue des processus chimiques neuronaux qui se produisent dans son cerveau. Il n’y a plus de spécificité psychique de l’Homme et donc il n’y a plus de raison de distinguer vie psychique et mécanismes neuronaux, d’où la disparition progressive d’une prise en considération d’une vie à proprement psychique de l’Homme.

Ainsi, des auteurs comme Jacques Monod ou François Jacob dans la lignée de La Mettrie, développent une position réductionniste extrême en s’appuyant sur les neurosciences et ses avancées spectaculaires. Monod écrit à ce sujet que « toute performance ou structure téléonomique [c'est-à-dire, finalisée] d’un être vivant, quelle qu’elle soit, peut en principe être analysée en termes d’interactions stéréospécifiques [c'est-à-dire, par figure et par mouvement] d’une, de plusieurs, ou de très nombreuses protéines »[1]. Ainsi la volonté, les désirs, les convictions, tout ce qui accompagne et inspire des actes relève systématiquement de l’organisation de nos protéines. Bref notre conscience se réduit aux principes qui régissent l’activité de nos neurones c’est-à-dire de nos molécules (les protéines, citées par Monod, étant des macromolécules). Pour le dire autrement, un Homme accomplit un acte en vue d’une fin qui peut être comprise du seul point de vue de son organisation cérébrale. En effet pour l’auteur, les êtres vivants et les êtres inertes obéissent aux mêmes lois (comme la gravité par exemple) sans aucune spécificité du vivant sur l’inerte. Jacob renchérit sur ce sujet et écrit qu’ « entre le monde vivant et le monde inanimé il y a une différence, non pas de nature, mais de complexité »[2]. Le vivant est une machine. Monod le conçoit comme une machine mécanique : l’être vivant est une machine commandée par son ADN et la cellule est assimilable à une petite usine chimique. Quant à Jacob, il conçoit le vivant plutôt comme une machine cybernétique (le cerveau est comme un ordinateur ce qui va appuyer la thèse de l’intelligence artificielle).

Chez Descartes aussi, il n’y a pas une différence de nature entre le corps et la machine mais seulement de degré de complexité. Cependant quelque chose en l’Homme échappe à ce cadre mécaniste posé sur la nature : l’âme n’est pas réductible aux lois auxquelles le corps et la machine sont soumis. Or selon le réductionnisme neuroscientifique, l’âme est de même nature que le corps et donc soumis aux mêmes mécanismes qui la rendent compréhensibles.

Le philosophe J.R. Searle écrit ainsi que : « L’ensemble de notre vie consciente est déterminé par ces processus élémentaires »[3]. Par « ces processus », l’auteur désigne les processus cérébraux : les réactions chimiques qui se produisent au niveau des neurones et des synapses. Savoir comment ces processus neurobiologiques causent la conscience semble indépassable. C’est pourquoi certains grands scientifiques demeurent dualistes, comme Sir John Eccles, un neurobiologiste qui a reçu un prix Nobel en 1963 pour ses travaux sur les synapses. Il a écrit que « le cerveau est une machine qu’un fantôme peut faire marcher » (dans The Wonder of Being Human : Our Brain and Our Mind, 1984). En fait il y aurait le cerveau d’un côté et l’âme de l’autre côté : Dieu interviendrait trois semaines après la fécondation pour insuffler une âme au fœtus et la relier au cerveau. De même, Descartes récusait l’idée qu’il puisse y avoir un support physiologique de l’âme : celle-ci ne réside pas dans la glande pinéale mais au contraire, elle l’utilise comme un intermédiaire avec le corps. Or Searle s’oppose à toute forme de dualisme dans la compréhension de la vie psychique et biologique de l’Homme. Il ne faut pas considérer que d’un côté il y a les processus cérébraux (la cause) et d’un autre côté, il y a la conscience (l’effet). Ce ne sont pas deux évènement distincts : ces processus neuronaux ne constituent pas une entité à part mais forment « un trait de mon cerveau au moment présent »[4]. De la même manière, la gravité est la cause du fait que la table ne s’envole pas, mais cette gravité n’est pas un évènement en soi qui serait distinct et qui se produirait en amont. Dans le cas de la conscience, elle est considérée comme une fonction parmi d’autres du cerveau au même titre que la respiration ou la digestion.

Changeux et le concept de plasticité cérébrale :

« [...] j’accorde que la manière dont vous présentez le programme de développement de votre discipline et y incorporez les processus conscients me fait dire que vous n’êtes pas un réducteur ! »[5]. Paul Ricœur juge que son interlocuteur, Jean-Pierre Changeux, lors de leur débat sur la question des implications des avancées neuroscientifiques dans le domaine éthique, échappe à une position simplement réductionniste. En effet ce dernier se défend d’être réduit au réductionnisme soutenu par une partie de la profession. Depuis l’époque de Monod et de Jacob dans les années 70, les neurosciences ont accompli des progrès spectaculaires et croient de manière exponentielle. Or ces avancées permettent à Changeux de développer une troisième voix de réflexion, qui est aussi envisagée chez les psychanalystes, avec l’émergence du concept de plasticité cérébrale. En effet, des recherches ont montré que notre cerveau pouvait se réorganiser dans le cas où à cause d’accidents ou de maladies des parties du cerveau ne sont plus fonctionnelles chez certains patients. Changeux donne l’exemple d’un enfant qui en naissant s’est révélé incapable de parler car l’aire où devait se développer le langage s’était mal formée. Or, placé dans un environnement stimulant, son cerveau a été capable de s’organiser de telle sorte qu’il puisse développer la parole. Ces observations relancent un vieux débat entre l’inné et l’acquis. En effet, deux positions se font face au sein de la discipline entre ceux qui insistent pour considérer que notre cerveau est intégralement déterminé génétiquement et ceux qui refusent ce déterminisme et envisage la possibilité que notre cerveau puisse se constituer suivant les aléas de la vie c’est-à-dire de manière hasardeuse.

Changeux donnent raison et tort à la fois aux innéistes et aux empiristes. Il considère qu’il y a des invariants dans notre cerveau (comme la vision) qui demeurent et persistent chez chacun d’entre nous et que dans le même temps il existe des processus de plasticité au niveau des molécules, des synapses, des réseaux de neurones, bref à différentes échelles. « Le cerveau n’est pas un automate rigidement câblé. Au contraire, par sa plasticité, chaque cerveau est unique »[6]. Chaque cerveau est, en parti, le fruit de nos expériences qui vont avoir un impact sur l’organisation cérébrale générale de notre cerveau au cours de notre développement, de la naissance à l’âge adulte. Déjà dans le ventre de la maman, le futur enfant entend et enregistre la voix de sa mère qui laisse une empreinte dans les voies sensorielles de ce dernier. Par ailleurs lorsque le bébé naît, spontanément, il sait qu’il doit se nourrir au sein de sa mère (ou au biberon) : le phénomène de succion est un exemple d’invariant et est valable pour tous. Par ce raisonnement, Changeux illustre une position particulière et qui n’est pas partagée par tous au sein de la discipline : il s’agit de l’opinion de Changeux et non des neurosciences.

Le concept de plasticité synaptique permet d’apporter un élément de réponse à une des difficultés des neurosciences face aux positions dualistes qui peuvent naître à l’intérieur même de sa discipline : le fait que les phénomènes de conscience, subjectifs, qualitatifs, soient l’émanation de processus physiques, objectifs, comme le rôle des neurotransmetteurs dans la transmission de l’influx nerveux d’une synapse à l’autre. La plasticité cérébrale permet de penser la singularité de chaque individu qui se détermine par rapport à son cerveau, mais lui-même se modifie en fonction de l’environnement dans lequel cet individu vit et des expériences qu’il traverse.

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Le cas de la psychanalyse

Perspectives

Bibliographie


[1] J. Monod, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil, 1970, p.68.

[2] Jacob, François, La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, Gallimard, 1970, p.302.

[3] J.R. Searle, « Deux biologistes et un physicien en quête de l’âme », La Recherche, mai 1996, p 62.

[4] J. R. Searle, « Deux biologistes et un physicien en quête de l’âme », La Recherche, mai 1996, p 64.

[5] P. Ricœur et J.P. Changeux, « Ce qui nous fait penser »,  La Nature et la Règle, Paris, Odile Jacob, 2000, p.28.

[6] J.-P. Changeux, intitulé « L’individualité naît de la souplesse neuronale », publié dans La Recherche de juillet-août 2007, p.79.


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