Le récit de vie aujourd’hui

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Mots-clés : storytelling, définition, critique, machine à récit.

Par Pierre-Emmanuel Brugeron.

Le principe de l’identité narrative suppose un « Je » identifiable par la forme d’un récit perceptible, souvent porteur de sens. Dans sa perception la plus populaire, l’agent du récit a une marge d’autonomie consistant en un panel de choix identifiés comme possibles au sein de son récit1. En faisant du Je, se pensant lui-même, à la fois l’acteur, le témoin et l’interprète partiel de son récit, la forme narrative semble être conforme à l’ensemble des prescriptions post-modernes individualistes connues incitant à être « acteur de sa vie », à contrôler son parcours, ou à « tracer son chemin » etc. C’est finalement le rapprochement de la sphère la plus spéculative (« Qu’est-ce-que l’Homme : la somme de ses chemins», chacune de ses sommes étant unique à l’individu) avec la technique la plus pragmatique, sous la forme du marketing ou de la publicité fonctionnant sous le mode du balisement contrôlé du réel et des possibles dans le but de provoquer une action. Cette confusion trouvant en quelque sorte son héraut dans la figure du coach, nouveau psychopompe passant du stade de conseiller/expert (en sport, en vente, en image publique, en résultat dans un domaine donné) à celui de tuteur permettant à autrui d’enfin « Être lui-même », le domaine d’expertise des coach personnels n’étant plus limité à un secteur défini mais élargi à la « réalisation de soi ».

Dans sa conception contemporaine, la généralisation du thème de l’individu narratif pose un problème évident de mutation des champs et techniques linguistiques : ce qui ne servait qu’à provoquer un sentiment conditionné et étudié2 semble aujourd’hui devenir une sorte de paradigme.

Nous ne voulons pas signifier que le développement actuel de thèses communautariennes, attachant de l’importance à l’enracinement identitaire dans un récit de vie, ne soit qu’un effet collatéral de l’absorption des concepts émotionnels utilisés en vente, mais il nous semble néanmoins que ces arguments n’auraient pas reçu un tel accueil sans une modification préalable des mentalités par une sorte de réactivation du thème de la réalisation de soi.

Cette suspiscion vis-à-vis du thème communautarien est à relier avec le malaise, commun à M. Walzer et C. Taylor par exemple, à tirer des conclusions cohérentes de leurs pensées respectives Ce malaise nous fait douter de la pertinence intuitive de l’individu narratif comme construction séduisante (en partie grâce à leur aspect d’esthétisation de la vie individuelle) mais néanmoins gênée de devoir réellement trancher dans un problème réel3.

Le fait, de plus, que ce débat se développe principalement dans des pays de tradition politique libérale comme la France, les États-Unis ou le Canada, plutôt que dans des théâtres de tension politique forte4 (au sens d’une non reconnaissance conflictuelle radicale de la pluralité des conceptions du Bien) nous inclinerait à penser que le problème de l’identité narrative comme paradigme (une fois de plus, à minima chez les auteurs les plus modérés ou radicalement chez A. McIntyre) n’est pas anodin.

Si nous admettons que les théories philosophiques se doivent essentiellement de traiter des sujets nécessaires, ou perçus comme tels, à une époque, à un groupe, à un ensemble de crises à surmonter, alors il est possible de remonter aux sources historique d’une pensée, ce qui ne l’invalide pas comme uniquement historicisée mais située dans un contexte la justifiant. Cette importance du contexte, que nous critiquons dans la vision de l’individu, est pourtant ce qui nous frappe dans le cas de l’émergence des théories communautarienne riches en récit de soi : elles n’émergent essentiellement qu’au sein du contexte actuel qui les nécessite le moins, un contexte où le fait de s’affirmer comme singulier n’est pas fondamentalement problèmatique. Ce contexte de libéralisme politique, qu’on lui reproche sa froideur, sa tolérance molle, son indifférence ou non, est à mille lieux d’être la cause nécessaire de cette réactivation. Cette réactivation ainsi que l’importance qu’elle a pris dans le débat politique et éthique contemporain nous semblent trop utiles au paradigme contemporain de la « vente de soi » et de la marchandisation généralisée de l’ensemble des aspects de la vie5.

De plus, si elles ne naissent majoritairement qu’au sein de ces contextes, elles ne semblent s’appliquer qu’à eux, comme nous l’avons fait remarquer en pointant le malaise de C. Taylor et M. Walzer à appliquer certains aspects de leurs théories respectives ailleurs qu’au sein des démocraties libérales. Nous le rappelons encore une fois, ce malaise nous semble illustrer une réponse inadaptée aux réelles questions. Ou, pour citer Woody Allen « La réponse est oui. Mais est-ce vraiment la bonne question ? »6

Nous n’affirmons pas pour autant que l’insertion identitaire dans un récit de vie, chez les communautariens par exemple, ne soit qu’une vue de l’esprit ou une approche intéressée. Ce qui, en revanche, nous interpelle, est le motif répandu d’une nostalgie regrettant le temps du devenir ensemble, de l’être collecitf, nostalgie qui nous semble, dans la majorité de la sphère non-académique des sociétés modernes libérales, motivée davantage par la réactivation du thème des tribus et des communautés dans le langage publicitaire7 récent que par un regret de la disparition de la fratrie citoyenne antique. Les techniques de vente ne sont, bien entendu, pas des éléments pionniers dans ce thème de la réalisation de soi (ou de son histoire) comme signe d’une vie réussie, et certains slogans peuvent nous évoquer un Herder instrumentalisé. Néanmoins, la dérivation en impératifs commerciaux ainsi que l’explosion quantitative du domaine du marketing et du « développement de soi » nous semblent avoir contribué à la réception des thèses prônant un réchauffement ou un épaississement de la place réservée à l’individu particulier et contextualisé dans la philosophie politique contemporaine.

Plan de la démarche :

Notes :

1 Nous développerons plus avant la perception des possibles durant la seconde partie du travail.

2 Par « sentiment conditionné », nous pensons par exemple aux récits-types de campagnes électorales où le cheminement de vie du candidat est présenté en vue de provoquer une empathie émotionnelle plus qu’un accord sur des principes. Ouvrir par exemple un discours sur « petit Français au sang mêlé » augure moins d’une pensée que d’un conte.

3 Sur la valeur des thèses communautariennes, il serait ridicule de prétendre statuer définitivement ici. Nous pensons néanmoins que leurs représentants modérés, C. Taylor et M. Walzer, semblent souvent réticents à accepter les conséquences de leur pensée ou à répondre à des questions plus sensibles. Sur les conséquences de la pensée, voir notamment Charles TAYLOR, Multiculturalism and the politics of recognition, Princeton, Princeton University Press, 1992, Multiculturalisme, Différence et Démocratie, trad D-A Canal, Paris, Champs Flammarion, 1994, en particulier la conclusion et son analyse dans Alain RENAUT, Sylvie MESURE, Alter Ego, Les paradoxes de l’identité démocratique, Paris, Aubier, 1999. Sur le problème de l’éludation des questions problématiques, voir par exemple l’analyse de Justine Lacroix sur l’excision chez M. Walzer dans Justine LACROIX, Michael Walzer, le Pluralisme et l’Universel, Paris, Michalon, 2001, p. 96. Cette sorte de malaise à conclure n’invalide bien-sûr pas toute une position mais pourrait témoigner d’une gêne dans la conception de ce qu’est l’individualité humaine.

4 Sur le malaise face aux tensions fortes que nous évoquons, et donc au problème de l’intolérance identitaire radicale en politique, nous renvoyons au passage sur ceux qui « ont l’audace de prendre leur croyance au sérieux » chez Slavoj ŽIŽEK, Die Puppe und der Zweg, Franckfurt, Suhrkamp Verlag, 2003, La Marionnette et le Nain, trad. J-L Schlegel, Paris, Seuil 2006, p.11.

5 Sur cette marchandisation et son fonctionnement, c’est-à-dire le retrait du réel et son remplacement par sa représentation instrumentalisée, nous renvoyons à l’ouvrage de Guy DEBORD, La Société du Spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967.

6 Cité par J. LACROIX, op. cit. p.96

7 Réactivation publicitaire qui se présente tout à la fois par l’importance accordée au thème de la tribu fermée (dans les offres destinées aux jeunes et à « leur » bande) ainsi que par le retour du thème et de l’esthétique de la lutte commune et liante proche du récit mythique, « Tous Unis Contre La Vie Chère », slogan publicitaire des hypermarchés E. Leclerc, en étant l’expression chimiquement pure.


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