De l’utilité de la réforme

Print Friendly

Par Théophile D’Obermann.

a. Réforme, servitude et liberté

Dans la dernière partie de son ouvrage, Humboldt propose une théorie qui est délibérément antirévolutionnaire tout en n’étant pas cependant contre-révolutionnaire. C’est une théorie du changement par la réforme. Les révolutions évoluent brutalement et trop rapidement pour qu’évoluent avec elle les mentalités et ne changent par conséquent pas en profondeur mais seulement de manière superficielle précarisant les nouvelles structures en place qui peuvent être ensuite instrumentalisées.

La question posée par Humboldt est de savoir dans quelles mesures les principes et les théories qu’il a énoncées dans son travail peuvent être appliquées à la réalité. Or il dresse le constat suivant lequel la situation actuelle des mentalités ne se prête pas à la liberté et lui préfèrent le couple servitude/domination : « l’homme a plus de penchants pour la domination que pour la liberté » (p.193). L’homme libre est donc plus rare que l’homme asservi puisque pour aimer la liberté il faut avoir atteint un certain niveau de raffinement culturel. Si la grandeur des destinées humaines échappe parfois à l’homme, le progrès inexorable de l’humanité émancipera l’homme et fera de lui un être libre.

Humboldt, ami de Goethe et de Schiller (qui publia dans la Nouvelle Thalia quelques chapitres de son Essai, rappelons le) a été profondément marqué par l’idéalisme allemand et la pensée romantique allemande tout en étant fasciné par Kant et par l’Aufklärung. Cette idée kantienne de la réforme va être reprise et redéfinie jusqu’à établir le principe selon lequel tout chef d’État ne doit pas accomplir ou mettre en place des réformes avant qu’elles se soient imposées comme nécessaire dans l’esprit des citoyens.

b. Révolution et réforme

Au moment où Humboldt écrit son ouvrage, la France est en train de vivre la Révolution. Ce phénomène induit un bouleversement des mentalités et suscite de nombreuses critiques tant dans le milieu anglo-saxon (exemple de Burke, chef de file du parti Whig qui écrira en 1790 les Réflexions sur le Révolution de France) que dans les régions germaniques. Humboldt dénonce l’arbitraire et le formalisme des révolutions qui plaquent sur le réel un schéma de pensée préconçu et qui n’y est pas forcément adapté. Cependant, on peut comprendre l’évolution de la civilisation par l’histoire des révolutions (qui si elles ne sont pas forcément politiques peuvent être intellectuelles).

Dans l’ultime chapitre de l’Essai, il dissocie la réalité de la théorie pure, amer peut-être de constater que les principes qu’il a mis au jour ne sont pas directement applicables au réel. Le chef d’État aura à concilier les deux dans sa manière de gouverner : il devra avoir un plan théorique solide et avoir connaissance des faits qu’il doit changer : une ligne de conduite définie ; mais il devra avoir sans cesse à l’esprit la théorie qui, selon Humboldt promeut la liberté alors que les faits s’en écartent souvent. L’homme d’État devra tout d’abord mener une politique restrictive pour arriver à une politique de liberté en transposant la « théorie pure » dans la « réalité » qu’au fur et à mesure que l’homme s’émancipe et prend le sens de la liberté.

c. Complément : Humboldt réformateur et homme d’État

La particularité de Humboldt est qu’il fut non seulement un théoricien, un des libéraux allemands les plus marquant, mais aussi un homme d’État. En effet, son poste au Département de l’éducation et de l’art au ministère de l’Intérieur de Berlin lui permit de mettre en pratique cette notion de Bildung qui lui était si chère. Les réformes qu’il accomplit dans le domaine de l’éducation se révélèrent extrêmement efficaces et durables puisqu’il créa dans tout le pays un système universitaire à plusieurs niveau qui resta en vigueur jusque dans les années 60, chaque niveau étant conçu de telle manière que chacun, quelque soit son origine sociale, puisse construire lui-même son éducation.

Il avait un enseignement élémentaire donnant le savoir de base, puis un lycée (gymnasium) et enfin l’université promouvant une éducation complète et universelle. Humboldt voulait qu’une large diversité d’étudiants travaille ensemble dans les écoles allemandes, et que celles-ci soient préservées de toute tutelle de l’État ; objectif qu’il n’a pas pu accomplir lui-même puisqu’il a donné sa démission du ministère seize mois après avoir pris ses fonctions mais qui a été réalisé par ses successeurs.

Lire la suite :

Conclusion -Annexes


Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com