Le pouvoir dans l’État – pouvoir de l’État

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Par Théophile D’Obermann.

  1. Le pouvoir dans l’État et le pouvoir de l’État : le principe de sécurité et ses enjeux

    1. La primauté de l’individu sur l’État

Le système Humboldtien est un système individualiste, et non holiste qui place l’individu comme valeur : l’individu est irréductible à l’État. Si l’individu prime sur l’État, celui-ci est par conséquent limité et l’ambition de cet ouvrage est d’en déterminer le véritable rôle. Humboldt est un vitaliste : l’homme a en lui une force, une énergie qui le pousse sans cesse vers son complet développement. L’État, qui ne tient pas compte des critères individuels est par conséquent un facteur d’uniformisation et de nivellement, portant préjudice au libre développement de l’individu, à son épanouissement. Cette force étant condition de possibilité de l’individuation et de l’unicité de l’être, l’individu ne peut se développer que dans la liberté. Ainsi, le vrai but de l’homme est « le développement le plus large et le mieux proportionné de ses forces afin qu’elles forment un ensemble. »1

Cependant, si l’homme peut subvenir à son propre développement, il est une chose qu’il ne peut se fournir à lui-même : ce bien est la sûreté (définie à partir du principe d’autoconservation), dont l’État est le dépositaire. Les Anciens faisaient primer sur tout autre chose la dignité morale, la vertu ; les Modernes donnent la priorité à l’ « intention de travailler » et l’individu moderne a pour préoccupation la fortune et la prospérité2 (p. 25). Ainsi les Anciens prenaient pour objet l’intériorité, ce que l’individu possède en propre, intériorité qui est pour les Modernes et pour le libéral qu’est Humboldt en dehors des limites de l’action de l’État. Le principe premier de cet ouvrage est donc que l’État ne doit pas interférer avec les principes d’individuation, avec ce qui permet à l’individu de se développer lui-même : avec la sphère privée. L’étude des sciences politiques change donc de forme en définissant non pas l’individu par l’État comme le faisait Aristote en définissant l’homme comme « animal politique » mais en cherchant en l’individu les principes de limitation de l’État. La pensée de Humboldt est à cet égard caractéristique puisqu’elle décrit un État minimal, un État défini par et pour l’individu en suivant les principes du droit naturel. La liberté engendre la diversité, fruit de la confrontation entre diverses forces, et la diversité est condition de possibilité du progrès moral et intellectuel de l’humanité.

b. La sûreté, objet réel de l’action de l’État

L’État n’a d’autre but et d’autre raison d’exister que celui de promouvoir la sûreté des individus qui le composent. Cependant, il peut avoir d’autres buts comme celui de promouvoir le bonheur des citoyens de se faire aussi le garant de leur bien-être, celui d’empêcher le mal causé par la nature ou par l’homme. L’objet de l’attention de l’État sera bien entendu le mal causé par l’homme, ce que Humboldt nomme le bien-être positif. Il peut réaliser son but soit par la contrainte ou par l’exemple ; et peut exercer son influence à trois degrés différents : en déterminant « des actes isolés », en déterminant « les manières d’agir » des citoyens, et en déterminant « leur caractère et leurs manières de penser. » (p. 34) Or toute forme de providentialisme de l’État est banni du système de Humboldt : si l’État doit se porter garant du bien être des citoyens, l’effet pervers en sera qu’il produira l’uniformité, mettant en péril par son ingérence la diversité qui lui est nécessaire. De plus cela contribuerait à « diminuer les forces de la nation » (p.36). En effet, c’est ce que l’homme crée et accomplit qui lui est propre, le travail est un critère d’individuation par l’appropriation (idée développée par Locke dans le Second traité du gouvernement civil.)

L’État providence incite donc l’individu à ne pas compter que sur lui-même, le rendant dépendant des institutions, favorisant le repli sur soi, l’individualisme et l’atomisation de la société. Le bonheur de l’individu est possible à condition que son environnement intérieur et l’environnement extérieur soient en adéquation ; ainsi il doit pouvoir choisir librement son activité car « tout activité est capable d’ennoblir l’homme, de lui donner une forme bien définie et digne de son être. » C’est contre la tradition peut-être que l’individu, érigé au rang de principe, trouve en lui-même son bonheur et non dans les structures de l’État : c’est un individu unifié et construit par lui-même et pour lui-même que veut Humboldt. La seule manière pour l’État de promouvoir le bonheur des citoyens sera de leur laisser le soin de le trouver par eux même, suivant leurs propres critères (le bonheur étant essentiellement subjectif) en leur assurant seulement ce qu’ils ne peuvent posséder par eux même, c’est-à-dire la sûreté. La sûreté est donc le seul objet réel de l’action de l’État.

c. De la sûreté en général

La sûreté est un concept large, qui concerne aussi bien la paix intérieure de l’État que ce que nous pourrions appeler les relations internationales. Ce concept est à lui seul la clef de compréhension de tout l’ouvrage de Humboldt. Celui-ci reprend le principe libéral suivant lequel l’État a en charge la conservation de l’individu dans son être en le radicalisant puisque l’État n’a d’autre fonction que celle-ci et ne doit pas interférer avec la sphère privée. Une des pulsions naturelle de l’homme est l’envie, le désir de la possession ce qui rend le bien-être et l’épanouissement de chacun précaire. Or, écrit Humboldt, « sans sûreté il n’est point de liberté » (p.60) : l’État devient une institution supra-humaine chargée d’enrayer le processus discorde/vengeance inévitable en cas de litige. Au chapitre V, consacré au « soin de l’État pour la sûreté contre les ennemis extérieurs », Humboldt en vient à légitimer la guerre, position surprenante au premier abord mais qui est néanmoins soumise à certaines conditions.

Si la guerre est vue comme « l’un des phénomènes les plus salutaires au progrès du genre humain » (p.63), c’est toujours parce qu’elle permet d’éprouver l’homme, de le forcer à agir en le plaçant dans une situation de lutte quotidienne. De manière générale, « toutes les situations où les extrêmes se touchent [...] sont les plus intéressantes et les plus fertiles en enseignement » (p. 65), la confrontation à la mort permet le dépassement de soi. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » écrit Hugo dans Les Châtiments et la guerre est ce moyen qui permet de faire sortir l’homme de l’indolence et de l’apathie dans laquelle il peut s’être plongé. Mais si la guerre est nécessaire au progrès de l’individu, Humboldt ne va pas jusqu’à faire la louange de la provocation : elle ne doit ni être provoquée, empêchée si c’est nécessaire et menée si elle est indispensable. L’individu doit vivre en quelque sorte dans un état de précarité afin de pouvoir goûter et jouir de la liberté ; il ne doit pas tout attendre de l’État et se placer vis-à-vis de lui dans un état de dépendance. « Le désir de la liberté ne vient trop souvent que du sentiment qu’elle nous manque. » (p.21)

Lire la suite :

II. Les grands domaines de la liberté : l’État et la liberté (ch. VI-VIII)

III. L’État et la question du droit (ch. IX-XIV)

IV. De l’utilité de la réforme en vertu des principes précédents : politique et réforme (ch. XV-XVI)

Conclusion -Annexes

1Wilhelm von Humboldt, Essai sur les limites de l’action de l’État, trad. D’Henri Chrétien révisée par K. Horn, Paris, Les Belles Lettres, 2004, II, p.27

2Voir les systèmes de Hobbes et de Locke à ce sujet. Ce principe d’autoconservation est à bien des égards un principe fondateur du libéralisme.


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