Le Christ centre de l’histoire

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Par Olivier Sarre

Mots-clés : Augustin, la Cité de Dieu, étude, philosophie, anthropologie, individu.

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III – Le Christ : centre de l’histoire.

Nous venons de voir comment l’homme, de même que les sociétés, peut se diriger soit vers Dieu, soit vers le monde. Du fait du péché il se dirige naturellement vers ce dernier et l’amour qui le motive ne suffit pas à le faire chercher Dieu comme il le devrait. C’est le Christ qui lui permet de se désengager du monde présent et d’entrer dans l’éternité. Pour cela, deux conditions sont nécessaires : d’abord, l’homme doit payer pour sa faute, ensuite, sa nature doit être changée afin qu’il puisse entrer en communion véritable avec son créateur. C’est bien là la nature profonde du ministère du Fils. Ainsi :

Homme-Dieu, le Christ rappelle à l’humanité sa vocation divine : éternité insérée dans le temps, il redresse le temps en le rendant capable d’éternité (capax aeternitatis), et redresse l’homme en rendant capable de Dieu (capax Dei), conférant ainsi à toute personne humaine, au-delà des clivages du maître et de l’esclave, du romain ou du barbare, un caractère sacré [1].

Il est donc au centre de l’existence humaine. Plus, en tant que créateur il en est l’origine. Mais par la conversion l’homme reçoit la possibilité d’une vie nouvelle[2], sa volonté peut vraiment être un libre-arbitre car il devient capable de Dieu. Le Christ est : « l’incarnation du fils immuable de Dieu, mystère de notre salut, qui nous élève vers l’objet de notre foi, où notre intelligence n’atteint qu’à peine ».[3] Il est donc à l’origine de l’existence matérielle de l’homme, et de son existence spirituelle. Et parce qu’il est Dieu il en est aussi la fin. Cette fin doit se comprendre en deux sens : d’abord en tant que cause finale de l’homme, ensuite comme horizon eschatologique parce que Christ est roi et, lors de son retour, jugera chacun selon ses œuvres[4], soit pour la félicité éternelle, soit pour la seconde mort.

Le Christ impose donc à l’homme le sens de son histoire, il en détermine le début et la fin. Il en est de même de la communauté humaine. C’est par son action créatrice que l’histoire humaine commence, et c’est par son jugement qu’elle se termine[5]. Pour Augustin, le problème du politique n’est pas tant de savoir comment la société doit être organisée que comment doit vivre l’homme dans sa progression temporelle. Quel doit être le comportement de chacun dans le pèlerinage qu’est cette vie ?  Il s’agit de vivre selon l’ordre de Dieu. Or seul le Christ permet cela. Il est donc tout à la fois le fondement de la pensée politique de Saint Augustin en ce qu’il est, par son œuvre, le créateur même de l’histoire. Il la préside et permet à l’homme d’entrer dans l’éternité par la grâce, dont les arrhes lui sont accessibles en cette vie, et dont la plénitude lui sera donnée après le jugement dernier. Par son ministère terrestre, il fait signe vers l’éternité qui s’ouvrira lors de la parousie. Le chapitre 6 du livre 20 résume parfaitement cela :

Ainsi tous, sans nulle exception, sont dans la mort du péché, soit péché originel, soit péchés volontaires qu’ajoutent au premier l’ignorance, la malignité, l’oubli de la justice ; et pour tous ces morts, il est mort un seul vivant, c’est-à-dire un seul pur de tout péché, afin que ceux qui vivent par la rémission des péchés ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort pour nous, pour nos péchés, qui est ressuscité pour notre justification, et que croyant en celui qui justifie l’impie, rendus de l’impiété à la justice, comme de la mort à la vie, nous puissions appartenir à la première résurrection, à la résurrection présente. Or, à cette résurrection n’appartiennent que ceux qui seront heureux pour l’éternité ; car le maître va nous enseigner qu’à la seconde appartiendront à la fois et les bienheureux et les malheureux. La première est de miséricorde, la seconde de justice : ‘Seigneur, s’écrie le psalmiste, je chanterai à ta gloire la miséricorde et la justice [6].

Ainsi, lors du retour glorieux du Christ, les deux cités seront jugées, l’une pour la félicité, l’autre pour la seconde mort : chacune sera conduite à sa fin. Il faut cependant noter que cette destinée finale est prévue dès la création du monde. Les hommes qui seront sauvés par l’action du Christ sont prédestinés à l’être[7]. Le message d’Augustin comporte toutes les ambiguïtés de ce type de positions… Il met en effet l’accent sur l’importance de la persévérance dans la foi pour le salut[8], mais en même temps, celui qui fait le bien et persévère ne le peut que par la grâce de Dieu[9]. L’aporie surgit dès lors que l’on essaie de traiter de la question de la responsabilité individuelle.

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Conclusion


[1] FARAGO France, Lire Saint Augustin, Paris, Ellipses, coll. Philo, 2004, p. 87.

[2] La Cité de Dieu, 20, 6, p. 160 : Augustin distingue deux résurrection. La première est celle de l’impie rendu juste par l’œuvre du Christ.

[3] La Cité de Dieu., T. 1, X, 29, p. 444.

[4] Le problème du rapport entre grâce et liberté se trouve formulé ici. La grâce est-elle une privation de liberté ? Non. D’une part parce que le péché prive l’homme de la possibilité d’user de son libre arbitre conformément à sa nature alors que la grâce rend cela possible. D’autre part parce que tous ceux à qui la grâce est offerte ne seront pas sauvés ; en effet, ils doivent encore y participer en usant de leur volonté.

[5] « Donc l’avènement futur du Christ qui doit descendre du ciel pour juger les vivants et les morts, cet avènement confessé et professé par toute l’Eglise du vrai Dieu, c’est ce que nous appelons le dernier jour du jugement divin, c’est-à-dire la fin des temps » T.3. 20, I.

[6] La Cité de Dieu, T 3, XX, 6, p. 160.

[7] Cela ouvre, tout comme dans la pensée de Calvin, l’épineux et dramatique problème de la prédestination négative.

[8] La Cité de Dieu, T. 3, XX, 6, p. 161 : « Or, pourquoi tous ne vivrons pas, il nous l’apprend quand il ajoute : ‘ ceux qui ont fait le bien, sortiront pour ressusciter à la vie’ ; voilà ceux qui vivront : ‘ceux qui ont fait le mal pour ressusciter au jugement’ ; voilà ceux qui ne vivront pas, car ils mourront de la seconde mort. Ils ont fait le mal, car ils ont mal vécu ; ils ont mal vécu, car ils ne sont pas ressuscités à la première résurrection, à la résurrection actuelle des âmes, ou ils n’ont pas persévéré jusqu’à la fin. » ; Ou encore T. 3, livre XXII, chapitre 6 : « Mais le salut de la cité de Dieu est à d’autres conditions. On ne le garde, ou plutôt on l’obtient avec la foi et par la foi ; la perte de la foi entraîne celle du salut. »

[9] La Cité de Dieu, T. 3, XX, 1, p. 150 : « Nul homme ne fait le bien, s’il n’est soutenu de l’assistance divine ; nul homme ne fait le mal, si Dieu, dans sa profonde justice, ne lui en laisse la permission. »


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