Perspectives

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Par Thibaud Zuppinger

Au terme de l’analyse des positions en présence, il apparaît donc que le débat autour des manipulations du génome humain n’est pas un débat qui se situe hors des cadres de la modernité. La coloration anti-moderne que prennent les critiques, parfois vives, à l’encontre des projets de manipulations provient de l’illusion qu’entretient la modernité sur elle-même[1], car elle n’est pas aussi matérialiste, pragmatiste et post-métaphysique que ce que certains auteurs aiment à décrire. L’intensité des débats autour de la bio-éthique a agit comme un révélateur rendant visible le non-pensé : l’importance des représentations pour la vie humaine. Il est nécessaire, vitale, de proposer tout un ensemble de structures régulatrices pour accompagner ces progrès technologiques pour la raison unique et suffisante qu’ils touchent à l’image que nous pouvons avoir de nous, à cette capacité d’assumer notre contingence faisant ainsi de nous des êtres libres et responsables.

C’est pourquoi deux principes au moins doivent être accentués dans le débat, afin d’espérer formuler une réglementation satisfaisante des innovations technologiques. Tout d’abord il est impératif de postuler une distinction d’essence entre la technologie et la culture et ce, même s’il ne s’agit que de présupposés arbitraires et contre-intuitifs. Cette distinction offre la possibilité de penser l’éducation comme transmission des expériences humaines par la culture, tandis que la technique reste au rang de l’utile, devant répondre à des fins précises et non céder à la dynamique d’auto-développement qui caractérise la culture.

Le second principe essentiel à accentuer dans ce type de débat pose le primat du sens sur la vérité. Sans pour autant réduire la vérité à l’efficacité comme le fait Rorty, on peut souligner néanmoins que la vérité appartient à l’ordre des faits, la science s’appuie entièrement sur cette notion. Par contre la vérité et la science ne sont pas du sens, mais elles font sens, tant pour une subjectivité que pour une collectivité. Les manipulations géniques, objectivement, reposent sur une question de vérité : l’intervention est une réussite ou un échec, l’enfant est plus intelligent ou pas. Cependant l’enjeu réel n’est pas là, ce qu’il faut déterminer c’est le sens que cela prend pour nous (et pour lui) : cet enfant sera-t-il considéré comme une victime, un monstre, un sur-homme adulé ou rejeté, ou simplement un enfant doué ?

En parallèle avec ces principes à accentuer, il paraît judicieux de minorer certains principes qui aujourd’hui sont fondamentaux dans les débats : il s’agit des principes qui s’appuient sur une objectivité trans-historique de la dignité humaine et de l’essence de l’homme. Le discours sur les Règles pour le parc humain a d’une certaine manière rendu visible son objet central, en rappelant que l’être humain n’existe pas, mais qu’il doit se produire lui-même dans une discussion permanente autour de son être non-déterminé. Par ailleurs la notion d’essence humaine substantielle à laquelle on pourrait porter atteinte et dont chaque individu est le dépositaire (sans en être le libre propriétaire) est un concept particulièrement délicat à définir et donc à faire intervenir dans un débat rationnel.

De la requalification de ces deux séries de principes, on peut alors déduire une position spécifique dans les débats de bio-éthique, qui pourrait être plus ou moins la suivante : le rejet total et définitif des manipulations du génome humain n’est pas rationnellement justifiable. Rien ne l’interdit objectivement, si la technologie le permet un jour. Cette position ne revient pas pour autant à donner, dès aujourd’hui, son assentiment à toutes les innovations futures. La réglementation doit être stricte et précise sur ces sujets, car ils touchent profondément à notre rapport au monde et au rapport que l’on entretient avec autrui. Notre rapport au monde n’est pas un fait figé, mais est en constante évolution, cependant il faut prendre garde de ne pas heurter de front notre Weltanschauung, mais tout au contraire de toujours veiller à se mouvoir en son sein, quitte à l’orienter par notre action.

En pratique dans le débat public cela demande d’adopter une position qui repose avant tout sur une approche herméneutique, s’appuyant sur des postures à la fois contextualistes et casuistiques qui auront pour souci de considérer la spécificité de chaque cas. Cette position accordera une certaine importance aux études menées en psychologie sociale qui permettra ainsi de clarifier les antagonismes entre aspiration au progrès et crainte de l’hybris prométhéen. Les répugnances, dégoûts et malaises ne renvoient peut-être pas à des entités objectivement réelles (telle qu’une sagesse morale se faisant la voix de la nature), mais ces sentiments et concepts existent et influencent les individus et c’est pourquoi il est impératif de les prendre en compte et de les respecter dans la mesure où les représentations agissent réellement sur le monde vécu.


[1] Cette thèse est défendue dans le domaine de la psychologie sociale par des auteurs tels que MIRANDA Michel, la société incertaine, pour un imaginaire social contemporain, Paris, Librairie des méridiens, coll. « sociologies au quotidien », 1986.


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