Une nouvelle espèce

Print Friendly

Par Armance Ageorges.

III -  une nouvelle espèce ?

Le cyborg ne se définirait donc pas comme une superposition de technologies dominées ou pilotées par un être humain, mais serait bien un individu à part entière. Il ne serait ni humain, ni machine, mais aurait ses propres fondements éthiques, culturels et physiques. Il demeurerait en dehors de la classification des espèces, dépassant le dualisme basique : l’être est toujours en fonction de son corps. A autre corps, autre être. Aujourd’hui déjà on appelle l’homme branché sur internet, sous médicaments presque en permanence, piercé, remodelé, l’Homo technologicus. Il reste encore un homo, mais différent déjà de l’homo sapiens.

Le cyborg, lui, ne serait même plus « à tête d’homme », mais seulement une entité ayant profité du statut d’humain à un moment ou à un autre. « l’Homme est un animal transformé par la raison » dit la définition utilisée précédemment, mais en ce cas  le cyborg est un homme transformé par la technique.

Mais la toute première définition de l’Homme[1] devient caduque « Être appartenant à l’espèce animale la plus développée, sans considération de sexe », car le cyborg n’est plus, ni un espèce, ni un animal, mais un hybride. Et même le terme sexe est voué à disparaître, car la notion de sexe et de genre se voit contredire par la possibilité d’en changer, ou même d’en sortir.

Elle fait donc même disparaître la barrière apparemment infranchissable du sexe et du genre. Kurzweil l’envisage même comme thérapie, changer de sexe pour voir ce que ressent l’autre, essayer d’être l’autre de manière temporaire deviendrait possible. Ce franchissement permet à Donna Harraway dans son Cyborg Manifesto[2], où, se servant du cyborg, elle critique l’essentialisme sous entendant l’idée d’un état féminin. Elle explique que les contradictions fondamentales de la théorie féministe et identitaire devraient être conjointes au lieu d’être résolues, ainsi que la machine et l’organique dans les cyborgs. La problématique de notre réflexion nourrit donc également l’éthique contemporaine et la morale. L’idée de cyborg déconstruit les binarismes de maîtrise et manque de maîtrise du corps, objet et sujet, nature et culture, dans un sens qui est utile à la pensée féministe postmoderne. Haraway montre à travers cette métaphore que des choses qui semblent naturelles, comme le corps humain, ne le sont pas : elles sont construites par nos idées sur elles. La qualité hybride du cyborg lui permet de subvertir l’idée de la séparation naturel/artificiel. Ainsi le point de vue sur le réel s’élargit, permettant de dépasser des frontières conceptuelles qui paraissaient figées.

Mieux, le cyborg ne serait pas un état, mais un processus permettant le passage d’un état à un autre, le passage de l’Homme à l’état suivant. Ainsi les gens comme Haraway qui se servent de l’idée de cyborg pour faire disparaître la frontière de la catégorie des sexes traduisent la disparition progressive des césures entre divers types d’individus.

L’acceptation que nous devenions « autres » n’est pas du goût de certains humanistes. Céline Lafontaine voit cet autre comme une dénaturation péjorative. Pourquoi voulons nous que les cyborgs soient toujours humains ? Est-ce à cause de ce primat redondant de notre supériorité sur le reste du vivant ? Est-ce que cela nous effraie de penser que d’autres puissent nous dépasser et nous dominer, comme nous dominons le reste ?

Lorsqu’on nous parle d’humanité, Nietzsche parle d’une forme d’élevage. Dans Ainsi parlait Zarathoustra[3] il étudie le phénomène « de la rapetissante vertu ». Il montre qu’aujourd’hui, nous décidons ce que deviennent et doivent être les hommes. Les humains sont infantilisés, ils ne veulent plus s’améliorer : « Leur vertu est ce qui rend modeste et docile ». L’ Homme sauvage est transformé en « dernier homme », craintif et peureux, obéissant. Cette idée provocatrice  montre que l’humanisation n’est pas forcément à considérer comme une qualité ou un bienfait. Ce serait même quelque chose à combattre.

Nietzsche en appelle à une alternative contre ces éleveurs produisant les petits hommes : il faut qu’il y ait une transformation de l’homme en surhomme, qui dépasserait cette petitesse s’abattant sur nos sociétés. Si on peut voir le cyborg comme un aboutissement de la tendance à la petitesse, à la facilité, au désir de ne pas être responsable de ses actes, il peut aussi être vu comme dépassement de l’être humain et permettre d’assumer une nouvelle forme de conscience, dépassant son propre « élevage ». Car s’il y a des fantasmes issus des techniques, une partie des problèmes concernant les travaux sur les cyborgs sont issues des fantasmes sur la notion d’Homme. Tous, Jacques Ellul, Dufresne, Lafontaine, considèrent qu’une dénaturation de l’homme est problématique, parce que plaçant l’Homme au centre de la morale, de la raison, de l’éthique, de la conscience, des animaux, de la vie. C’est avant tout une peur de l’aliénation qui est en germe dans tous les travaux à vocation technophobe. L’éthique est, à notre époque, très sollicitée par cette incertitude car nous sommes poussés à penser notre propre devenir. La crainte latente est celle de la perte de cette place privilégiée, qui nous oblige à remettre en cause la façon dont, par exemple, nous traitons la Biosphère[4]. Si effectivement les Cyborgs sont intégrés à la Noosphère[5], alors la Noosphère continuera de primer et de modifier sans scrupule son environnement. Si les cyborgs se séparent de la noosphère, en en créant une nouvelle, alors les Hommes seront condamnés à repenser toute leur manière de traiter le vivant.

En 1872 on voit déjà cette peur chez S. Butler dans son livre Ererwhom[6] : le peuple qui y est crée a interdit toute technologie parce qu’ils sont sûrs que les machines, en évoluant, rendront les hommes obsolètes. Mais cette fable sert la cause des cybernéticiens et leur souhait de réaliser des machines qui vont se développer de plus en plus, simulant l’intelligence humaine, l’améliorant voire la supplantant. Elle pousse également à accélérer le processus d’une fusion Homme/machine.

Plan de la démarche :

Introduction

I – Utopies et cyborgs : où en-est-on ?

II – Toujours des humains ?

III – Une nouvelle espèce ?

Conclusion & Bibliographie


[1] Article « Homme » , in TLFI, 2008

[2] Harraway, Donna,  » A cyborg manifesto », in Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature. New York : Routledge, 1991

[3] Nietzsche, Friedrich, « Troisième partie : De la rapetissante vertu », in Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Flammarion, 2006

[4] Biosphère : ensemble du vivant

[5] Noosphère : Couche pensante de la terre. Distincte de la biosphère bien que nourrie et portée par celle-ci. Vérité donnée et valeur à réaliser librement

[6] Bulter, Samuel, Erewhon, trad. Larbaud Valery, Paris, Gallimard, 1981


Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com