Utopies et Cyborgs

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Par Armance Ageorges

I) Utopie et cyborgs. Où en est-on ?

Dans un futur pas si éloigné (une centaine d’années d’après le futurologue Ray Kurzweil, dans son ouvrage Humanité 2.0)[1], on ne se contentera plus de remplacer un bras amputé, on supprimera volontairement un membre fonctionnel pour le remplacer par quelque chose de plus performant, ou mieux, on en rajoutera un nouveau. La transformation peut alors devenir très radicale. Déjà des troubles identitaires, type dysmorphisme,  poussent certaines personnes à pratiquer l’autochirurgie. Ce trouble pousse à se modifier à tout prix.

A l’opposé, le premier greffé du pénis en 2006, en Chine par l’équipe du docteur Weilie Hu, en dépit de l’absence de signes de rejet, a demandé l’ablation de son greffon après 14 jours : la vision d’un corps perçu comme étranger a induit un violent rejet psychologique, semblable à la réaction physique de rejet des corps étrangers.  Nous tenons à notre identité, en grande partie forgée par la perception de notre propre corps et de nos limites et les problèmes identitaires liés aux greffes visibles ne sont qu’une partie des troubles engendrés par une modification structurelle. Pourtant la personne sans main sent parfois un membre fantôme, mais celui-ci ne peut apparemment  pas être remplacé par n’importe quoi. Ainsi le greffé de la main, l’a sans doute fait pour des raisons pratiques, car les prothèses ne sont pas aussi fonctionnelles qu’une main biologique.

Qu’en est-il alors de ces modifications surnuméraires, qui rajouteraient un bras mécanique, changeant ainsi la structure fondamentale de l’humain, bipède, axe de symétrie verticale ? Le cerveau pourrait-il, malgré sa plasticité, supporter qu’on lui ajoute un élément considéré comme contre-nature ?

Cela rejoint l’idée de la chimère qui est à la fois un ensemble de créatures différentes et représente plus que la somme de ses parties réunies. La chimère représente le post-humain, au croisement de l’homme, des nanotechnologies, des greffes, des modifications biologiques et génétiques, et des machines. Même si leur dénomination est commune, les croisements de leurs apparences diffèrent, seul l’aspect composite entre en ligne de compte. Ainsi la chimère est plus que ses parties, elle possède un type qui la caractérise, mais pas de forme fixe.

Mais qu’est-ce qui compte dans une chimère ? On les définit souvent comme « chimère à tête de… » ce qui signifie que ce qui prime sur le composite est la tête, c’est-à-dire l’endroit ou s’expriment les émotions et le siège de la pensée. Ainsi le cyborg resterait avant tout une chimère à tête d’Homme.

Cet homme est plus qu’un être humain, car il peut à loisir modifier son apparence, ses capacités physiques, ses humeurs (par l’intermédiaire des drogues, des hormones, des stimuli électriques nerveux), et dépasser ses limites en allongeant sa durée de vie.

Cet Homme qui tend à devenir surhomme actualise également ses envies de changement, augmente en apparence la diversité,en se particularisant à l’infini. Mais veut-on seulement le faire ? Cela ne tendra-t-il pas vers une uniformisation plus importante encore des individus ? Le corps ne sera-t-il plus qu’un vêtement à la mode ?

Dans Ghost in The Shell, l’héroïne est un cyber-policier, mais pour se fondre dans la masse, possède un corps ressemblant en tout point à un modèle peu cher du commerce, elle croise régulièrement des doubles physiques d’elle-même. Pratique pour passer inaperçu, mais lui posant bien des problèmes d’ordre identitaire, est-elle encore un être humain ? Lui reste-t-il assez de neurones ? Est-elle réellement différente de ses doubles mécaniques ?

Lorsqu’il écrit Do androids dream of electric sheeps, Philip K. Dick imagine déjà l’importance que prendront les modificateurs d’états psychiques légaux : sous la forme d’un orgue des humeurs, chaque personne peut à volonté se faire artificiellement ressentir des gammes d’émotions. Les psychotropes à usage médical ont cette fonction : un français sur quatre en 2000 a pris des antidépresseurs selon la CNAM[2], alors même qu’ils ne sont pas ou plus dépressifs (6% des prises régulières). Ces modificateurs des états psychiques sont liés à la culture de la performance, mais aussi au fait qu’ils soient addictifs. Pas besoin d’effort physique pour dormir lorsqu’on a passé une journée assis, le somnifère fait le travail. Le corps humain est dépassé, car à l’aide de la chimie nous produisons des effets sur le métabolisme, l’entretenons à la manière d’une mécanique dont chaque rouage serait connu… ce qui n’est pas toujours le cas. A l’heure actuelle, la plupart de ces médicaments ont des effets secondaires indésirables qui peuvent se manifester. Mais la disparition de ces effets n’est-elle pas une question de temps ?

Le corps humain est-il obsolète ?  On peut considérer, à la manière des gnostiques, le corps humain actuel comme une prison de chair dont l’esprit cherche à s’extraire pour se libérer de la souffrance et de la mort. Mais ces caractéristiques semblent pourtant faire partie de la « nature humaine », souffrance, mort, imperfection, au même titre que la recherche de leur dépassement.

Le problème des cyborgs, de leur identité, de leur nature, se pose donc en parallèle avec celui de l’identité humaine et de ses caractéristiques. Durant cette réflexion, nous partirons d’abord du principe que le cyborg est cet état qui se situe entre  une sorte d’humain entier et inaltéré[3] et le robot, bien que pouvant accéder à une conscience et une intelligence émotionnelle qui ressemblerait à celle de l’Homme, car permettant au cyborg de rester avant tout humain, et de garder une place dans la communauté, diminuant un risque de rejet ou au contraire de suprématie des cyborgs sur les humains biologiques. Cela permet de garder le primat humain, notamment son type de rationalité, sans en bouleverser toutes les bases.

Ainsi, le Cyborg est encore un être humain, qui est modifié. Mais jusqu’à quelle limite? Est-ce qu’un être humain dont la conscience serait, comme le pense possible Kurzweil, transférée dans un ordinateur, serait encore cyborg ? Même s’il n’a plus rien de biologique peut-on encore le considérer comme un être humain ?

Plan de la démarche :

Introduction

I – Utopies et cyborgs : où en-est-on ?

II – Toujours des humains ?

III – Une nouvelle espèce ?

Conclusion & Bibliographie


[1] Kurzweil, Ray, Humanité 2.0 : La bible du changement, trad. Mesmin Adeline, Paris, M21, 2002

[2] Caisse nationale d’assurance maladie.

[3] Est-il encore possible d’en trouver de nos jours ? Qui n’a jamais pris d’aspirine ? Peut-être les Amish américains, ou peut-être certaines sectes.

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