Appel à contributions – Philosopher au musée
Appel à contributions
Philosopher au musée
Revue Implications philosophiques
Dossier coordonné par Guillaume Lurson, agrégé de philosophie et docteur. Élève conservateur du patrimoine, spécialité musées.

Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, 1796, musée du Louvre, Paris
Descriptif du projet :
Paul Valéry écrivait, dans Le Problème des musées : « Je n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices. ». Le rapport que les philosophes entretiennent avec les musées semble d’abord marqué par la méfiance, voire par une certaine défiance (Valéry, 1923 ; Dewey, 2010 ; Adorno, 2011). Ce rapport, à certains égards, relève également du paradoxe : outre le discrédit jeté sur le musée, celui-ci se trouve parfois tout simplement ignoré. Aussi peut-on peut lire certaines théories esthétiques sans presque aucune référence à des œuvres spécifiques (Alain, 1953). Est-ce à dire que les philosophes ne fréquentent pas les musées, qu’ils n’ont pas vu les œuvres dont ils parlent, voire qu’elles sont dispensables, les concepts et les théories se suffisant à eux-mêmes ? Si les musées sont une invention relativement neuve (fin du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle, nonobstant les espaces d’exposition qui existaient auparavant : Mouseîon, Wunderkammer, galeries, salons…), on s’étonne de leurs rares mentions dans les écrits des philosophes. Entre critique et oubli, faut-il dire que le musée entérine l’aliénation du mode d’être des œuvres, eu égard à la manière dont elles sont exposées ? Faudrait-il revendiquer un lieu « naturel » de l’œuvre d’art et de l’activité artistique, à même de sauvegarder l’aura dont la première est supposément tributaire ? Faut-il par exemple faire de l’atelier le cœur d’une telle activité, ou privilégier l’analyse des facultés internes de l’artiste (imagination, intuition) ?
Si l’on suit Valéry, c’est aussi la jouissance liée à la contemplation esthétique qui se trouve compromise : dans le musée, l’œuvre ne vit pas de sa pleine autonomie. De fait, celui-ci est traversé par des impératifs multiples. Parfois tenu pour un simple lieu de stockage dédié à la conservation, il doit remplir des fonctions communicationnelles, éducatives, esthétiques et politiques. Et pourtant, il rend aussi possible une forme de skolé, contre le consumérisme et l’omniprésence de la technologie au quotidien. En tant qu’hétérotopie (Foucault, 1984), il est un lieu utopique et uchronique favorisant l’activité contemplative. C’est ce que montrent les représentations qu’Hubert Robert a pu donner de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796) au moment même où celui-ci devient un lieu ouvert au public et voué à l’éducation des citoyens (1793). De fait, le musée donne à voir ce qui n’est plus, ou ce qui ne sera plus, tout en nourrissant un imaginaire qui peut être propice aux récupérations idéologiques. D’où l’expérience paradoxale du temps qui s’y déroule : le musée organise un certain régime de la temporalité en faisant coexister plusieurs strates historiques, et ce tout en suspendant le cours de la vie quotidienne.
À partir de ces remarques, on peut envisager plusieurs axes et ouvrir un champ peu exploré par la philosophie à partir du fil conducteur suivant : à quelles conditions les musées peuvent-il enrichir l’expérience que nous faisons des choses et du monde ? De fait, leur diversité s’impose (musées des beaux-arts, d’histoire, d’ethnologie, de société, d’histoire naturelle, de sciences et techniques…), au-delà d’une approche qui serait strictement esthétique. Une telle diversité questionne le mode d’existence des objets ainsi que leur réception par les visiteurs. Par exemple, les objets exposés au musée des Arts et Métiers de Paris permettent-ils de comprendre leur mode de fonctionnement, et ainsi de promouvoir une « extension de la culture » prenant en compte l’aventure technicienne de l’homme (Simondon, 1958) ? De fait, la nature des établissements, les choix architecturaux (du néo-classicisme du XIXe siècle au Louvre Abu Dhabi), les dispositifs de médiation (des plus traditionnels jusqu’à l’immersion), informent le regard et conditionnent la compréhension de ce que l’on voit dans les musées. Y entre-t-on comme dans un temple, dans une maison, dans un atelier ? Faut-il faire preuve de déférence, de curiosité, et peut-on même s’indigner ? Philosopher au musée suppose de se confronter à la matérialité des objets tout comme aux représentations que l’on s’en fait. C’est enfin s’affronter à des objets qui sont séparés de leur contexte et de leurs fonctions originelles, mais avec lesquels de nouveaux liens sont tissés (musées d’ethnologie). Mais plutôt que de considérer les musées comme limitant l’expérience du monde, ne faut-il pas les considérer comme des moyens de l’étendre ?
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Musée et expérience esthétique
De nombreux philosophes critiquent les institutions muséales, au sens où celles-ci dégraderaient l’expérience esthétique. Merleau-Ponty écrivait par exemple en 1960 que le musée « rend les peintres aussi mystérieux pour nous que les pieuvres ou les langoustes[1] ». Si l’expérience muséale obscurcit, voire compromet la compréhension des œuvres, ne faut-il pas privilégier une expérience pure, ou « ordinaire » de celles-ci, comme le suggérait Dewey (2010) ? Et quel cadre donner alors à l’expérience des œuvres, qui serait à même de restituer leur mode d’existence authentique ? Outre l’examen de ces critiques, il faudra aussi se demander à quelles conditions le musée peut devenir le lieu d’une expérience positive, à condition d’identifier et de lever les « obstacles épistémologiques » qui entravent la lecture du lieu et des œuvres (obstacles qui, selon Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique, désignaient les préconceptions ou jugements qui entravaient la connaissance). On peut donc se demander, du côté du regardeur, quelles sont les opinions qu’il colporte de manière plus ou moins consciente et qui font écran vis-à-vis des objets et des œuvres. Ainsi, une attention phénoménologique à l’expérience de l’œuvre pourra en éclairer les modalités de réception (texte et matérialité apparaissant conjointement), en montrant de quelle manière leur perception se construit en un lieu et sur le moment, puis se poursuit au-delà de la visite en élargissant l’appréhension de la réalité (Goodman, 2006).
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L’éducation de, et par la sensibilité
Sur le plan pédagogique, le musée apparaît comme un lieu de prédilection pour le professeur de philosophie qui peut y trouver le prolongement de son cours (programme de HLP en première et en terminale, tronc commun en terminale, mais aussi dans les études supérieures). La sortie au musée est-elle une « leçon de choses » apte à compléter l’approche conceptuelle d’un cours sur l’art, sur la science ou sur l’histoire ? Les musées permettraient alors d’articuler le passage du percept au concept, à condition de déterminer la manière dont l’œuvre peut illustrer, ou exemplifier un propos plus théorique. Il s’agirait dès lors d’envisager la manière dont l’exercice du jugement peut être parachevé par une éducation de la sensibilité et du goût. Cette approche permet de développer une réflexion qui remonte à Roger de Piles (1708), qui s’affirme avec David (1793), et qui se poursuit jusqu’à Otto Neurath (qui crée en 1925 un nouveau type de musée dans le sillage de ses travaux sur l’Isotype) et Nelson Goodman (2006). Si le musée peut complémenter l’approche scolaire des notions et des problèmes, force est de reconnaître que le travail philosophique persiste au-delà du cadre de la classe. Il questionne ainsi les modalités d’une « pédagogie inverse » (Künstler, 2019) qui reconfigure le schéma traditionnel de la transmission.
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Musées et temporalité
Contemporains des philosophies de l’histoire, les musées instancient, lorsqu’ils apparaissent, une réflexion sur le devenir, et ce au travers des choix narratifs et muséographiques qu’ils font. À la fin de la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel évoque la « galerie d’images[2] » que l’esprit considère rétrospectivement au travers d’un acte de recollection des souvenirs. En ce sens, on peut s’interroger sur le lien qui se tisse entre histoire de la philosophie, muséographie et scénographie : les musées sont-ils la mise en œuvre concrète d’une téléologie historique, et s’en sont-ils aujourd’hui affranchis ? Sont-ils la traduction d’une totalisation des expériences humaines, ou l’affirmation d’un discutable « universel » (Bachir Diagne, 2025) ? L’ordre d’exposition enveloppe ainsi un ordre sous-jacent qui a pu/peut contenir un discours sur le sens de la temporalité historique, et dont la portée n’est pas anodine. On pourra ainsi interroger la spécificité de l’expérience du temps dans le musée ainsi que les modalités de la « recollection » qu’il produit, eu égard à la spécificité des collections exposées (musée d’histoire, d’ethnologie…).
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Musée et philosophie politique
Les récents débats concernant la distinction potentielle de l’œuvre et de l’artiste (Sapiro, 2020), ou les dégradations volontaires d’œuvres d’art, posent la question de savoir si le musée doit céder aux revendications contemporaines en la matière, ou s’il peut devenir un lieu en faveur de l’activisme politique[3]. Quel type d’engagement politique, voire de militantisme peut-il alors accueillir ? Dewey remarquait (2010) que les musées sont aussi le fruit des nationalismes et de l’impérialisme occidental. L’exposition des œuvres voilerait alors les violences ainsi que les conflits passés et présents (présence d’œuvres qui mutilent ou déforment la mémoire collective, histoire coloniale et persistance de formes de domination, critique de la constitution et de l’exposition des collections de spécimens dans les muséums d’histoire naturelle, etc.), en les atténuant par la dimension symbolique ou sacrée de l’espace muséographique. Ainsi, notamment à l’heure des demandes de restitution, on peut se demander aussi dans quelle mesure le musée peut se faire le relais d’une exigence de justice globale. De même que les théories contemporaines de la justice ont élargi leurs objets d’étude à des champs comme celui de l’environnement, on se demandera dans quelle mesure le musée peut être tenu pour un terrain spécifique de recherches en la matière.
Calendrier :
Date limite d’envoi des résumés : 15 avril
Réponses aux auteurs : 30 avril
Envoi de l’article entièrement rédigé : 31 août 2026
Premier retour aux auteurs : 1er octobre 2026
Envoi de la version finale de l’article : 15 novembre 2026
Publication prévue : décembre 2026
Informations pratiques
Les propositions de contributions doivent être envoyées à l’adresse suivante avant le 15 avril 2026 : gui.lurson@gmail.com (Guillaume Lurson)
Les images, si elles libres de droit, sont tout à fait bienvenues (œuvres, photographies personnelles, etc.) !
Les propositions ne devront pas dépasser 750 mots et préciseront le titre, l’axe dans lequel elles s’inscrivent et cinq mots-clés. Elles doivent être envoyées dans un document PDF pour être examinées par le coordinateur de l’AAC.
Les articles rédigés ne devront pas dépasser les 10 000 mots, bibliographie, notes et espaces compris.
Ils devront respecter les normes de présentation de la revue, disponibles sur la page suivante : https://www.implications-philosophiques.org/soumettre-un-article/.
Ils doivent être envoyés dans un document .doc anonymisé pour une évaluation en double aveugle.
Merci d’indiquer (uniquement dans le corps du mail) : le nom et prénom de l’auteur, le titre de sa proposition, son affiliation institutionnelle, ainsi qu’une adresse mail de contact.
Indications bibliographiques
Ouvrages :
Adorno, Theodor, Théorie esthétique, Paris, Klincksieck, 2011
Alain, Système des beaux-arts, Paris, Gallimard, 1953
Bachir Diagne, Souleymane, Quels universels ?, série de conférences données au Louvre en 2025
Benjamin, Walter, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000
Bourdieu, Pierre, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, éditions de Minuit, 1979
Bourdieu, Pierre ; Darbel, Alain, L’amour de l’art, Paris, éditions de Minuit, 1969
Danto, Arthur, La transfiguration du banal, Paris, Points essais, 2019
David, Jacques Louis, Discours sur la nécessité de la suppression de la commission du Muséum, fait au nom des comités d’instruction publique et des finances, 1793
De Piles, Roger, Cours de peinture par principes, Paris, Gallimard, 1989
Dewey, John, L’art comme expérience, Paris, Gallimard, 2010
Diderot, Denis, Salons, Paris, Gallimard, 2008
Didi-Huberman, Georges, L’album de l’art à l’époque du Musée imaginaire, série de conférences données au Louvre en 2013
Foucault, Michel, « Des espaces autres », in. Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1984
Fried, Michael, La place du spectateur, Paris, Gallimard, 2017
Goodman, Nelson, Manières de faire des mondes, Paris, Folio, 2006
Harrison, V. ; Bergqvist, A. ; Kemp, G. (eds.) ; Philosophy and Museums : Essays on the Philosophy of Museums, Cambridge University Press, 2016
Heinich, Nathalie, Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998
Heinich, Nathalie, Le paradigme de l’art contemporain, Paris, Gallimard, 2014
Hicks, Dan, The brutish Museums. The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution, Londres, Pluto Press, 2020
La Font de Saint-Yenne, Réflexions sur quelques causes de l’état présent de la peinture en France. Avec un examen des principaux ouvrages exposés au Louvre le mois d’Août 1746, La Haye, Jean Neaulme, 1747
Malraux, André, Le musée imaginaire, Paris, Folio, 1996
Merleau-Ponty, Maurice, « Le langage indirect et les voix du silence », in. La prose du monde, Paris, Gallimard, 1992
Merleau-Ponty, Maurice, « Le doute de Cézanne », in. Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996
Michaud, Yves, L’art, c’est bien fini, Paris, Gallimard, 2021
Morizot, Baptiste, Zhong Mengual Estelle, Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain, Paris, Seuil, 2018
Pomian, Krzysztof, Le musée, une histoire mondiale, trois tomes, Paris, Gallimard, 2020-2022
Poulot, Dominique, Musée, nation, patrimoine, Paris, Gallimard, 1997
Sapiro, Gisèle, Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, Paris, Seuil, 2020
Simondon, Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958
Valéry, Paul, Le problème des musées, 1923
Vergès, Françoise, Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée, Paris, La fabrique, 2023
Revues et articles de revues :
« Le musée », Cahiers philosophiques, Canopée éditions, n°124, 2011
« Le musée, sous réserve d’inventaire », Critique, Éditions de Minuit, n°805-806, 2014/6
« Musée, musées », Romantisme, Armand Colin, n°173, 2016/3
Belaën, Florence, « L’immersion dans les musées de science : médiation ou séduction ? », Culture et Musées, Année 2005/5
Galard, Jean (dir.), L’Avenir des musées, Paris, RMN-Louvre, 2001
Gomez, J. ; Hours, A. ; Tozzi, M. ; Vermand, C., « Philosopher dans un musée archéologique. Narbo Philo à Narbo Via », Diotime, n°96, 2024
Goodman, Neslon, « The End of the Museum? », The Journal of Aesthetic Education, Vol. 19, No. 2, Special Issue: Art Museums and Education, Summer 1985
Künstler, Raphaël (dir.), Qui enseigne qui ? Pour une pédagogie inverse en philosophie, Paris, Lambert Lucas, 2019
Stavaux, Pauline, « Le musée, un terrain de jeu philosophique », Diotime, n°91, 2022
[1] Maurice Merleau-Ponty, « Le langage indirect et les voix du silence », in La prose du monde, Paris, Gallimard, 1969, p. 103.
[2] Hegel, Phénoménologie de l’esprit, trad. Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1941, Tome 2, p. 311.
[3] Voir la journée d’études qui s’est tenue à l’INHA le 9 octobre 2024 : « Militer au musée : actions politiques dans la sphère patrimoniale ».





