Recension – L’identité, la part de l’autre.

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L’identité, la part de l’autre, Immunologie et philosophie, Edgardo D. Carosella et Thomas Pradeu, Paris, Odile Jacob, 2010. 26 €

Source : Photo-libre.fr

Deux termes caractérisent la forme du livre  L’identité, la part de l’autre, deux termes qui excitent l’enthousiasme aussi bien que la méfiance : interdisciplinarité et vulgarisation. Ajoutons que le thème central de l’œuvre est le rapport entre l’identité biologique et l’identité humaine, en gardant à l’esprit ce que ce terme d’ « identité » peut véhiculer aujourd’hui d’incompréhension et d’amalgame, et l’on comprendra qu’il y a là une véritable gageure.

Pari tenu : Edgardo Carosella et Thomas Pradeu réussissent à proposer à un large public une réflexion qui mêle science et philosophie avec une remarquable élégance, sans doute en partie parce que les deux auteurs partagent une culture commune, celle de l’immunologie, en dépit de la différence de formation qui existe initialement entre eux. Edgardo Carosella est en effet un immunologiste internationalement connu, directeur de recherche au commissariat à l’Energie atomique et chef du service de recherches en hémato-immunologie  à l’hôpital Saint Louis. C’est aussi le vice-président du conseil d’administration du Centre d’Etude du Polymorphisme Humain. Ses recherches les plus célèbres portent sur la molécule HLA-G, dont le fonctionnement explique la tolérance materno-fœtale du système immunitaire. Thomas Pradeu est un philosophe de la biologie, spécialisé dans le domaine de l’immunologie. Il a en outre proposé en 2003 une théorie de la continuité, qui s’oppose à la théorie qui prédomine en immunologie depuis qu’elle a été annoncée par son fondateur Francis Burnet dans les années 1950, la théorie du soi et du non-soi.

Il n’est pas étonnant que la critique de l’identité biologique proposée ici vienne de deux immunologistes. Il s’agit en effet de prendre position dans le grand débat entre internalisme et externalisme qui agite le monde philosophique et les biologistes depuis bien longtemps : l’organisme est-il le produit de ce qui est en lui dès l’origine, est-il le déroulement de ses composantes internes ou bien est-il le résultat de la façon dont son environnement extérieur le modèle ? Cette question reçoit souvent des réponses différentes selon le champ disciplinaire dont sont originaires les biologistes qui s’y intéressent. Les biologistes de l’évolution auront tendance à insister sur l’importance du milieu extérieur qui agit comme une sorte de filtre sélectionnant les individus possédant les caractéristiques les plus adaptées à leur survie dans un environnement spécifique. Les biologistes de la génétique moléculaire sont plutôt partisans de la métaphore du programme génétique : l’individu ne fait que dérouler une liste d’instructions inscrites en lui dans son code génétique et qui se déploient au fur et à mesure de sa vie. Entre ces deux positions les plus extrêmes et qui ne concernent finalement qu’un petit nombre de biologistes, on trouve une tendance majoritaire à l’interactionnisme vague : notre organisme serait le produit de la façon dont l’intérieur et l’extérieur interagissent, notre identité dépend en définitive de l’interaction entre un programme génétique déterminé à la naissance et un environnement extérieur dans lequel nous nous trouvons à un instant t.

Dans ce cadre théorique, l’immunologie qui est au carrefour de la biologie moléculaire et de la biologie du développement est susceptible d’offrir un regard neuf, des exemples intrigants et une thèse plus audacieuse que celle de l’interactionnisme vague : c’est l’interactionnisme constructionniste.  Selon cette thèse, notre identité n’est pas seulement le produit d’une interaction entre notre environnement et notre patrimoine génétique, notre identité est surtout le produit de la façon dont nous intégrons en nous l’extérieur et plus précisément l’autre :

L’environnement est constitutif de notre identité au sens où notre soi se construit en permanence par l’intégration d’éléments extérieurs ou encore étrangers. Nous montrerons, autrement dit, que l’autre est en nous au sens où l’ « autre » est fondamentalement le moteur de notre propre construction individuelle. [1]

Pour défendre cette thèse, les deux auteurs utilisent entre autres leurs propres travaux en immunologie. Le rôle de la molécule HLA-G dans la tolérance foeto-maternelle est tout à fait exemplaire de ce point de vue. La molécule HLA-G est exprimée par l’ovule, à peine celle-ci est fécondée par le spermatozoïde. Cette molécule a la capacité d’interagir avec les cellules immunitaires de la mère pour empêcher que celles-ci ne déclenchent une réaction de rejet vis-à-vis du fœtus. Un des principes de cette induction régulatrice des cellules immunitaires est la trogocytose, processus par lequel une cellule peut transférer à une autre une partie de sa membrane. Les trophoblastes, cellules embryonnaires, en transférant une partie de leur membrane aux cellules immunitaires de la mère, en particulier aux cellules NK (« Natural Killer »), permettent à ces dernières d’acquérir la molécule HLA-G. Dès lors, les cellules immunitaires maternelles sont en quelque sorte auto-inactivées ; ce phénomène permet à l’organisme maternel de tolérer la présence du fœtus, mais il est aussi à l’origine d’un chimérisme foeto-maternel. Ainsi, des années après, la mère conserve encore certaines cellules fœtales de l’enfant qui s’infiltrent par le biais de la molécule HLA-G dans tous les vaisseaux maternels. Ainsi, la mère conserve en elle des cellules appartenant au fœtus et contenant donc un génome pour moitié différent du sien (et qui vient du père). On voit ici qu’il n’y a pas seulement interaction entre l’identité des deux individus pendant la grossesse : l’identité de l’un permet la construction de l’autre et vice-versa.

Le deuxième exemple immunologique fondateur de cet interactionnisme biologique reprend cette fois-ci les thèses de Thomas Pradeu sur la remise en question de la célèbre distinction de Francis Burnet entre soi et non-soi. D’après cette distinction, le fonctionnement du système immunitaire à l’égard d’une cellule repose tout entier sur l’identification de cette cellule : si celle-ci est considérée comme étrangère, elle doit être détruite, alors que si elle est reconnue comme faisant partie de l’organisme, elle n’est pas attaquée. Le complexe HLA a longtemps semblé le parangon de cette théorie : ces antigènes tissulaires, qui appartiennent au complexe majeure d’histocompatibilité, sont présents à la surface de la plupart des cellules de l’organisme et sont uniques pour chaque individu, à l’exception des jumeaux monozygotes. C’est ainsi qu’on a comparé le système HLA à une sorte de carte d’identité immunologique distinguant radicalement un individu d’un autre et jouant un rôle majeur dans la médiation de la réponse immunitaire en permettant à l’organisme de différencier ce qui est soi et non soi. Pourtant, on a recensé de nombreux cas dans lesquels cette idée d’une identité immunologique immuable est mise en défaut et pour lesquels on assiste au contraire à une variation, à une adaptation ou à un élargissement de l’identité immunologique. Ainsi, dans le processus de trogocytose que nous évoquions un peu plus haut, les cellules maternelles de l’immunité empruntent les molécules HLA de l’enfant pendant un temps, de telle sorte que l’identité immunitaire de la mère s’élargit, au moins pendant neuf mois, pour englober l’identité de l’enfant. Plusieurs exemples de modifications de cette identité immunologique que nous ne détaillerons pas ici amènent ainsi les auteurs à proposer non pas une théorie du soi et du non soi mais une « théorie de la continuité » :

Selon cette théorie, une réponse immunitaire est due à une discontinuité forte des motifs antigéniques avec lesquels les récepteurs immunitaires de l’organisme interagissent. Autrement dit, ce qui provoque une réponse immunitaire, c’est l’apparition soudaine et en quantité importante de motifs antigéniques (c’est-à-dire de motifs moléculaires de surface) inhabituels dans l’organisme.[2]

Autrement dit, selon cette théorie, ce n’est pas l’origine du motif antigénique qui conditionne l’apparition d’une réponse immunitaire : l’hétérogénéité peut être acceptée par l’organisme, elle est parfois même une condition essentielle de sa survie comme dans le cas des bactéries intestinales qui sont tolérées par l’organisme pour notre plus grand bénéfice. En revanche, ce sont les conditions dans lesquelles s’exprime cette hétérogénéité qui décident l’organisme à déclencher une réaction immunitaire. Ainsi, la théorie de la discontinuité nous permet d’échapper à une vision de l’identité immunologique figée pour proposer une identité immunologique mouvante, adaptable, capable de se construire sur et par l’altérité, en intégrant d’autres identités à la sienne. La thèse de la discontinuité contribue donc à fonder la thèse constructionniste de l’identité biologique.

Pour passionnante que nous semble cette démonstration de la thèse de l’interactionnisme constructionniste, nous ne croyons pas cependant qu’elle constitue l’essentiel de l’ouvrage proposé. En effet, cette thèse, bien qu’elle soit effectivement beaucoup plus forte que la simple hypothèse d’une double influence des gènes et de l’environnement sur l’individu, n’est pas neuve. Elle s’inscrit dans la lignée directe des partisans du mouvement « evo-devo »  et de la biologie des systèmes de développement que représentent Richard Lewontin, Stephen Jay Gould ou Susan Oyama, des auteurs auxquels l’ouvrage fait d’ailleurs références à plusieurs reprises. Ces auteurs, s’ils appartiennent à des courants de recherche quelque peu différents, partagent tous néanmoins la conviction que le débat entre externalisme et internalisme est une mauvaise question. Cela n’a pas de sens de chercher à distinguer l’influence de l’environnement de celle du patrimoine génétique sur la détermination de notre identité, dans la mesure où ces deux paramètres ne cessent de se co-déterminer dans une dynamique incessante. En revanche, il est intéressant d’étudier les relations par lesquelles l’identité individuelle se construit en intégrant ou en adoptant provisoirement des formes d’altérités. L’intérêt du livre de Pradeu et Carosella est-il donc seulement de nous donner une preuve immunologique de la thèse de l’interactionnisme constructiviste ? Nous ne le pensons pas.

La véritable originalité de cet ouvrage ne doit pas tant être recherchée sur le plan du contenu de la thèse que dans la manière dont elle est abordée et affirmée. Nous revenons ainsi à notre affirmation de départ : cet ouvrage est avant tout un dialogue interdisciplinaire au sens fort du terme. Il est moins question ici de déterminer ce qu’est l’identité immunologique que de se servir de ce concept pour penser l’identité humaine. Derrière le biologique se profile le politique, et avec d’autant plus de force que l’ouvrage est clairement destiné au grand public :

Au quotidien, nous oscillons donc entre l’idée d’une identité génétique fichée et celle d’une identité qui évolue biologiquement et socialement. C’est sur ces deux derniers points que notre livre essaie d’attirer l’attention, en mettant en garde contre les imprudences que peut entrainer une analyse trop rapide ou trop partielle de l’identité. En employant ce mot de manière erronée ou en multipliant ses déclinaisons (identité nationale, européenne, culturelle, « de groupe », etc.), on crée des amalgames entre identité, appartenance et apparence.[3]

Pour illustrer ce parti pris de faire le lien entre identité biologique et identité humaine, on pourrait insister sur la diversité des exemples convoqués pour étoffer la thèse des auteurs. Loin de se focaliser sur l’immunologie (qui n’occupe à proprement parler que deux chapitres du livre), les auteurs ne cessent de jongler entre les références littéraires, anthropologiques, mythologiques, philosophiques outre bien sûr des références aux différents domaines de la biologie (génétique, théorie de l’évolution, biologie du développement). Cette diversité d’exemples ne doit pas effrayer un lecteur inquiet d’un amalgame entre des objets d’ordre différents : ceux-ci servent plutôt à alimenter un mouvement de dialogue entre science et philosophie qui est perceptible jusque dans le plan de l’ouvrage. Les premiers chapitres sont ainsi consacrés à l’explicitation du concept d’identité qui est successivement distingué de celui d’individualité et d’unicité. La notion de programmation génétique est alors évoquée, donnant lieu à une réflexion sur la pertinence de la quête des origines biologiques. Une fois la question de l’origine biologique abordée, il s’agit de s’intéresser à l’inscription dans le temps de notre identité : quelle permanence y a-t-il entre celui que j’étais hier, que je suis aujourd’hui et que je serai demain ?  Les chapitres centraux de l’ouvrage sont occupés par les exemples immunologiques que nous avons déjà évoqués et qui sont en faveur d’une théorie constructionniste de l’identité. Le dernier chapitre est alors un retour à la question première de l’ouvrage et s’efforce de construire un lien entre identité biologique et identité humaine, entre notre identité en tant qu’individus distincts et notre identité en tant que membres de l’espèce humaine.

L’identité biologique n’est que le reflet d’un processus plus global de la construction d’un individu : c’est tout entier, en tant qu’individu biologique, en tant qu’individu social et en tant que membre de l’espèce humaine que nous nous construisons à travers un processus d’  « internalisation » de l’autre, que celui-ci soit ma famille, mon environnement socio-culturel, ou le monde physique et naturel qui m’entoure.  C’est ainsi que d’une réflexion biologique, on passe à une réflexion politique sur le respect et l’ouverture à l’altérité, conçus non pas comme une option possible, comme un choix de société, mais comme une nécessité fondamentale. La question qui sous-tend toute entière ce dernier chapitre est la suivante : comment concilier le caractère unique de l’individu et l’internalisation constante et permanente de l’autre dans notre identité humaine ? Faut-il exacerber nos différences personnelles pour se dégager de cet autrui qui est en nous, au risque de n’avoir que méfiance pour l’autre ou au contraire ignorer ces différences, au risque cette fois de nier l’unicité et la particularité de chaque individu ? Si on admet que notre identité se construit à travers l’internalisation de l’autre, il est impossible de ne pas conclure à une théorie de l’ouverture où l’autre est à la fois le miroir de mon existence et le moteur de ma construction. C’est par le regard d’autrui que l’enfant prend conscience de sa propre identité. C’est par l’amitié, cette relation avec un autrui particulier que je me vois dans mes défauts et dans mes qualités. C’est par la confrontation permanente à d’autres et par l’ingestion au sens quasi biologique de l’autre et de l’image qu’il me renvoie de moi-même que je me crée et me construis. C’est la pluralité de mes rencontres avec d’autres et la façon dont je les ai digérées qui fondent mon unicité. La réponse au dilemme entre l’exacerbation et la négation des différences inter-individuelles, c’est donc le souci de l’autre, la volonté de prendre en compte ce qui m’est étranger pour m’en nourrir. Cette volonté ne peut être entièrement neutre : tendue vers le désir de s’ouvrir à l’autre, elle est nécessairement bienveillante, pouvant aller de la simple compassion au don de soi. C’est ainsi qu’on passe d’une théorie de l’identité biologique comme construction du soi par l’autre à une théorie de l’identité humaine comme ouverture à l’autre et à notre universalité.

Ce dialogue entre science et philosophie peut interpeller. Ce que font Pradeu et Carosella, ce n’est en effet ni plus ni moins que fonder une théorie politique et sociale de la solidarité et de l’ouverture à l’autre en s’appuyant sur une théorie biologique. Une telle méthode peut surprendre au XXIème siècle, où à de rares exceptions et tentatives près, le monde scientifique comme le monde des sciences humaines sont souvent pris au piège de l’hyper-spécialité et peinent à avoir une vision intégrative et  interdisciplinaire des sciences dures et des sciences humaines. Par ailleurs, il y a une certaine méfiance du monde philosophique comme du monde scientifique vis à vis des théories biologiques qui fondent un ordre politique, étant donné le souvenir récent et traumatique des répercussions sociales de l’eugénisme des années 1930 à la Seconde Guerre mondiale. Si ces peurs sont légitimes, il faut néanmoins éviter la confusion : c’est précisément pour éviter l’amalgame entre fausse science ou science idéologique et vision de la société qu’un tel ouvrage est écrit. Ainsi le matraquage médiatique qui existe autour de la génétique et qui privilégie souvent les titres provocants et accrocheurs à la justesse scientifique, a tendance à accréditer auprès du grand public l’idée qu’il existe une identité biologique fixe, strictement individuelle. En s’attaquant de front à ces questions, dans un langage clair, qui ne cesse de faire l’aller-retour entre philosophie et science, cet ouvrage n’a pas tant le monopole de l’originalité, que le mérite d’éclaircir ces questions et de proposer dans la lignée de la philosophie antique, une vision intégrée de l’identité humaine et  une théorie de l’ouverture à l’altérité.

Marie Darrason


[1] P. 15

[2] P. 182

[3] P. 14

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