Recension – Comment fonder la philosophie ?

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Gilles Marmasse, Alexander Schnell (dir.), Comment fonder la philosophie ? L’idéalisme allemand et la question du principe premier, Paris, CNRS-éditions, 2014, 363 p.

Guillaume Lejeune Université Libre de Bruxelles

Faisant suite à un colloque organisé en Sorbonne par le très prometteur Cepcap (Centre d’Étude de la Philosophie Classique Allemande et de sa Postérité) en juin 2012, ce recueil paru sous la direction de Gilles Marmasse et d’Alexander Schnell réunit des articles pointus et clairs qui montrent de façon exemplaire l’enjeu central des systèmes philosophiques courant de Kant à Hegel. Loin des débats portant sur le bien-fondé ou non d’une interprétation métaphysique des penseurs de ce qu’on appelle depuis Engels l’« idéalisme allemand », débats devenant oiseux à force de répétitions, le livre s’attache à l’une des questions par excellence de la métaphysique, qu’Aristote appelait encore philosophie première, celle de sa fondation. La qualité des contributeurs et le large spectre des auteurs envisagés concourent à former un très bel ensemble, même si l’on regrettera que les différentes contributions, souvent très stimulantes, ne soient pas vraiment mises en perspectives les unes avec les autres.

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Comme le notent les directeurs de publication dans leur avant-propos, la question de la fondation, dont le caractère ardu est circonscrit de longue date par les tropes d’Agrippa, reçoit une acuité particulière avec les successeurs immédiats de Kant sur la scène philosophique allemande. Ceux-ci estiment en effet que Kant a échoué à fonder son nouveau mode de philosopher. Ils se divisent en deux constellations : l’une vise à donner un principe à la philosophie transcendantale, l’autre y renonce et dénonce la prétention à vouloir fonder la raison sur elle-même. C’est surtout la première voie qui est explorée par les contributeurs de ce recueil. Après deux articles, celui d’Alexander Schnell et celui de Miklos Vetö, proposant une vue d’ensemble de la question du fondement dans l’idéalisme, les contributions du recueil traitent du problème de la fondation chez Reinhold, Fichte Schleiermacher, Schelling, Hegel et les romantiques. S’il faut reconnaître que les pensées des principaux protagonistes sont couvertes par ces actes, lesquels comprennent entre autres deux articles consacrés à Reinhold (souvent injustement oublié de la littérature francophone), on regrettera peut-être que Jacobi n’y soit qu’accessoirement thématisé ou que Schopenhauer en soit purement absent. Il ne s’agirait cependant que d’un reproche facile, qui n’entache en rien l’intérêt assez exceptionnel du livre.

Le premier article, celui d’Alexander Schnell, essaye de dégager un fil conducteur pour la question du fondement en analysant la façon dont Kant, Fichte, Schelling et Hegel articulent la question du possible et du nécessaire. Si, de la sorte, l’auteur offre une vue globale assez convaincante de la façon dont les principaux protagonistes de l’idéalisme allemand se positionnent quant à la question du fondement, il ne rend guère compte de ce qu’ils disent du fondement. On pense en particulier à Hegel dont la question du fondement concerne au premier chef la réflexion de l’essence dans elle-même et non la question des modalités qui relève de l’effectivité. Miklos Vetö propose également d’analyser le traitement, par l’ensemble de l’idéalisme allemand, de la question de la fondation, dans un article qui en articule les moments à partir des concepts de subjectivité, de transparence et de transcendance. Kant approfondirait la connaissance de la raison en la restreignant à la sphère subjective, Hegel élargirait le champ de la philosophie kantienne en rendant la sphère objective transparente à la raison et, enfin, le dernier Schelling ne comprendrait la raison (incapable de médiatiser son existence) qu’à partir d’un Ailleurs transcendant. Si les tentatives de fondation ultime dans l’idéalisme peuvent, comme on le voit, se lire diversement, il faut ajouter pour conclure un premier aperçu de la question que certains penseurs s’inscrivent résolument en marge de cette histoire. C’est le cas de Schlegel et Schleiermacher qui pensent, comme le montre de façon bien documentée Christian Berner, que la philosophie commence toujours au milieu et qu’il est donc vain de vouloir en donner un principe premier, un Grundsatz.

Les articles suivants s’attachent aux différentes figures singulières déterminantes relativement à la question du fondement. Reinhold est la première de ces figures. Jean-Christophe Lemaître montre que la représentation entendue comme le principe sous lequel Reinhold entend faire reposer la philosophie transcendantale de Kant ne se comprend pleinement que si on lui adjoint le concept de réflexion. C’est l’occasion pour lui de dégager les éléments dont toute tentative de fondation ultime doit tenir compte : le fondement lui-même, ce qui permet d’établir le fondement et la fondation du besoin d’établir un fondement. Paul Franks poursuit, ensuite, plus généralement l’analyse de Reinhold en montrant qu’une ambiguïté systématique s’attache aux principales notions dont il fait usage, ambiguïté qui serait due à sa volonté de concilier les idéalistes transcendantaux et leurs adversaires. Par là, il montre que le but de la fondation ultime n’est pas seulement d’assurer une validité universelle (Allgemeingültigkeit), mais aussi une validation universelle (Allgemeingeltung).

Quatre articles consacrés à Fichte composent la suite de l’ouvrage. Celui de Laurent Guyot montre que le moi, en tant que commencement, relie le fondement éternel de la pensée et le simple phénomène temporel palliant par là la coupure kantienne entre le fondement en soi et le commencement phénoménal de la connaissance. Notons qu’en distinguant le commencement du fondement, il corrige non seulement l’interprétation erronée de Baggesen qui associe le Moi pur à Dieu, mais aussi, au passage, une interprétation populaire en France — présente sous différentes formes, de Xavier Léon à Jacques Rivelaygue et à Alexis Philonenko — qui considère le Moi pur comme un simple Idéal. Maxime Chédin montre quant à lui que, dans la mesure où l’accès au moi absolu repose sur la libre activité du moi, la croyance joue un rôle déterminant dans la fondation rationnelle du savoir chez Fichte. C’est en tant que je m’éprouve comme Moi actif, déterminant mes pensées et mes volitions que je peux accéder à ce concept philosophique abstrait qu’est le Moi pur de l’intuition intellectuelle. Marco Ivaldo fait ensuite apparaître, en s’appuyant principalement sur la Doctrine de la science nova methodo, que le primat kantien de la raison pratique devient chez Fichte un principe architectonique et systématique. Jean-Christophe Goddard, enfin, propose une nouvelle lecture de la Wissenschaftlehre à partir de la différence que fait Fichte entre l’Ausland et l’Urvolk dans les Discours à la nation allemande.

Deux articles sur Schelling succèdent aux analyses de la conception fichtéenne du fondement. Le titre de l’article de Charles Théret « Libérer l’inhumanité en l’homme » est un peu déroutant. Il pourrait être pris comme une apologie de la barbarie, mais ce que l’auteur s’attache à montrer, à partir d’une analyse du Vom Ich, est que le moi doit libérer la liberté absolue en lui par une exposition du sens dans laquelle une anthropologisation et une désanthropologisation de l’homme jouent de concert. L’article de Christoph Asmuth, qui suit, s’interroge sur la visée systématique de la pensée du négatif chez Schelling et montre que ce dernier ne parvient pas à concevoir le négatif en tant que tel, ne suscitant rien de fécond à ce niveau pour la pensée philosophique.

Après un article de Jean-François Kervégan qui montre, à nouveaux frais, que la Phénoménologie est équipollente au système encyclopédique, l’article de Gilles Marmasse fait apparaître qu’il y a un retard de la fondation chez Hegel, au sens où la fondation est plutôt le résultat du système que son principe. Il y a dès lors, selon lui, quelque chose d’infondé dans la fondation, qui demeure en un sens incomplète. L’article de Marmasse est aussi l’occasion de discuter l’interprétation de John McDowell sur « le mythe du donné » chez Hegel, ainsi que celle de Tom Rockmore sur le caractère circulaire de la fondation. Vient ensuite un article de Bernard Mabille, dans lequel celui-ci montre que, chez Hegel, le système ne repose pas sur un principe unique, mais sur la relation entre les différentes catégories. L’intérêt de l’article est surtout programmatique. Comme démonstration rigoureuse de la thèse selon laquelle le système hégélien reposerait sur un « principe-relation », il demanderait des précisions. Il faudrait ainsi déterminer à quel terme réfère la relation (Verhältnis ou Beziehung ?). On peut par ailleurs se demander si la relation est bien ce sur quoi repose le système hégélien. La relation, fut-elle absolue, semble en effet encore entachée d’une certaine dualité propre à la logique de l’essence, dualité qui fera que, plus tard, Bradley, rejettera toute connaissance relationnelle comme impropre au savoir de l’absolu. Si l’article est loin de clore toutes ces questions, il a, du moins, le mérite d’ouvrir un champ très stimulant d’interrogation sur la pensée de Hegel. L’article de Max Marcuzzi sur la place du sujet réfléchissant dans la fondation du savoir chez Hegel, après une longue discussion de l’interprétation proposée par Bernard Bourgeois du passage de la logique à la philosophie de la nature, montre, dans une vaine fichtéenne, que chez Hegel le système ne tient que moyennant l’action d’un sujet réfléchissant.

L’article d’Alessandro Bertinetto qui clôt le recueil s’intéresse au rôle que joue l’esthétique dans la question de la fondation chez Kant, Fichte, Schelling, Hegel et les romantiques. Particulièrement intéressante est la partie sur les romantiques qui montre que ceux-ci considérant la tentative de Kant et Fichte visant à fonder la raison sur une autoréflexion est un échec, dans la mesure où elle est irreprésentable. Selon l’auteur, les romantiques voient alors dans l’art un moyen à même de représenter l’irreprésentable. Quelque chose de cette importance de l’esthétique se retrouve chez Hegel (qui fait du sens esthétique une condition nécessaire de l’esprit, bien que non suffisante) et chez Fichte. Même si Fichte parle peu d’esthétique, il y a, comme le montre bien l’auteur en analysant le rôle de l’image chez ce dernier un art fichtéen de la philosophie qui joue, comme l’avait montré en son temps Luigi Pareyson, un rôle constitutif pour toute la philosophie transcendantale.

En conclusion, ce recueil, dont on a retracé brièvement l’enjeu des différents articles qui le composent, atteste du caractère vivant de la recherche internationale sur l’idéalisme allemand et en particulier du dynamisme des études concernant cette époque en France, laquelle à côté de chercheurs renommés sur Hegel, dispose aujourd’hui d’un groupe de jeunes chercheurs sur Fichte et Schelling particulièrement remarquable. La qualité et la clarté des contributions de ce livre en font un ouvrage de référence en la matière, particulièrement bienvenu en France où les ouvrages collectifs sur l’idéalisme allemand ne sont pas légion. En dehors des spécialistes de l’idéalisme allemand, ce livre devrait intéresser tout bon métaphysicien qui ne peut éviter la question de la fondation de la pensée et qui trouvera, comme le montre exemplairement les contributions de ce recueil, dans l’idéalisme allemand une réflexion rigoureuse et des débats probablement jamais égalés sur la question. Il reste que si l’on n’est pas déjà acquis à la cause de l’idéalisme allemand et des problématiques qu’il développe, le livre risque de rester difficile d’accès. Il eu été pertinent à mon sens de montrer dans une introduction ou une conclusion quel sens la recherche idéaliste d’un fondement ultime peut avoir pour nous. Si l’idéalisme allemand présente une centralité des questions portant sur la recherche d’un principe que l’on cherche à fonder ou dont on conteste la possibilité, le climat intellectuel n’est plus exactement le même aujourd’hui. Des réflexions, comme le pragmatisme, ont vu le jour qui ne contredisent pas seulement la possibilité de trouver un principe ultime, mais qui, plus radicales, contestent la légitimité d’une telle problématique, considérant que c’est à l’aune de ses conséquences pratiques qu’une théorie doit être évaluée. Il eut été dès lors intéressant de tenir compte du contexte contemporain pour faire ressortir et problématiser les enjeux de l’idéalisme allemand et, éventuellement, pour toucher un plus large public. Ces quelques réserves ne retirent cependant rien à la qualité de l’ensemble. En l’état, le livre reste un excellent ouvrage pour les philosophes soucieux d’approfondir les enjeux propres à l’idéalisme allemand. Nous ne pouvons qu’en recommander avec enthousiasme la lecture.

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