Recension – Le capitalisme patriarcal, Silvia Federici

Print Friendly

 

Margot Giacinti – Recension de l’ouvrage de Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La Fabrique, Paris, 2019, 190p.

 

Margot Giacinti. Doctorante en Science Politique. ENS de Lyon. Laboratoire Triangle

Il s’agit d’une recension du livre de Silvia Federici, Le Capitalisme patriarcal, aux éditions La Fabrique. Vous pourrez trouver de plus amples informations sur le livre ici.
Résumé: L’ouvrage de Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, paru aux éditions La Fabrique en mars 2019, réunit six textes, écrits en 2017, en 2014 et en 1975. Ces textes, pour la plupart issus de conférences, ont pour point commun de chercher à mieux cerner les liens entre marxisme et féminisme autour de deux questions principales. La première s’intéresse aux outils du marxisme qui pourraient être utiles au féminisme. La seconde se veut réfléchir aux manières d’intégrer les apports du féminisme à la construction du communisme contemporain. Federici chercher ainsi à les éclairer en se concentrant sur la question du travail, et plus précisément des travaux procréatif, domestique et sexuel, et les possibilités pour repenser le communisme de nos jours, à partir des pratiques militantes.

Mots-clés : capitalisme, féminisme, marxisme, travail reproductif, communisme.

 

Utiliser Marx pour « jouer contre lui » : une critique féministe des théories de Marx

Dès l’introduction, on est frappée par la tension qui parcourt l’analyse de S. Federici : cette dernière rappelle que si les théories de Marx sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes pour penser les problématiques de genre. Avant de s’attacher à expliquer pourquoi, S. Federici présente les raisons qui témoignent de l’importance, historique et contemporaine, de la pensée de Marx pour les théories féministes. D’une part, pour S. Federici, les théories de Marx sont essentielles dans la mesure où elles ont œuvré en faveur d’un changement social global, autant pour les femmes que le reste de la société. En prenant en compte les dominations de certains groupes sociaux sur d’autres groupes, elles auraient permis de déconstruire certains rapports sociaux inégaux. D’autre part, elles ont permis, par la critique du sujet « unique et universel » (p. 8), de s’émanciper d’une perspective totalisante et pensée par et pour les dominants. Ensuite, les théories marxistes se sont durablement attaqué à la naturalisation des rapports sociaux en démontrant qu’ils sont issus avant tout d’une « pratique sociale » (p. 8), ce dont les théories féministes se sont servi, notamment lors des mouvements féministes de libération des femmes des années 1970. En dernier lieu, S.Federici estime que les théories marxistes ont mis au jour le lien entre théorie et pratique, qui semble inhérent à la construction de la connaissance, dont auraient également bénéficié les théories féministes dans leur critique de la supposée neutralité du savoir.

Travail reproductif, un travail oublié par Marx, mais central ?

Dans l’article « le Capital et le genre », Silvia Federici complète les constats précédents en dressant une série de critiques mettant en lumière les impensés des théories marxiennes, d’un point de vue féministe. La critique majeure formulée dans Le capitalisme patriarcal concerne la conception du travail chez Marx, qui exclut le travail reproductif réalisé par les femmes, car Marx considérait que cette activité relevait d’une fonction naturelle des femmes. L’autrice explique qu’il ne l’aurait alors pas analysé comme un travail productif, c’est-à-dire un travail prenant nécessairement place dans le système de production capitaliste, car il n’aurait pas appliqué sa propre méthode historico-matérialiste à la question du travail reproductif et domestique. Ce faisant, l’analyse de Marx laisse alors « certains rapports sociaux non théorisés » (p. 73). L’originalité de la pensée de S.Federici réside ici en sa capacité à voir dans la pensée de Marx des outils permettant de pallier ce problème : elle propose de « fai[re] jouer Marx contre Marx » (p. 18), c’est-à-dire de considérer que l’exploitation des ouvriers repose sur une autre exploitation, oubliée par Marx, celle du corps des femmes dans l’activité reproductive. Ces dernières doivent en effet produire les travailleurs pour le capital, c’est-à-dire non seulement les porter, mais en prendre soin[1], les éduquer en vue d’en faire de futurs travailleurs, sans que ce travail nécessaire soit rémunéré. Pour S.Federici, penser le travail reproductif des femmes comme un travail productif permet alors la constitution d’une classe de femmes, au sens de Marx, c’est-à-dire d’un groupe social qui a des intérêts propres.

L’application de la méthode de Marx aux sujets des rapports sociaux de genre permet de rendre compte d’une part, que les femmes, au même titre que les ouvriers, sont exploitées par le capital à des fins productives, et ce, doublement, lorsqu’elles travaillent avec les hommes en usine. Leur travail procréatif, non rémunéré, est essentiel à la reproduction du prolétariat et constitue un nouveau terrain d’accumulation du capital, dont ce dernier est dépendant pour fonctionner. En somme, sans la production de travailleurs, il n’y a pas de travail, et l’on ne met pas à jour certains des mécanismes permettant l’exploitation du travail, dit S. Federici.

Domestication des femmes et travail domestique non rémunéré

Pour soutenir son argumentation, S.Federici mobilise des sources primaires (archives) et secondaires qui démontrent que la question de la reproduction du prolétariat fut l’objet d’inquiétudes au milieu du XIXème siècle. Gouvernements et patronats anglais et américains s’inquiétaient en effet de la possible « extinction de la classe ouvrière » (p. 81) car les ouvrières et ouvriers mourraient trop jeunes en raison de leurs mauvaises conditions de travail. Cette analyse est poursuivie dans l’article « L’invention de la ménagère », dans lequel S.Federici entreprend de démanteler la figure de la ménagère. Cette construction, souvent naturalisée, est pour l’autrice la conséquence logique du développement de réformes capitalistes du travail. Les réformes, qui ont lieu au milieu du XIXème siècle, ont pour objet de réorganiser le travail de telle manière à produire davantage, donc à réduire le taux de mortalité des travailleurs en donnant de meilleures conditions de vie, et de reproduction, à la classe des prolétaires. Ces réformes salariales et sanitaires ont pour effet, notamment par l’augmentation du salaire du travail masculin et la réduction des maladies infectieuses, d’exclure les femmes du champ du travail salarié. Pour S. Federici, ces réformes sont le produit d’une alliance de circonstance entre les travailleurs hommes et le capital, visant à maintenir la reproduction du travailleur par la valorisation d’une certaine structure familiale, tout en ayant pour objectif de produire davantage. Ces réformes auraient participé au renforcement de l’idée qui restera communément admise que, d’une part, la place de la femme est au foyer et que d’autres part, le fait de travailler relève d’une activité déshonorante pour une femme, comme en témoigne le travail de la prostituée. Par « l’invention de la ménagère » (p. 125), bonnes et mauvaises femmes sont séparées, « la respectabilité [étant] le dédommagement du travail non rémunéré et de la dépendance à l’égard des hommes » (p. 140).

« Séparer la bonne femme de la mauvaise » : à propos de la sexualité et de la maternité

Dans le dernier article « Origines et développement du travail sexuel », c’est donc l’occasion pour Silvia Federici de traiter la question de la prostitution comme un travail sexuel salarié. Les « ouvrières-prostituées » devenues « mères-épouses non rémunérées » (p. 149), le reste des femmes exclues des usines sont contraintes de se prostituer pour survivre. Pour Federici, tandis que le rôle principal de la mère devient celui de produire des enfants pour le capital, celui de la prostituée est de produire du « soulagement sexuel » (p. 143), c’est-à-dire de donner du plaisir aux travailleurs hommes. Cette partition des rôles, du fait des réformes du XIXème siècle, permet alors de contrôler doublement les femmes, à la fois au sein du mariage, et par le règlement de la prostitution par l’Etat. Cette démonstration permet à l’autrice de poursuivre en affirmant que la séparation de la maternité et de la sexualité a abouti à exclure la sexualité du foyer conjugal, ou du moins à l’en éloigner. S. Federici estime alors que lorsque Freud, plus tardivement, voulait aider les femmes (surtout les mères) à accepter leur sexualité et leurs désirs, il visait en réalité à « réintégrer la sexualité à la journée de travail » (p. 163). Dans le dernier article, cette démonstration permet à Silvia Federici de réaffirmer l’importance pour les femmes de rechercher une « libération » sexuelle, qui ne rimerait pas avec devoir conjugal ou obligation d’atteindre l’orgasme féminin, que l’autrice considère comme étant une fois de plus des tentatives masculines de domination.

Refonder le communisme au XXIème siècle en intégrant les apports des théories féministes et en s’inspirant des sociétés non-capitalistes

Récusant l’hypothèse de Marx qui affirme que le capitalisme est une étape nécessaire pour l’émancipation humaine, S. Federici propose une série de critiques et de solutions pour penser le communisme au XXIème siècle. Elle estime notamment qu’il est possible de le refonder par deux biais, ; d’une part, en réalisant une véritable critique de la gauche lui permettant d’intégrer les apports des théories féministes ; de l’autre, de s’inspirer des sociétés non capitalistes pour produire des communs.

Critique de la gauche et apports des théories féministes

Revenant sur les débats historiques des années 1960-1970 dans l’article « Le Capital et la gauche », l’autrice indique que la gauche marxiste a mis du temps à s’emparer des théories féministes. Si elle a fini par considérer, par suite des nombreux départs de femmes des mouvements de gauche, que les femmes devaient participer à construire les perspectives révolutionnaires, elle a continué à considérer que la seule véritable lutte était la lutte des classes. Ce positionnement, que S.Federici estime être toujours majoritaire aujourd’hui au sein de la gauche, a été renforcé par la recomposition des mouvements féministes à la fin du XXème siècle. Pour l’autrice, l’absence d’intégration des apports des théories féministes rend compte du refus des hommes des mouvements de gauche de remettre en question leurs privilèges. En effet, ces derniers n’ont pas intérêt à renoncer au capitalisme, notamment parce qu’il participe de l’exploitation des femmes en reproduisant certains mécanismes d’oppressions. Il faut donc améliorer le fonctionnement du capitalisme plutôt que de le combattre, pour que les femmes continuent à assurer les travaux domestique, sexuel et reproductif. Accusant ici la gauche contemporaine de réformisme[2], S. Federici indique que les aménagements que la gauche propose, à commencer par une transformation de la langue qui permet de faire croire à une « participation des travailleurs » (p. 118), ne fait que reproduire la logique capitaliste qui a tout intérêt à ce que les travailleurs et travailleuses continuent de travailler. A l’inverse, intégrer les apports des théories féministes signifierait modifier en profondeur les catégories de Marx et changer « leur centre de gravité » (p. 77). Une réelle critique de la gauche, qui commencerait par permettre la critique du travail d’usine comme du travail ménager, apparaît alors à l’autrice comme une étape essentielle pour refonder le communisme.

S’inspirer des sociétés « non-capitalistes » pour recréer du commun et renouveler la pensée marxiste

Parce qu’il détruit le collectif et les communs, le capitalisme participe de l’individualisation croissante de la société et empêche de proposer des modes de fonctionnement alternatifs. Dans l’article « Omnia sunt comunia » (Tout est commun), S. Federici affirme que le développement du capitalisme n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni désirable. A l’inverse de Marx qui a considéré le capitalisme nécessaire à l’avènement du communisme, elle le considère comme une « force sociale destructrice » (p. 102) dans la mesure où il favorise la perpétuation des rapports sociaux inégaux et l’exploitation des travailleurs-ses et des ressources de la planète. Pour renouveler la pensée marxiste et recréer du commun, S.Federici propose alors de prendre exemple sur les sociétés « non-capitalistes » pour se défaire des modèles dominants. Pour elle, il s’agit de sortir de ce « régime d’accumulation primitive permanente » (p. 91), c’est-à-dire de refuser la logique du capitalisme, qui créée, recréée et déplace des modes de production et d’exploitation intensifs. C’est donc à la fois favoriser le partage des richesses, la prise de décision collective et l’auto-organisation mais aussi utiliser des logiciels libres et investir les projets fondés sur la coopération. Ici, S. Federici prend exemple sur des modes de résistance issus des luttes des peuples indigènes, des mouvements zapatistes, et des communautés autonomes. Enfin, dans une perspective féministe, il s’agit critiquer l’usage croissant des technologies et des machines, qui remplace les humains et perpétue une dévalorisation du travail humain, et plus particulièrement des travaux domestiques et de care.

Critique et conclusion

Dans l’ouvrage Le capitalisme patriarcal, Silvia Federici propose une analyse qui utilise la pensée marxienne, en proposant de travailler avec les catégories de Marx mais en les reconstruisant selon une perspective féministe. Ce faisant, elle démontre que le capitalisme s’appuie et produit des formes de dominations patriarcales, qui ne sont pas toujours pensées par les mouvements de gauche. Elle poursuit ainsi le travail qu’elle avait déjà amorcé dans Caliban et la sorcière et participe du développement du courant féministe matérialiste.

Toutefois, si les thèses proposées par S.Federici sont fortes et documentées, il est possible de s’interroger sur les parallèles systématiques que fait l’autrice entre sexisme et racisme, qui laissent penser qu’elle considère que ces systèmes de dominations sont équivalents en tout point[3]. Par ailleurs, lorsqu’elle tente d’expliquer les raisons de l’absence de considération des travaux domestique et sexuel comme travaux productifs chez Marx, elle fait peu référence aux épistémologies du point de vue situé (standpoint theories[4]) qui postulent entre autres, que l’expérience des femmes leur permet une certaine connaissance des oppressions qu’elles subissent. Si Marx a « oublié » de traiter la domination du capital et des travailleurs hommes sur les femmes, n’est-ce pas aussi, parce qu’il n’est pas une femme ?

Il n’en demeure pas moins que la lecture de l’ouvrage de Silvia Federici est essentielle pour la compréhension de l’étendue de la subordination sociale des femmes, mères, épouses, travailleuses ou prostituées, sous le capitalisme. L’analyse de l’autrice permet en outre de dresser des perspectives d’émancipation et de reconquête des savoirs intéressantes à la fois pour les femmes et pour les mouvements de gauche.  


[1] Nous faisons ici plus généralement référence à la notion de care développée, entre autres, par les travaux de Carol Giligan dans In a Different Voice, Harvard University Press, 1982.

[2] Ici, Silvia Federici évoque « la gauche » en général et ne précise pas les groupes dont elle parle. On peut faire l’hypothèse que sa critique est adressée autant à la gauche communiste, qu’à la gauche non communiste.

[3] À ce sujet, voir Dorlin, Elsa. « De l’usage épistémologique et politique des catégories de « sexe » et de « race » dans les études sur le genre », Cahiers du Genre, vol. 39, no. 2, 2005, pp. 83-105.

[4] Pour une introduction à ces questionnements, voir Bracke, Sarah, et María Puig de la Bellacasa. « Le féminisme du positionnement. Héritages et perspectives contemporaines », Cahiers du Genre, vol. 54, no. 1, 2013, pp. 45-66. Pour aller plus loin, voir Sandra Harding, The Feminist Standpoint Theory Reader, New York et Londres, Routledge, 2004.

 

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com