Recension. The emotions : a philosophical introduction

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Recension de l’ouvrage, The Emotions: a philosophical introduction, de Julien Deonna & Fabrice Teroni, Abingdon, New York, Routledge, 2012, par Frédéric Minner.

 

Frédéric Minner, doctorant au Département de Sociologie et au Centre Interfacultaire en Sciences Affectives (CISA) de l’Université de Genève.

51uBysYn9nL._SY346_S’il est dicible que l’être humain est un être qui agit et raisonne en fonction de valeurs et de ce qu’il valorise, la relation des esprits individuels aux valeurs, ainsi que celle des valeurs à l’agir, restent peu claires. Pour mieux comprendre ces relations, porter notre regard sur les émotions est indispensable. Le livre The emotions : a philosophical introduction des philosophes Julien Deonna et Fabrice Teroni permet de penser sous un jour nouveau ces relations. En effet, le livre, loin d’être une simple introduction à la philosophie des émotions, consiste en un examen critique des théories des émotions développées en philosophie. Cet examen conduit les auteurs à élaborer leur propre théorie : la « théorie attitudinale des émotions», qui consiste en leur apport majeur aux théories des émotions. La thèse centrale affirme que les émotions sont des attitudes évaluatives dirigées sur des objets qui, dans le monde, exemplifient des valeurs ; elles sont ressenties corporellement ; et elles préparent l’individu à agir de façon à s’adapter aux circonstances dans lesquelles il se trouve. Ils soutiennent également que les émotions en leur qualité d’attitudes évaluatives fondent nos jugements de valeur : les émotions jouent ainsi un rôle fondamental pour expliquer la genèse de nos jugements de valeur et pour les justifier. C’est à ces deux thèses que nous consacrons cette recension.

Les dix chapitres du livre traitent tous un thème spécifique. Le premier chapitre introduit la problématique du livre. Le deuxième interroge la diversité et l’unité des émotions. Les relations entre les émotions, les croyances et les désirs sont traitées dans le troisième. Le quatrième introduit les valeurs dans la théorisation. Les chapitres cinq et six sont consacrés à réfuter deux familles de théories : la famille des émotions comme jugements de valeur et celle des émotions comme perceptions de valeur. Le septième est fondamental : les auteurs y présentent leur théorie attitudinale. La question de la justification des émotions est traitée au chapitre huit. Dans le neuvième, la nature et le rôle des explications affectives est examiné. Au chapitre dix, les auteurs reviennent sur l’importance des émotions pour les valeurs.

Que sont les émotions ? Trois propriétés centrales les caractérisent : elles sont ressenties et possèdent ainsi une phénoménologie ; elles sont pourvues d’une intentionnalité, car elles sont dirigées sur des objets ; finalement, elles répondent à des standards épistémologiques de correction et de justification. Ces trois caractéristiques sont conçues par les auteurs comme des contraintes pour l’élaboration d’une théorie satisfaisante des émotions.

Puisque les émotions sont des phénomènes intentionnels, elles sont ressenties à propos de quelque chose. Ainsi, la colère de Bernard est dirigée contre Arthur qui l’a insulté et sa peur porte sur la chute des cours de la bourse. Si les émotions sont des états mentaux dirigés sur des objets, elles ne donnent pas pour autant un accès direct à eux : elles s’ancrent dans d’autres états mentaux qui constituent leurs bases cognitives. Parmi ces états mentaux, on trouve notamment les perceptions, les croyances, les connaissances, les souvenirs, les anticipations, l’imagination. Les émotions naissent ainsi en réponse à des informations fournies par leur base cognitive.

Les divers objets sur lesquels les émotions sont dirigées sont appelés « objets particuliers » de l’émotion. Ceux-ci ne sont pas nécessairement matériels : on peut admirer une théorie ou s’inquiéter de l’état de l’environnement. En sus d’avoir des objets fournis par leur base cognitive, les émotions « représentent ces objets de manière spécifique » (p. 5).  Ainsi, Jeanne peut-elle être triste car l’Angleterre a perdu le match contre l’Allemagne. Sa tristesse porte sur le match (objet particulier), mais ce résultat est également une mauvaise chose à ses yeux. Jeanne aborde ainsi le résultat de manière spécifique, c’est-à-dire comme une perte, et non comme quelque chose d’indigne (elle éprouverait du mépris), ni comme une offense (elle éprouverait de la colère). Cet exemple illustre la thèse que les émotions sont « connectées à des genres spécifiques d’évaluation qui constituent différents genres d’émotions » (p. 6). Par exemple, la tristesse est connectée à l’évaluation d’un objet particulier qui est vu comme une perte et la colère est connectée à une évaluation d’un objet particulier qui est vu comme une offense.

Soutenir que les émotions sont connectées à des types d’évaluation revient à dire que les émotions entretiennent des liens intimes avec les valeurs. En effet, à chaque type d’émotions correspond un prédicat évaluatif qui prend souvent le nom de l’émotion en cause : honteux, dégoûtant, méprisable, etc. Ainsi les émotions sont à envisager comme des types d’évaluations ressenties revenant « à appréhender l’objet de l’émotion en termes évaluatifs » ; ce qui signifie que les émotions nous font appréhender les valeurs (p. 40). Remarquez que les termes valeurs et évaluations ont, dans cette théorie, une extension plus large que d’ordinaire. En effet, les valeurs peuvent être positives (le courage, la solidarité) ou négatives (la lâcheté, l’égoïsme). Il faut aussi distinguer entre les valeurs abstraites et les concrètes : les valeurs ne sont pas que des idéaux politiques, religieux ou de la vie bonne (la liberté, la bienveillance, etc.), elles peuvent être également des propriétés exemplifiées concrètement dans les objets, les situations ou les événements. Ainsi l’affranchissement d’un esclave exemplifie-t-il la liberté, alors que faire l’aumône à un pauvre pour lui venir en aide exemplifie la bienveillance.

Dire que les émotions nous font appréhender des propriétés axiologiques est motivé par le fait qu’une émotion peut être dirigée sur une multitude d’objets particuliers, mais que chacune de ses occurrences est « unifiée au moyen de propriétés axiologiques […] conventionnellement appelées ‘objets formels’ » (p. 41). Si divers épisodes de peur peuvent porter sur un chien, un examen, le cours de la bourse, chacune de ces occurrences « consiste dans l’appréhension de ces objets particuliers [vus comme] dangereux » (p. 41). Le danger constitue donc l’objet formel de la peur. Les objets formels fournissent ainsi le critère d’identité des types d’émotions. Ceci permet d’avancer qu’à chaque type d’émotions correspond un objet formel : le danger pour la peur, l’offense pour la colère, l’injuste pour l’indignation, etc. En sus de cette fonction individuante, les objets formels permettent de spécifier les standards de correction et les standards épistémologiques des émotions en déterminant leurs conditions de correction et de justification (p. 41). De la sorte, la colère de Marie est justifiée si elle a de bonnes raisons de croire que la plaisanterie qu’elle a entendue est offensante, mais incorrecte si la plaisanterie n’est pas blessante. Un troisième type de standards doit être encore mentionné : les standards moraux par lesquels les membres d’un collectif social jugent de la convenance ou de l’inconvenance des émotions des autres. Ainsi, Alison peut-elle rire car la plaisanterie de Bernard est amusante, mais Roger peut la blâmer en faisant remarquer que cette plaisanterie est cruelle à l’égard de certaines personnes. Dans cet exemple, où la plaisanterie est véritablement amusante, l’amusement est approprié du point de vue des critères de correction et de justification, mais est inconvenant si les membres du collectif considéré estiment que la plaisanterie est humiliante. De cette façon, une émotion peut être inappropriée moralement, mais rester correcte et justifiée.

Puisque les émotions sont des types d’évaluation, elles consistent en des attitudes évaluatives qui, dirigées sur des objets, sont appropriées « quand l’objet exemplifie une propriété [axiologique pertinente] » (p. 75). Concevoir chaque type d’émotions comme une attitude spécifique dirigée sur des objets du monde revient à élaborer une « théorie attitudinale » des émotions.

La théorie attitudinale invite à effectuer une distinction importante entre une attitude et son contenu : une attitude possède un contenu dans lequel figure l’objet sur lequel l’attitude est dirigée. Une émotion est ainsi « une attitude que nous adoptons envers un objet ou un contenu spécifique » (p. 77). De fait, craindre un chien ou être en colère contre un offenseur consistent en deux attitudes différentes adoptées envers deux objets distincts qui figurent dans la base cognitive de l’émotion et exemplifient une propriété axiologique (respectivement le danger et l’offense). Dans les deux cas, les contributions respectives de l’attitude et du contenu déterminent les conditions de correction de l’état mental. Par exemple, c’est parce que « Julianne adopte l’attitude de la peur envers le chien que [la dangerosité du chien] figure dans les conditions de correction de l’état mental de Julianne. » (p. 77). De la sorte, à chaque type d’émotion correspond  un type d’attitude évaluative distinct.

Les émotions se distinguent d’autres types d’attitude en ce qu’elles possèdent une phénoménologie : à chaque attitude émotionnelle correspondent des ressentis subjectifs spécifiques associés à des modifications corporelles. Les émotions sont de la sorte identifiées à des ressentis de préparation à l’action (tendances à l’action). Par exemple, dans la peur, le corps est ressenti comme disposé à fuir ou à s’immobiliser pour neutraliser le danger. De la sorte, les émotions constituent des attitudes évaluatives « […] en vertu d’être des expériences de notre corps préparé à agir de diverses manières envers un objet » (p. 80). Les émotions sont donc « des attitudes […] corporellement ressenties dirigées sur le monde » (p. 80).

En sus de réunir élégamment les caractéristiques essentielles de l’émotion (intentionnalité, phénoménologie et épistémologie), la théorie attitudinale des émotions permet de rendre compte de la relation existant entre les émotions et les jugements de valeur. En effet, une intuition philosophique fondamentale veut qu’un jugement de valeur sincère se reconnaisse au fait que le sujet qui l’effectue se trouve dans l’état motivationnel correspondant. Ainsi, un jugement de valeur implique, par exemple, de dire qu’« une attitude émotionnelle donnée est appropriée à la situation pertinente, et qu’il conviendrait d’être motivé comme l’émotion pertinente […] le fait. » (p. 84). Par exemple, Pierre est confronté à une injustice et y réagit correctement par de l’indignation ; son indignation fonde son jugement de valeur sincère que la situation est injuste ; et son émotion le motive à agir pour que l’injustice cesse. De la sorte, il apparait que les jugements de valeur que nous faisons résultent souvent des émotions que nous éprouvons. En ce sens, les émotions jouent un rôle explicatif dans la genèse des jugements de valeur. Mais ce n’est pas tout, car les émotions peuvent également servir dans la justification des jugements qu’elles ont fait naître. En effet, les jugements de valeur peuvent être justifiés par des émotions elles-mêmes justifiées. Par exemple, le jugement « ceci est injuste », issu d’une indignation, est justifié si cette indignation est elle-même justifiée, car correctement éprouvée vis-à-vis d’une situation exemplifiant l’injuste. Ce jugement ne serait pas justifié si l’indignation ne se justifiait pas. Cette thèse a pour corollaire que des jugements de valeur peuvent être expliqués par des émotions, mais être injustifiés si ces émotions ne sont pas elles-mêmes justifiées. En regard des rôles joués par les émotions dans l’explication et la justification des jugements axiologiques, il apparait qu’elles constituent « une route épistémologique privilégiée pour acquérir une connaissance des valeurs » (p. 124).

On pourra regretter que la théorie attitudinale défendue par les auteurs n’aménage pas une place de choix à la notion de concernement qui pourtant joue un rôle fondamental dans l’éveil des émotions. En effet, les concernements que Frijda définit comme des motifs, besoins, objectifs ou valeurs majeures sont des « dispositions plus ou moins durables à préférer des états particuliers du monde sur d’autres » qui opèrent comme des « détecteurs de pertinence » provoquant des émotions (The Laws of emotion, Lawrence Erlbaum Associates, 2007, p. 7). Dans l’exemple du football, si Jeanne voit dans la défaite de l’équipe qu’elle soutient une perte, c’est parce qu’elle se sent concernée par le destin de cette équipe. Quant à elle, la joie d’un supporter Allemand s’expliquerait en raison d’un concernement similaire, mais relatif à l’équipe qu’il préfère. Ce défaut ne met pas en danger la théorie attitudinale des auteurs, car il semble aisé d’y intégrer les concernements. Pour finir, nous recommandons sans réserve l’ouvrage de Deonna et Teroni, dont les idées novatrices et les arguments percutants devraient être utiles tant aux philosophes, qu’aux chercheurs en sciences sociales et autres curieux que les valeurs et les émotions intéressent.

 

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