Réflexion transcendantale et description grammaticale

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Guillaume Decauwert (Université de Grenoble, Philosophie, Langages et Cognition)


                   Recension de Arley Moreno & Antonia Soulez (dir.) Grammatical ou transcendantal ?, Cahiers de philosophie du langage n°8, Paris, L’Harmattan, mai 2012.

Face à la question importante de la place que peut occuper l’œuvre de Wittgenstein dans l’histoire de la philosophie, nombre d’interprètes ont eu tendance à rattacher sa démarche originale de « critique du langage » à la célèbre entreprise kantienne de critique de la raison. Succédant à la lecture positiviste du Tractatus développée par les membres du Cercle de Vienne, l’approche de l’ouvrage comme expression d’un « genre particulier de kantisme » − voire d’un transcendantal lingualism, selon la formule employée par Erik Stenius au début des années Soixante[1] – permit de comparer la dénonciation par son auteur des non-sens qu’occasionne d’après lui la mauvaise compréhension des limites du langage à l’analyse de l’illusion transcendantale proposée par le penseur de Königsberg, et d’associer du même coup sa « première philosophie » à l’honorable tradition de la métaphysique allemande. Il devenait alors possible d’envisager l’évolution de la pensée du philosophe autrichien, en particulier l’abandon progressif du paradigme de l’analyse logique au profit d’une recherche « grammaticale » portant sur nos emplois effectifs du langage, à partir d’une reprise assez libre de l’idée kantienne de « connaissance transcendantale ».

Or, la légitimité d’une telle lecture ne va pas de soi, non seulement dans la mesure où Wittgenstein n’a jamais revendiqué de façon explicite une véritable filiation avec la pensée de Kant, mais surtout parce que les quelques auteurs auxquels il reconnait devoir une stimulation intellectuelle se sont pour la plupart montrés farouchement opposés à toute forme d’idéalisme. Bien sûr, les influences majeures de Frege, Russell, ou Moore peuvent à cet égard être tempérées par celles de Boltzmann, Hertz, Schopenhauer ou du sulfureux Weininger, qui assumèrent diversement l’héritage du criticisme, et l’idée de « conditions de possibilité » n’est d’ailleurs pas totalement étrangère aux réflexions du maître d’Iéna[2]. Pour autant, il s’agit plutôt là de traces variées de la pensée kantienne − dont était encore imprégnée la « Vienne de Wittgenstein » − que d’une reprise pure et simple de l’idéalisme transcendantal, et il importe de poser clairement la question de l’existence d’un rapport significatif entre la notion de « grammaire » chez l’auteur des Philosophische Untersuchungen et celle de « transcendantal » chez Kant.

Tel est l’objet principal du volume 8 des Cahiers de philosophie du langage. Issu d’un dialogue de plusieurs années entre Arley Ramos Moreno et Antonia Soulez – qu’expriment, outre un article de chacun des deux auteurs, la synthèse de leur échange publiée en appendice −, ce numéro contient des contributions de Peter Hacker, Anat Matar, Melika Ouelbani, Jérôme Letourneur, Ali Benmakhlouf, ainsi que la traduction inédite d’une conférence prononcée en 2010 par Hilary Putnam.

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Si plusieurs contributions du volume développent le problème général du rapport entre logique et grammaire, parfois au-delà du cadre de la pensée wittgensteinienne, la première partie de l’ouvrage rassemble quatre articles dont le contenu permet de clarifier le débat concernant la légitimité d’une lecture « transcendantale » de la méthode grammaticale développée par Wittgenstein à partir des années Trente. L’article de Peter Michael Stephan Hacker, « Kant et Wittgenstein. Le problème des arguments transcendantaux » (p. 17-44), pose la question de savoir si l’œuvre du philosophe viennois contient, ainsi qu’on le prétend de façon régulière, des raisonnements pouvant à proprement parler être qualifiés d’« arguments transcendantaux ». S’opposant à la force qu’exerce sur les esprits, aujourd’hui encore, la comparaison entre les deux penseurs − comparaison qu’il a lui-même encouragée il y a plus de quarante ans − l’auteur de Insight and Illusion: Wittgenstein on Philosophy and the Metaphysics of Experience (1972)[3] soutient qu’il n’y a en fait chez Wittgenstein nul argument transcendantal au sens kantien du terme. À la limite pourrait-on attribuer un caractère « transcendantal » à quelques raisonnements du Tractatus où sont en jeu les conditions de possibilité de la figuration symbolique des faits. Mais il ne saurait alors s’agir que d’une « forme édulcorée » ou d’une acception très « lâche » de l’idée d’argument transcendantal, qui n’associerait à une preuve de ce type ni l’interrogation sur la possibilité des jugements synthétiques a priori, ni le « Je pense » qui devrait pouvoir accompagner chaque représentation, ni le rapport confus qu’a chez Kant cette unité de l’aperception avec la conscience de soi empirique, ni le présupposé selon lequel connaître d’autres objets de conscience requiert une connaissance préalable de notre propre expérience subjective. Quant aux Recherches philosophiques, Peter Hacker soutient qu’elles ne contiennent pas même une forme édulcorée d’argument transcendantal, y compris dans les célèbres remarques de Wittgenstein à propos du mythe d’un « langage privé » ou du sens de l’expression « suivre une règle ».

Tel n’est pas le point de vue d’Arley Moreno (« La description grammaticale et sa fonction transcendantale », p. 45-74). Identifiant dans certains textes de Frege des ébauches d’une « conception de la fonction transcendantale », appliquée au langage, le professeur brésilien insiste sur la persistance de l’idée d’autonomie chez Wittgenstein – l’autonomie de la logique dans le Tractatus, puis de la grammaire dans les textes postérieurs – et affirme que cette idée exprime toujours « la présence de la fonction transcendantale » (p. 43). Il importe, selon la lecture d’Arley Moreno, de distinguer entre l’« idée du transcendantal » et les diverses applications de cette idée. Ainsi les entreprises kantiennes et wittgensteiniennes pourraient-elles constituer différentes « figures philosophiques de l’autonomie du sens », et le changement d’univers conceptuel – en particulier le passage du problème de la connaissance à celui de la nature du langage – ne ferait pas disparaître la tâche consistant à expliciter les fondements formels et a priori de l’objectivité. La quête d’une übersichtliche Darstellung dans les recherches post-tractariennes relèverait alors d’une mise en œuvre inédite de la réflexion transcendantale au travers du procès de description des possibilités et des impossibilités de sens, substituant aux formes pures de l’« unité de l’aperception » des « formes normatives et  a priori » qui résultent de l’emploi du langage. Malgré la dimension conventionnelle de la grammaire, sa description permettrait de mettre en évidence divers « espaces formels et a priori d’application des concepts » (p. 68).

Une telle interprétation transcendantale de la pensée post-tractarienne n’est envisageable, comme le remarque très justement Anat Matar (« Le transcendantal et le cas particulier », p. 73‑91), que parce qu’il est au fond essentiel aux écrits wittgensteiniens de « laisser place à des lectures ouvertes », c’est-à-dire de susciter dans l’esprit du lecteur un travail de clarification philosophique qui conduit à envisager sans cesse sous différents angles les remarques, exemples et expériences de pensée proposés par l’auteur. La comparaison entre le transcendantal kantien et l’idée wittgensteinienne de « grammaire » pourrait en ce sens être suggérée par le cheminement même des Philosophische Untersuchungen, où l’enquête grammaticale est introduite comme n’étant « pas dirigée sur les phénomènes, mais, pourrait-on dire, sur les ‘‘possibilités’’ des phénomènes » (§ 90). Cette présentation de la démarche des Recherches ne saurait pourtant la réduire à une forme de kantisme post‑frégéen. Bien au contraire, la notion de transcendantal participe des mécompréhensions relatives à l’usage des mots qu’entend prévenir le Wittgenstein de la maturité. « Si le grammatical est l’héritier du transcendantal, écrit la professeure de Tel-Aviv, ce n’est pas au sens où le premier est la version linguistique du second ; on ne peut, au contraire, commencer à penser au sein du cadre de la grammaire qu’une fois éliminé le transcendantal » (p. 79). Mais si la mise en œuvre de la méthode de Wittgenstein renverse le transcendantalisme kantien, elle n’en relève pas moins d’un projet de révolution en philosophie dont l’expression, du Tractatus aux Recherches, rappelle singulièrement les termes employés par l’auteur des trois Critiques au moment de redéfinir la nature et l’objet de la connaissance philosophique.

Cette proximité entre les manières dont les deux penseurs introduisent leurs novations méthodologiques respectives ne signifie nullement, remarque Antonia Soulez (« ‘‘Le grammatical au lieu du transcendantal’’. Le langage en conflit avec ‘‘notre exigence’’ », p. 93-126), que l’on puisse faire de Wittgenstein « un Kant linguisticisé », la portée philosophique que prend chez lui le langage provoquant des changements fondamentaux par rapport à l’héritage du criticisme. Si certaines remarques sur le statut des objets attestent la présence dans le Tractatus d’une interrogation en termes de « conditions de possibilité » (voir 2.0211 & sq.), la quête de l’essence de la proposition (plutôt que de la nature du jugement) allait peu à peu conduire son auteur à s’appuyer sur l’usage effectif des mots afin de combattre toute une série de préjugés philosophiques. Préjugés parmi lesquels figure notamment le mythe de la « possibilité logique », et donc le mirage, corrélatif, de l’interrogation sur les « conditions de possibilité » du monde ou de l’expérience. Dès lors, le concept d’a priori perd inéluctablement l’apparence sublime que pouvaient lui octroyer quelques remarques de jeunesse : il est, écrit Wittgenstein en 1931, « enraciné dans une culture ». La tonalité kantienne du Traité de 1921, associée à l’exigence d’un « ordre a priori de possibilités pour la déterminité du sens » (p. 96), disparaît avec la maturation progressive de la pensée wittgensteinienne. Selon Antonia Soulez, le dernier reliquat de transcendantalisme réside dans l’emploi jusqu’en 1930 de la métaphore du miroir par laquelle le Tractatus s’efforçait de qualifier l’indicible rapport du langage à la réalité. Or, cette image − dont la commentatrice souligne à bon droit l’importance pour la question du rapport de Wittgenstein à la réflexion transcendantale – ne renvoie pas tant à Kant qu’à l’influence qu’eut très tôt sur le philosophe autrichien la lecture du Monde comme volonté et représentation : « la fonction miroir est une variante spéculaire du transcendantalisme, qui doit davantage à Schopenhauer qu’à Kant » (p. 99). Aussi A. Soulez développe-t-elle, en interrogeant les origines schopenhaueriennes de la métaphore réflexive, des remarques stimulantes à propos de l’impact que devait avoir ce « paradigme du miroir » sur Wittgenstein jusqu’à ce que ce dernier abandonne définitivement toute forme de transcendantalisme au profit d’une pratique philosophique strictement descriptive.

La deuxième partie du volume laisse de côté la comparaison entre le « grammatical » wittgensteinien et la réflexion transcendantale pour s’attacher au problème plus général du rapport entre logique et grammaire. Comme le montre l’article de Melika Ouelbani (« Le sens comme respect des règles logiques et/ou grammaticales », p. 129-145), l’œuvre de Wittgenstein constitue un exemple privilégié de traduction philosophique du lien intime entre règles logiques et règles grammaticales. M. Ouelbani souligne la profonde continuité de la pensée de l’auteur en insistant sur le fait que le concept de règle, à l’instar de la majorité de ses concepts fondamentaux, est déjà présent dans le Tractatus et persiste dans les écrits ultérieurs. La notion de grammaire viendrait ainsi remplacer les références du Traité de 1921 au lien entre sens et usage ou à l’emploi logico-syntaxique des signes, la modification principale résidant alors dans la complexification de l’idée d’« usage correct » qu’occasionne l’approche nouvelle du langage en tant que « praxis institutionnelle » (p. 142).

Cette approche nouvelle donne notamment lieu à une critique de la « fixité », c’est-à-dire de l’image fallacieuse de la rationalité qui conduit à soutenir que la signification doit être fixe et que la « correction » peut être jugée à l’aune d’un inconditionné. Partant de l’interprétation que Warren Goldfarb a proposée de la notion d’air de famille dans les Recherches philosophiques (§§ 65-88), Jérôme Letourneur (« Pertinence, légitimité, justesse : Goldfarb et la critique de la fixité », p. 147‑155), s’interroge sur cette lecture en lui comparant deux autres acceptions de l’idée de « correction », celles de Kristof Nyiri (« Collective Thinking ») puis d’Aldwin Goldman (« Why Social Epistemology is Real Epistemology »).

La contribution d’Ali Benmakhlouf (« Logique et grammaire philosophique entre médiévaux et contemporains », p. 157-168) envisage la relation entre le travail du logicien et la nécessité d’une « grammaire philosophique » à la lumière d’une comparaison historique entre d’une part certains pères de la philosophie analytique contemporaine (Frege, Russell, Wittgenstein) et d’autre part les penseurs médiévaux arabes qui transmirent l’héritage aristotélicien. Sa perspective comparatiste le conduit à voir dans la grammaire philosophique « un projet commun aux médiévaux et aux contemporains » (p. 168). La démarche analytique évoquée par Russell dans ses conférences sur l’atomisme logique (1918), qui consiste à effectuer toute une série de distinctions logiques fondamentales à partir du langage ordinaire, serait en quelque sorte préfigurée par le travail des exégètes arabes d’Aristote à propos du statut de la copule (on sait qu’il n’existe en arabe nul équivalent de l’usage du verbe « être » comme copule), de la démarcation entre problèmes et prémisses, ou de la paronymie.

La troisième partie de ce numéro propose la traduction inédite par Pierre Fasula du texte d’une conférence d’Hilary Whitehall Putnam prononcée à Paris en mars 2010 : « Vers un réalisme moral raisonnable » (p. 169-188). Le philosophe américain y rassemble ses idées maîtresses à propos de la nature des jugements éthiques en vue de défendre une position « réaliste » ou « cognitiviste » en morale. Sa critique de la dichotomie faits/valeurs (dont les deux termes sont selon lui constamment enchevêtrés) le conduit à une interrogation sur la morale kantienne, sur l’« histoire culturelle » de l’éthique (notion qui, remarque-t-il, ne nous fait pas nécessairement sombrer dans le relativisme), puis sur le rapport entre impératifs hypothétiques et impératifs catégoriques.

Enfin, le lecteur trouvera en appendice (p. 187-197) un résumé du dialogue entre Arley Moreno et Antonia Soulez, dialogue qui – tout en témoignant de l’influence de la pensée de Gilles‑Gaston Granger sur les deux philosophes – offre un aperçu des questions que pose la tendance à tracer un itinéraire « transcendantal » dans le vaste paysage de descriptions grammaticales esquissé par Wittgenstein.

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Au regard de cette thématique majeure, les articles réunis dans ce volume apportent une contribution significative. On peut certes regretter qu’aucun d’entre eux ne prenne sérieusement en compte l’influence qu’eurent sur Wittgenstein les épistémologies « transcendantales » développées par les physiciens Ludwig Boltzmann et surtout Heinrich Hertz. L’introduction des Prinzipien der Mechanik, en particulier, fournit des pistes décisives pour comprendre comment l’héritage du transcendantalisme kantien a pu donner lieu à une interrogation sur les différents modes de figuration possibles d’un même contenu et donc sur la nécessité de dissoudre certaines questions philosophiques illégitimes par un travail de clarification « grammaticale » (ainsi Hertz compare-t-il sa propre représentation de la mécanique − en laquelle est éliminée toute référence à l’obscur concept newtonien de force − à une « grammaire systématique »[4]). On conviendra que ce numéro ne prétend pas à l’exhaustivité. Il contient en tout cas des argumentations rigoureuses ainsi que des perspectives originales qui enrichissent incontestablement l’interprétation de la pensée wittgensteinienne. Quiconque s’intéresse au problème récurrent que constitue la comparaison entre Kant et Wittgenstein, ou au rapport complexe entre logique et grammaire, tirera profit de sa lecture.



[1] Erik Stenius, Wittgenstein’s Tractatus. A Critical Exposition of its main Lines of Thought, Oxford, Blackwell, 1960.

[2] Ainsi Joëlle Proust appelait-elle « onto-transcendantalisme » l’attitude de Frege consistant à raisonner en termes de conditions de possibilité sans néanmoins supposer l’existence d’un sujet transcendantal. Voir J. Proust, Questions de forme. Logique et proposition analytique de Kant à Carnap, Paris, Fayard, 1986, p. 255.

 [3] P.M.S. Hacker, Insight and Illusion, Wittgenstein on Philosophy and the Metaphysics of Experience, Oxford, Clarendon Press, 1972.

 [4] H. Hertz, Die Prinzipien der Mechanik in neuem Zusammenhänge dargestellt, Leipzig, Johann Ambrosius Barth, 1894, p. 47. Texte disponible sur Internet aux adresses suivantes :

  1. soulez antonia says:

    Merci pour ce compte-rendu précis et intelligent. Antonia Soulez

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