Toujours des humains

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Par Armance Ageorges

II) Toujours des humains ?

définition de l’homme

On peut trouver deux principaux modes de définitions partant de propriétés essentielles et communes des êtres humains, le premier et le plus facile à étudier, se base sur une définition biologique de l’homo sapiens, le considérant comme :

« BIOL. Mammifère de l’ordre des Primates, seule espèce vivante des Hominidés, caractérisé par son cerveau volumineux, sa station verticale, ses mains préhensiles et par une intelligence douée de facultés d’abstraction, de généralisation, et capable d’engendrer le langage articulé. Dans l’homme et dans la plupart des mammifères». [1]

Cela permet de  catégoriser l’humanité en la séparant des autres espèces vivantes de la planète selon des critères physiques.

Un être humain est dans ce cas, une forme spécifique d’être vivant, née de parents de la même forme et capable de se reproduire avec un être de son espèce pour avoir une descendance de la même espèce (interfécondité).

Le deuxième mode de définition est culturel et social : un être humain serait le seul à posséder des caractères culturels spécifiques multiples : «  le rire, la boxe, la politique » [2], caricature Ruwen Ogien. Mais elle résume bien cette tendance à définir l’être humain comme celui qui, élevé avec d’autres êtres humains, développera des caractéristiques qu’on considèrera comme spécifiques à l’espèce. Ce qui a pour conséquence d’exclure par exemple certains handicapés mentaux, les bébés acéphales, etc. Ces caractéristiques sont très floues, mais liées en général à une sensibilité développée (émotivité, souffrance), à l’existence d’une intelligence qui prend le nom de raison ou de rationalité, et qui placerait l’humanité au dessus des autres espèces :

« De même, chez l’homme toutes les fonctions de l’animal se retrouvent, mais transformées. L’antique définition, répétée de siècle en siècle : C’est un animal raisonnable, ne doit donc pas être entendue comme si l’on disait que l’homme est un animal, plus la raison, mais en ce sens que l’homme est un animal transformé par la raison. »[3]

C’est une logique qui pousse, de par sa nature, à créer des sous humanités, qui incluent ou excluent de la morale des individus à partir de caractéristiques intellectualistes. Ces césures sont dangereuses et montrent qu’il existe un fort risque que l’humanité se scinde lorsque certains seront modifiés et l’autre pas.

C’est la grande peur associée aux cyborgs : l’idée que l’humanité se scinde entre des gens aux capacités trop hétérogènes, et qu’une partie de l’humanité asservisse l’autre.

Un être humain est avant tout quelqu’un qui naît humain, de la rencontre de gamètes masculine et féminine d’individus de la même espèce.

Pour que le cyborg soit humain, il suffirait qu’il naisse de parents humains. Examinons ce simple prédicat « naître ». Aujourd’hui les enfants naissent, sortent de l’utérus maternel et sont issus d’une fécondation, c’est toujours le cas. Mais prenons par exemple le cas des débats sur l’humanité, l’avortement et l’Ectogénèse (croissance en utérus artificiel), qu’on voit se profiler à l’horizon des techniques déployées pour la survie des grands prématurés. Le problème de la filiation se pose : pour certains opposants à l’avortement, l’humain est présent dès fécondation : l’agglomérat de cellule blastocytaires à peine plus grosses qu’une paramécie. La limite légale de l’avortement nous montre également à partir de quel stade supprimer un fœtus relèvera du meurtre, et donc à partir de quand on considère le fœtus comme une personne[4]. Est-ce  à l’aide de cette limite arbitraire qu’on considèrera l’être comme humain ?

Finalement, le cyborg pourrait être dit humain non plus à la fécondation, mais après avoir été porté puis sorti d’une mère humaine. Cet argument discutable est à imputer à certains opposants à l’Ectogénèse qui sont cités par Philippe Descamps dans L’utérus, la technique et l’amour.

« Des bébés nés sans ombilic qui n’ont pas connu de délivrance feront-ils des humains comme les autres ? » [5]

En bref, est-ce que l’enfant né sans filiation, traduite ici par le cordon ombilical, sera humain ou autre chose ? Descamps récuse cette hypothèse : le lien générationnel ne disparaît pas avec une naissance « artificielle ». Philippe Descamps ajoute non seulement que ce symbole existera par son utilité (le cordon ombilical est la meilleure manière de nourrir un fœtus), dans les utérus artificiels, mais également que ce n’est pas ça qui fera ou non un enfant humain. De plus, les bébés nés sans délivrance existent et ne sont pas différents des autres. Lorsqu’ils naissent par césarienne on ne remet pas en doute leur appartenance à l’humanité.

On pourrait argumenter que cela supprimerait, au même titre que le clonage, l’idée d’une humanité par augmentation du potentiel de différenciation des individus (la fécondation implique la diversité, le brassage génétique) : l’identité serait donc comprise comme combat contre l’uniformité formelle. Les enfants nés par ectogénèse seraient plus ressemblants (nourris par les mêmes nutriments, n’ayant pas la variété des expériences intra-utérines). Mais chaque individu humain cloné ou pas serait de toute manière rendu unique par son expérience du monde. Cet argument ne tient donc pas.

Le meilleur des mondes nous montre que vers 1931 on considérait déjà toute l’importance de ce lien entre l’enfant et sa matrice, chaque classe d’humains étant conditionnée par ses nutriments avant la sortie de l’incubateur. Cependant, même ceux issus de la classe la plus inférieure, ceux dont l’intelligence est la plus basse, sont toujours des humains (considérés comme des enfants, ou des handicapés mentaux, écrit Aldous Huxley). Ainsi s’il fallait seulement que le cyborg soit né de parents humains pour être humain, cela ne semblerait pas suffire.

Même si cela semble l’une des caractéristiques principales de la notion d’espèce, l’interfécondité dont nous avons parlé implique aussi que l’individu soit capable de générer des individus de son espèce : en bref, de se reproduire.

L’aptitude à se reproduire introduit également le statut discutable des acéphales au corps parfaitement formé ou des comas dépassés, de gens qui peuvent fonctionnellement se reproduire (même si de manière assistée) mais qui n’ont pas ou plus de fonctions cérébrales. Seraient-ils plus humains que des individus intellectuellement valides mais stériles ? Qu’en est-il alors du statut de ces individus ? Doivent-ils être exclus de l’espèce ? Cela parait peu défendable. Mais, on pourrait remplacer, par exemple cette capacité à la reproduction, par une capacité à l’élevage/éducation, par le biais de l’adoption. Mais cette faculté rejoint plus la culture que l’idée d’une espèce, les serpents sont une espèce et n’assurent pas la survie de leurs petits.

L’humanité serait-elle donc transmissible par l’apprentissage ? S’agirait-il de qualités acquises petit à petit, par un organisme ayant la capacité de les acquérir ? De cette manière un cyborg est humain s’il est considéré par les autres comme tel.  Mais un ordinateur aussi !

Le test de Turing, l’un des pères de l’informatique moderne, vise à évaluer ce phénomène. Considérant qu’une intelligence artificielle est appelée à devenir mimétique et complexe, il a établi les paramètres d’une expérience visant à savoir si l’on considère ou non une intelligence comme humaine quelle que soit sa forme. Ainsi le cyborg est humain, si, passant le test, ses pairs le jugent humain.

Le roman de science fiction d’Anne Mac Caffrey, le vaisseau qui chantait[6], parle de ce problème. L’héroïne est un vaisseau-cyborg. Non viable à la naissance, mais son cerveau étant bien formé, ses parents la confient aux « mondes centraux », entreprise qui créée des vaisseaux spatiaux. On associe ses terminaisons nerveuses à des extensions mécaniques. Elle bouge des pinces au lieu de mains, des roues au lieu de pieds, pour finalement devenir un vaisseau spatial dont elle commande chaque parcelle comme nous nos membres. Sa seule caractéristique est d’être née de parents qu’elle ne connaîtra jamais. Mais le contact de ses éducateurs, de ses partenaires humains, lui fera découvrir les gammes d’émotions humaines, comme l’amour ou le désespoir. Helva devient réellement humaine lorsque son partenaire la considérant comme humaine, finit par tomber amoureux d’elle sans jamais voir son corps.

L’idée de « ce qui est humain » ne désigne pas, ici, réellement une espèce, mais une reconnaissance comme membre d’une communauté. Ainsi être humain, ce serait se comporter en humain, vivre en humain et être intégré parmi eux, être reconnu comme tel.

De cette manière les cyborgs sont assimilés à l’humanité par acceptation des humains. Ainsi ce sera la reconnaissance du cyborg comme humain qui les maintiendra dans l’humanité ou non.

Ce maintien dans la sphère humaine est en grande partie dû à l’apparence, à la forme.  C’est pourquoi Helva doit subir de nombreuses épreuves avant qu’on la reconnaisse comme faisant partie des humains, car elle n’a pas de corps visible : elle est un vaisseau. Son humanité se traduit par sa lubie, le chant, qui est source de moquerie et de mépris. Comment quelque chose d’aussi différent de l’Homme peut-il chanter ?[7]

Pendant des années certaines personnes à l’apparence particulière ont été exclues et montrées dans les foires. On s’interrogeait même sur le fait qu’elles aient ou non une âme. Cela parait s’estomper de nos jours, mais, dans ce cas, pourquoi le test de Turing implique-t-il de ne pas voir son interlocuteur ? Parce que nous ne sommes pas prêts à accepter de manière objective qu’une intelligence et une manière d’exprimer des émotions de type humain puissent appartenir à une personne qui ne nous ressemble pas, à laquelle nous ne pouvons nous identifier.

Revenons à l’idée qu’un homme se fasse greffer un troisième bras, au lieu de remplacer un bras existant. Il rompt la structure physique de l’espèce humaine, celle des primates.

Finalement surgit le problème des androïdes[8]. Ils seraient alors plus humains que, par exemple, un cerveau transféré dans un ordinateur, sans corps physique. L’androïde serait plus humain que le cerveau, qui pourtant aurait compté une expérience biologique en tant qu’être humain vivant. L’humanité dans ce cas semble être une qualité qui pourrait se perdre ou s’acquérir.

C’est dans cette optique, que Céline Fontaine clôt son livre L’empire cybernétique : « afin qu’on puisse toujours rester humains », c’est-à-dire que les modifications technologiques ne doivent pas entamer l’humanité. Le cyborg doit avant tout rester humain.

Nous pouvons également nous demander si dépasser les limites de la souffrance et de la mort ne serait pas déshumanisant. En effet la mort traduit la finitude, qui motive notre désir d’absolu. Se passer de la mort et de la souffrance, dépasser la mort ce serait nuire à la nature humaine. Cependant tous les animaux meurent, cela ne ressort pas d’une exception humaine. Y a-t-il une manière de mourir en être humain ? Peut-être dans le choix ou non de mourir avant le terme « naturel ou accidentel » de sa vie. Mais devenir cyborg ne supprime pas la mort, il permet de la repousser indéfiniment, de la choisir, et qu’elle ne soit jamais imposée. Ce serait alors  la fin du déterminisme de la nature au profit d’un déterminisme choisi, d’une autonomie optimale.

Nous avons vu que l’humanité d’un cyborg ne résiderait pas dans un stade de développement précis, conception, naissance, mort, ni réellement dans une forme ou dans une culture, mais se tapit dans un ensemble flou. Dans ce cas pourquoi « toujours rester humains » ? Caresser dans le sens du poil une idée d’humanité supérieure et idéale, gomme toutes les évolutions bénéfiques du dépassement de cet état. Qu’est-ce qui pose et au nom de quel droit, le primat de l’humanité sur le reste du vivant et des créatures intelligentes ? La raison ? La morale ?

Le cyborg, par son état composite n’est plus humain de la manière dont un dauphin est différent de l’espèce humaine. Bien sûr, on pourrait penser une série de règles formelles, fondées afin que l’individu se sente parfaitement inclus avant et après sa modification, dans la communauté humaine : il suffirait de garder une forme proche, limiter les modifications, laisser des organes génitaux, interdire des modifications avant un certain âge… Il n’en demeure qu’un cyborg – suivant un certain nombre de lois de développement du progrès technique, comme la loi de Moore[9] – sera ce que son désir et les limites techniques lui permettent d’être. Une augmentation constante des possibilités techniques lui permet de se voir multiplier ses possibilités de choix.

Plan de la démarche :

Introduction

I – Utopies et cyborgs : où en-est-on ?

II – Toujours des humains ?

III – Une nouvelle espèce ?

Conclusion & Bibliographie


[1] Article Homme, in Trésor de la langue française informatisé (TLFI), 2008, citant Cuvier, Anatomie. comparée., t. 2, 1805, p. 386

[2] Ogien Ruwen, L’éthique aujourd’hui, Gallimard, paris, pp 69-70.

[3] article « Homme », in TLFI, citant Leroux, P., Humanité, t. 1, 1840, p. 111.

[4] Singer Peter, « chapitre 4 » in Questions d’éthique pratique

[5] Descamps Philippe, L’utérus la technique et l’amour, Puf, Paris, 2008, p.6

[6] Mac Caffrey, Anne, le vaisseau qui chantait, Pocket, Paris, 2000

[7] Dans la société du livre, les vaisseaux-cyborgs sont particulièrement utiles et intégrés. Mais ils sont également traités en objets, sans qu’on tienne compte de leurs sentiments, par exemple. Leur corps mécanique est un outil au service des mondes centraux, il sert à véhiculer des hommes, des biens… et on le leur fait savoir.

[8] Robots ayant apparence humaine

[9] En 1965, cette loi a été exprimée dans « Electronics Magazine » par Gordon Moore, un des fondateurs d’Intel. Elle était brute au départ : constatant que la complexité des semi-conducteurs proposés en entrée de gamme doublait tous les dix-huit mois à coût constant depuis 1959, date de leur invention, il postulait la poursuite de cette croissance. Cette augmentation exponentielle fut rapidement nommée Loi de Moore et a été ajustée par la suite.

En 1975, Moore réévalue sa prédiction : ce sont seulement le nombre de transistors des microprocesseurs (et non plus de simples circuits intégrés moins complexes car formés de composants indépendants) sur une puce de silicium qui doubleront tous les deux ans. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une loi physique mais juste d’une extrapolation empirique, entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année. La prédiction s’est donc révélée exacte. En conséquence, les machines électroniques sont devenues de moins en moins coûteuses et de plus en plus puissantes.

Une version commune, variable et sans lien avec les énoncés réels de Moore est: « quelque chose » double tous les dix-huit mois, cette chose étant « la puissance », « la capacité », « la vitesse » et bien d’autres variantes mais très rarement la densité des transistors sur une puce. Ces pseudo « lois de Moore » sont celles le plus souvent diffusées, car elles fleurissent dans des publications grand public et sur de nombreux sites Internet. Ces extrapolations montrent surtout cette augmentation extraordinaire des techniques et de leurs applications est visible et ralentit peu, alors que la prédiction de Moore s’avère juste, au moins jusqu’à ce que les nano technologies entrent en ligne de compte lorsque nous ne pourrons plus miniaturiser les composants, vers 2015.


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