Recension — Perception et apparition du monde
Jessica Lombard est docteure en philosophie et diplômée de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Actuellement enseignante-chercheuse contractuelle à l’université Côte d’Azur (CRHI) et chercheuse associée à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (IHPST), elle est spécialisée en philosophie de la technique et des sciences, anthropologie philosophique et phénoménologie. Ses recherches explorent la question de la technique et de l’objet technique, notamment à travers leur influence sur la condition et l’évolution de l’humain et de ses dispositions ontologiques et anthropologiques.
Perception et apparition du monde, Gunnar Declerck, Éditions Mimesis, coll. Philosophie, Paris, 2024.
L’ouvrage est disponible ici.
Un entretien avec l’auteur, disponible ici, accompagne cette recension.
L’ouvrage Perception et apparition du monde de Gunnar Declerck est d’abord et avant tout à contextualiser dans le cadre d’une phénoménologie qui ne cesse de penser l’enjeu de sa propre méthode philosophique. L’ouvrage se compose d’un avant-propos suivi de six chapitres, qui adoptent une structure aphoristique sous forme de points successifs. Dès l’avant-propos, l’auteur précise son opposition à une certaine manière dominante d’étudier la perception en phénoménologie, qu’il juge « écrasante – sinon despotique » (p. 11), à savoir le fait de penser la perception comme un type d’expérience. Cela implique qu’elle est constituée par rapport à un sujet, un « à qui » du phénomène. Pour l’auteur, il s’agit alors d’interroger les fondements de la théorie de la connaissance, en dépassant une forme d’épistémologie de la perception, habituellement constituée comme un rapport du sujet percevant à l’objet perçu. Son objet de recherche sera donc l’apparition du phénomène, ou le dévoilement du phénomène apparaissant.
1. Dépasser la disparition du phénomène apparaissant
Dans Perception et apparition du monde, Gunnar Declerck défend la position suivant laquelle la phénoménologie, dont toute la démarche méthodologique repose précisément sur une attention au phénomène de perception lui-même et à ce que la perception recouvre et dévoile, entretient pourtant le risque de mécomprendre la structure transcendantale de la perception. Selon lui, dans l’exercice de perception, le phénomène (ou « ces choses qui tournent vers moi leur face visible » (p. 12)) est habituellement « structuré selon une perspective qui implique un pôle d’expérience, qui obéit à une mise en scène “égocentrée” » (p. 12). En critiquant cette captation du phénomène par le sujet, Declerck prolonge la critique husserlienne de l’objectivisme, et poursuit la pensée de Wilhelm Schapp selon laquelle l’humain n’est plus un observateur neutre : il est « empêtré » [1] (verstrickt) (p. 19) dans le réseau de relations qui constituent son inscription dans le monde. Dès lors, l’auteur s’inscrit dans la lignée de la critique heideggérienne de la réduction transcendantale. Pour Declerck, comme pour Heidegger, la réduction transcendantale, considérée comme l’exercice de pensée qui permet de prétendre que l’existence du monde est contingente, est inenvisageable. Il y a une préexistence du monde vers lequel porte la perception. Le monde est d’abord là ou, comme Declerck l’affirme « [le monde] apparaît sans apparaître à personne » (p. 11). Il faut donc poser la question du statut du monde dans le phénomène d’apparition des étants.
Ce débat complexe et largement entamé en phénoménologie se révèle d’importance à l’extérieur même de ce champ. D’une part, il permet de dépasser l’illusion selon laquelle la notion d’expérience offrirait « une description neutre et donc impartiale du phénomène perceptif » (p. 13). D’autre part, il nous rappelle que la syntaxe des verbes de perception (tels que sentir, voir, toucher, etc.), que Declerck nomme « la syntaxe transitive directe » (p. 13), risque d’invisibiliser tout phénomène en le réduisant à un objet perçu par un sujet. Or, c’est dans la réponse accordée à ces enjeux que réside l’originalité de la démarche de Gunnar Declerck. Pour lui, la fonction perceptive doit être pensée d’une façon que l’on peut « en première approximation, qualifier de narrative ou de dramaturgique » (p. 17). Cette analyse conduit l’auteur à penser la perception comme un processus de mise en situation, et non plus comme une simple représentation : « ce qui apparaît n’est plus le monde comme matière ou comme ensemble d’objets, mais une situation » (p. 18). En un mot, le « rôle » (p. 31) du sujet est d’assumer la « fonction présentative » (p. 19) du monde – et non re-présentative, pourrions-nous dire. Cette conception s’éloigne d’une approche substantialiste ou objectivante du phénomène pour en révéler son caractère dynamique et relationnel. Ce que nous percevons n’est pas l’objet d’une perception, mais une situation au sein de laquelle le monde nous apparaît.
2. Le résultat d’une situation
L’ouvrage de Gunnar Declerck s’ouvre sur deux chapitres explicitant ces enjeux fondamentaux. Le premier chapitre remet en question le statut du sujet percevant au sein du phénomène perceptif tel qu’il est habituellement compris – en philosophie mais également au quotidien. Declerck y affirme que le sujet « n’a aucun privilège transcendantal dans la perception du monde » (p. 29) et qu’il est donc erroné de lui subordonner l’étude du monde en tant que phénomène, ainsi que l’analyse des phénomènes portés par le monde. L’auteur met ainsi en lumière la tendance générale à concevoir les phénomènes ou bien comme des événements indépendants et externes au sujet, ou bien comme des événements arrivants au sujet, et donc la tendance à les réduire au fait d’être perçus, à distance ou avec proximité.
Toutefois, cela ne signifie pas pour autant l’évacuation pure et simple du sujet, car celui-ci joue activement « un rôle dans l’organisation du phénomène perceptif » (p. 31). Dès lors, bien que le rôle du sujet implique la préexistence de la scène du monde, indépendamment de l’acte perceptif, Declerck avance l’hypothèse que le sujet situe et organise la situation qui lui apparaît. Ainsi, « la perception soutient l’apparition du monde » (p. 31). Autrement dit, le monde n’apparaît pas parce que le sujet le perçoit ; au contraire, la perception contribue à situer l’apparition du monde. Le monde existe indépendamment du sujet, mais son apparition est soutenue, c’est-à-dire présenciée par le mouvement de perception. Tout en suivant la tentative de dépassement du subjectivisme que l’on retrouve chez Heidegger et Patočka, Declerck propose ici une distinction importante, notamment vis-à-vis de l’idée heideggérienne du Dasein comme « configurateur de monde » [2] : Declerck développe une pensée où le sujet est un élément parmi d’autres au sein d’une situation perceptive, et non son principe organisateur. « Je n’ouvre pas le monde, je ne suis pas ce en vertu de quoi il apparaît […]. Je suis, en tant qu’apparaissant, un résultat de l’opération de présentation perceptive » (p. 31).
Le deuxième chapitre se présente comme une tentative de dépassement de ce subjectivisme, qui amène un dialogue plus précisément phénoménologique. L’auteur y approfondit la critique de la perception en s’attaquant cette fois à la centralité de la notion de vécu en phénoménologie. Declerck rappelle (p. 67) que l’équivalence entre phénomène et vécu du phénomène est une idée fondatrice de la phénoménologie husserlienne. Cependant, il cherche à dépasser l’importance du vécu dans l’apparition du phénomène, excepté en tant que fonction narrative du sujet percevant. Declerck suit ici l’intuition heideggérienne selon laquelle le phénomène est « quelque chose qui, comparé à ce qui d’abord et la plupart du temps se montre, est à couvert en retrait » [3]. En somme l’importance donnée au vécu masque ce qui apparaît à travers lui. Il ne révèle pas directement le phénomène, mais le recouvre d’une autre strate phénoménale, empêchant ainsi d’accéder à la structure véritable de l’apparition : « orienter la phénoménologie sur l’analyse de l’expérience vécue empêche de saisir la structure – la syntaxe – de l’apparition perceptive » (p. 73). Selon Declerck, l’assujettissement du phénomène ne réside pas seulement dans la distinction commune sujet-objet, mais aussi dans l’histoire même de la phénoménologie et son insistance sur l’expérience vécue comme condition première du phénomène. Il s’agit donc pour l’auteur de replacer le sujet en-dedans de l’apparition du monde elle-même, et non comme structure externe. Plus précisément, la participation du sujet percevant à cette situation s’insère dans un triptyque phénoménologique structuré autour du où, du quand et du quoi.
Les chapitres suivants sont par conséquent construits selon une structure tripartite, le où, le quand et le quoi, à laquelle s’ajoute un quatrième élément, formant ainsi une quadripartition qui intègre une dimension essentielle : le qui (p. 33). Bien que cette organisation suive une certaine logique rédactionnelle, elle n’implique pas de division ontologique dans le phénomène de perception (et d’apparition ou de situation du monde) lui-même.
Le où, pris comme détermination de la situation, est indissociable du quand : l’un ne prend pas sans l’autre. […] Cet enchâssement biographique n’est pas un complément occasionnel qui viendrait se surajouter au phénomène de lieu, mais un caractère irréductible de son mode d’apparition [4].
3. Une narration de la dramaturgie du monde
Le troisième chapitre commence donc par aborder la spatialité de la situation et du phénomène d’apparition, c’est-à-dire là où ça a lieu (où). En reprenant dans son ouvrage le langage de la dramaturgie et de la cinématographie, comme les concepts de contrechamps (p. 195), de hors-champ (p. 45) ou encore de perspective (p. 12), Declerck interroge le passage de la situation phénoménale du monde à la mise en perspective et mise en scène de l’action, c’est-à-dire la manière dont cette situation se concrétise et se donne dans l’espace.
Tout apparaissant – peu importe la nature du véhicule qui l’expose – s’inscrit dans un champ spatial où il possède des “coordonnées” : qu’il s’agisse d’une “chose” ou d’un “évènement”, il se présente comme étant ou ayant lieu quelque part, ou comme provenant de quelque part s’il s’agit d’un son [5].
Comme précisé auparavant, en affirmant que « c’est d’abord que le sujet appartient lui-même à ce monde qui à tout instant apparait », (p. 11) l’auteur s’inscrit dans le prolongement de l’analytique existentiale de Heidegger et, plus largement, dans sa critique de la réduction transcendantale. À ses yeux, il est impossible de suspendre la réalité du monde : celui-ci est toujours déjà là, donné, sans que l’on puisse en faire abstraction. En réfutant l’idée d’un monde conditionné par un sujet transcendantal, le véritable enjeu devient alors la compréhension du statut, toujours préalable, du monde dans l’apparition. Declerck souligne ainsi que le monde n’est pas un objet parmi d’autres, mais le cadre fondamental dans lequel toute apparition est possible : « c’est en vertu de cette articulation que le lieu et tout ce qui se présente comme un environnement, s’ordonne tout autour de nous » (p. 199).
Le quatrième chapitre vise à compléter cette réflexion, en discutant les modalités temporelles de la situation dans laquelle le sujet est pris et mis en scène, c’est-à-dire quand ça a lieu (quand). Ici, Declerck approfondit la relation entre la temporalité et sa scénarisation par le phénomène de perception. « Le credo d’une approche narrative est que cette articulation procède d’une opération de mise en récit. C’est en poursuivant une histoire commencée qui va vers sa suite que la situation en vient à s’articuler temporellement » (p. 231). Dans cette perspective, Declerck reprend l’idée d’une ouverture du monde qui précède toute mise en relation du sujet, mais met davantage l’accent sur le rôle de la perception comme structuration active de cette ouverture à travers un processus de mise en scène. Il ne s’agit pas simplement pour la perception de révéler un monde déjà là, mais bien de construire un récit, une histoire perceptive qui donne forme et intelligibilité à notre rapport au réel. Cette « situation » (p. 18) n’équivaut donc ni « l’ouvertude » [6] (Erschlossenheit) ni le caractère « historial » (Geschichtlich) du Dasein heideggérien. Il ne s’agit pas d’une ouverture ontologique, qui révélerait l’être en tant que tel, mais d’une mise en perception ontique, c’est-à-dire d’un espace où les phénomènes se donnent dans leur inscription situationnelle. Cette pensée trouve son point d’orgue dans l’idée que la perception fait apparaître le monde à travers une situation concrète, une « histoire » (p. 19). À cet égard, Declerck s’inscrit par ailleurs explicitement dans la lignée des travaux de Goffman et de Ricœur.
Le cinquième chapitre explore l’événement et la mise en intrigue de cette histoire, soit ce qui a lieu (quoi). Selon Declerck, la fonction perceptive elle-même implique et est « régie par » (p. 275) une fonction narrative : « Dans toute situation, quelque chose a lieu. Ce qui a lieu s’organise sur le mode du récit » (p. 275). Declerck interroge donc la distinction traditionnelle entre perception et mise en récit. Lorsqu’il écrit que « charger la perception de raconter cette histoire – plutôt que d’en déléguer la responsabilité au récit et au langage –, c’est à mon sens donner à la phénoménologie l’opportunité d’en revenir enfin à ce qui nous est le plus proche » (p. 19), il suggère que la perception est déjà un acte de mise en récit. Contrairement à une approche esthétique qui analyserait le récit en termes d’expression littéraire ou artistique, il défend une approche proprement phénoménologique : la perception situe et raconte une situation avant même toute intervention du langage formel. En conséquence, c’est l’art, l’esthétique et la littérature qui empruntent à la perception, et donc au processus phénoménologique de mise en récit d’une situation qui apparait. Pour l’auteur, la mise en récit de la situation advenant est d’abord indépendante de toute forme discursive.
Tout ce qui arrive intègre une trame narrative, vient alimenter une histoire. Le raconter, je le puis toujours. Mais uniquement parce que sa manifestation implique déjà un genre de narration, est travaillée par une scénarisation pour ainsi dire immanente [7].
Or, si les phénomènes font l’objet d’une mise en récit indépendante de la performance narrative, c’est parce que la perception advient à un qui.
Le sixième chapitre traite par conséquent de la présence de ce qui est là (qui) et à qui la situation advient. À travers cette réflexion sur le qui, l’auteur ne revient pas au concept classique de sujet, mais propose une manière d’en préserver ce qu’il y avait de fécond dans la tradition de la subjectivité. Ce choix, loin de contredire sa volonté de dépasser l’approche du sujet, permet au contraire d’en reconduire l’intuition centrale – celle de la participation incarnée au monde – sans reconduire la figure du sujet en tant que fondement ou origine de l’apparition du monde. Plus précisément, le qui participe au quoi de l’apparition : le sujet ne transcende pas la situation perceptive, mais il y prend part en tant qu’élément inscrit dans un espace, un temps et un évènement (ou une histoire) déterminés. Declerck interroge donc le mode de présence perceptive, et plus spécifiquement la fonction narrative des apparaissants, c’est-à-dire le rôle joué par les entités dans la structuration de la situation. Cette approche le conduit à concevoir le sujet percevant comme le « “qui” de la situation […]. C’est là son mode de participation » (p. 32). C’est au sein de la perception, et donc du fait qu’il participe de la situation, que se joue ce rôle d’apparaissant et que se produit la présence. « C’est en intégrant la situation que les êtres sont rendus présents, qu’ils articulent leur présence » (p. 335). Dès lors, « apparaitre comme étant là, dans la perception […], c’est eo ipso apparaitre comme étant là » (p. 347). Puisque « le sujet n’est plus un pôle d’expérience face auquel le monde apparaît, mais un personnage sur la scène du monde » (p. 18), la perception n’induit plus un rapport duel sujet-objet, mais un monde perçu comme une situation, et où le sujet percevant se fait le « résultat » (p. 31) de cette interaction. L’auteur critique ici les « philosophies de l’expérience » (p. 12) qui font du sujet percevant un paradoxe ; prétendre que le monde lui apparait, c’est faire du sujet un objet qui ne peut pas participer du monde, puisqu’il en est détaché dans l’exercice même de la perception. Pour l’auteur, la fonction perceptive ne recouvre pas le phénomène du sujet qui le perçoit, mais articule le phénomène et l’histoire qu’il porte. « Le sujet fait partie des apparaissants » (p. 389), il est un résultat de l’articulation entre une situation et la fonction perceptive à laquelle cette situation apparait. Cette situation, cette mise en présence de l’apparaitre du monde à travers le rôle du sujet, n’est plus un ajout extérieur à la perception, mais un mode de présentation, d’apparition et de disparition du monde lui-même.
À ce titre, sans prétendre se structurer autour de cet enjeu, l’analyse de Gunnar Declerck recoupe la question de la possibilité (ou de l’impossibilité) d’une naturalisation de l’intentionnalité, à laquelle le philosophe Hans Blumenberg répondait fondamentalement que « l’intentionnalité, comme déterminabilité de la conscience qui lui ménage sa capacité à avoir des objets, peut être fondée de façon suffisante sur un fondement anthropologique » [8]. L’originalité et l’importance de la démarche de l’auteur résident peut-être précisément dans cette tentative de structurer la perception au-delà de son fondement anthropologique, dans une perspective non naturaliste qui nous invite à repenser l’impact de ces enjeux au-delà du champ même de la philosophie.
Références
[1] Wilhelm Schapp, In Geschichten verstrickt. Zum Sein von Mensch und Ding, Meiner, Hamburg, 1953.
[2] Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique : monde-finitude-solitude, tr. fr. par Daniel Panis, Gallimard, coll. NRF, Paris, 1992, p. 265, §42.
[3] Martin Heidegger, Être et Temps, Gallimard, Paris, 1986, §7.C. Traduction issue de Philippe Arjakovsky, François Fédier, et Hadrien France-Lanord, Le Dictionnaire Martin Heidegger – Vocabulaire polyphonique de sa pensée, Les Éditions du Cerf, coll. Dictionnaires, Paris, 2013, p. 1017.
[4] Gunnar Declerck, Perception et apparition du monde, Mimésis, coll. Philosophie, Paris, 2024, p. 141.
[5] Ibid., p. 198.
[6] Martin Heidegger, Être et Temps, tr. fr. par François Vézin, Gallimard, Paris, 1986, p. 117.
[7] Gunnar Declerck, op. cit., p. 279.
[8] Hans Blumenberg, Zu den Sachen und zurück, Francfort/Main, 2002, p. 132, cité dans Jean-Claude Monod, « “L’Interdit anthropologique” chez Husserl et Heidegger et sa transgression par Blumenberg », Revue germanique internationale 10, 2009, p. 225, https://doi.org/10.4000/rgi.336.






