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Appel à contributions – Les bornes de l’enfance : entre universalité et relativité culturelle

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Appel à contributions

Les bornes de l’enfance : entre universalité et relativité culturelle

Revue Implications philosophiques

L’enfance fait partie de la condition naturelle de l’espèce humaine : avant d’être adulte, il faut avoir été enfant. S’il est difficile de douter de l’universalité de cette proposition, la variabilité historique et sociale de la catégorie d’enfance est considérable. Les travaux de Philippe Ariès (1975) ou de Jean-Noël Luc (1989) sur l’évolution historique des âges de la vie montrent à quel point cette catégorie n’a cessé d’évoluer (distinction mouvante entre « première enfance » et « seconde enfance » ; émergence progressive d’un âge de la vie autonome – l’adolescence – qui était initialement une partie de l’enfance). Le travail de Jacqueline Rabain (1994) sur la prise en charge des enfants Wolofs permet de relever les différences considérables pouvant exister d’une société à une autre. Dans notre société également, la question de la délimitation des bornes de l’enfance questionne, ne serait-ce que sur un plan juridique (que ce soit à partir de celle de l’âge de la majorité, ou à partir du moment où l’interruption volontaire de grossesse n’est plus autorisée).

Ces mises en perspectives, qui conduisent à penser l’enfance comme le résultat d’une reconstruction sociale du développement naturel de l’homme, ouvre sur la possibilité que celui que l’on considère ici comme enfant ne le soit pas dans des coordonnées sociohistoriques ou anthropologiques différentes. Réfléchir sur cette situation à partir de la question des bornes de l’enfance est une façon d’interroger la catégorie d’enfance aux endroits où celle-ci est la plus problématique. Elle ouvre notamment à la possibilité de réfléchir sur les risques liés au fait de cesser de traiter, trop tôt ou trop tard, un individu comme un enfant.

Si les travaux anthropologiques et historiques relativisent la nature de l’enfant que les psychologues avaient cru pouvoir décrire (Piaget, 2000 ; Wallon, 2015), il n’en demeure pas moins que dans toutes les sociétés il y a de l’enfance. Qu’est-ce qui n’est pas mûr dans le petit d’Homme ? L’étymologie latine (infans) – suggère que la marque de l’enfance est la privation de la parole. Pourtant, les enfants savent parler bien avant d’entrer dans le monde adulte, alors comment faut-il comprendre cette privation ? Pourrait-elle, par exemple, signifier que, tant que l’enfant est enfant, il n’a pas le statut d’interlocuteur véritable de l’adulte ? Dans une autre perspective, faut-il voir, dans la conception de l’humain comme être inachevé, une idéologie au service de la domination des générations passées sur les nouvelles (Audidière & Janvier 2022) ? Cette dernière proposition nous invite à nous demander si nous pouvons nous passer de la catégorie d’enfance pour comprendre le fonctionnement de l’être humain. Sinon, qu’est-ce qui échappe à l’enfance et qu’est-ce qui se joue dans la sortie de cet âge de la vie ?

Par ailleurs, la variabilité sociale des définitions de l’enfance ne doit pas nécessairement déboucher sur un relativisme culturel. En ce sens, les contributeurs sont encouragés à questionner la possibilité de dégager, sous les variations, des invariants ouvrant sur la possibilité de mieux saisir ce qu’il pourrait y avoir d’universel dans l’enfance. Dans une perspective affirmant la continuité de la philosophie contemporaine avec les sciences sociales (Karsenti, 2013), on peut aussi chercher à dépasser le point de vue relativiste en élaborant des concepts comparatifs de l’enfance (Lemieux, 2019) qui, sans nécessairement prétendre décrire ce que l’enfant est universellement, permettent tout de même de comparer des définitions sociales de l’enfance qui, à première vue, pouvaient sembler incommensurables.

Cet appel à contributions invite les auteurs à réfléchir sur la question des bornes de l’enfance d’un point de vue philosophique, mais aussi, sous réserve qu’elle intègre une dimension conceptuelle (c’est-à-dire qu’elle implique une réflexion sur les catégories intellectuelles mobilisées dans la littérature consacrée à l’enfance, ou un travail d’élaboration de nouvelles catégories permettant d’offrir une perspective différente sur l’enfance), à des réflexions plus larges relevant des sciences sociales (sciences de l’éducation, psychologie du développement, histoire, sociologie, anthropologie, droit). Les propositions devront se rattacher à un ou plusieurs des axes suivants. Les contributions pourront se concentrer sur une borne en particulier, s’intéresser simultanément aux deux bornes et même interroger de façon générale le parcours de l’individu qui passe de l’une à l’autre.

Axe 1. Penser l’enfance comme un âge de la vie.

La question des bornes de l’enfance peut ouvrir sur celle de l’histoire des différentes façons de découper le développement naturel de l’homme et de la place relative qu’on accorde à l’enfance dans ce découpage. Ces réflexions peuvent notamment s’engager vers une réflexion sur l’entrelacement de l’histoire des sciences et de l’histoire sociale et politique pouvant s’inspirer, par exemple, des démarches de Georges Canguilhem (2009), de Dominique Ottavi (2009) ou de Roger Ekirch (2024). La question de la place de l’enfance dans la logique des âges de la vie pourra aussi être explorée à partir de réflexion sur la psychologie du développement (Kohlberg, 1984 ; Piaget, 2000 ; Vygotski, 2025) ou de points de vue philosophiques alternatifs, par exemple phénoménologique (Bernard et Depraz, 2024).

Axe 2. Penser l’enfance à partir de la prise en charge des enfants.

La question des bornes de l’enfance nous renvoie encore à celle des bonnes façons d’accompagner socialement l’individu à l’entrée et la sortie de cet âge de la vie. A ce niveau, la question des pratiques éducatives (scolaires ou familiales) spécifiques peut être envisagée. La question des ratés, c’est-à-dire de l’incapacité de faire entrer et sortir un individu de l’enfance et des modalités de sociales de remédiation de ces situations peut aussi être abordée en se référant, par exemple, au travail de Pierre-Henri Castel (2021). Des réflexions sur l’histoire des institutions d’accueil (éducative, médicales, sociales) des enfants sont aussi possibles à condition, toujours, quelles posent bien la question des normes d’admission et de sortie. On pourra aussi examiner les formes que la question de la prise en charge de l’enfance a pu prendre dans l’histoire des idées, notamment en philosophie de l’éducation (Dewey, 2022 ; Erasme, 2000 ; Kant, 1990 ; Locke, 2007 ; Rousseau, 2009).

Axe 3. Penser l’enfance de l’adulte.

À quoi correspond l’enfance de l’adulte ? L’enfance peut-elle évoquer plus qu’une période biographique ? L’adjectif « infantile » sert le plus souvent à dénigrer un comportement ou une attitude que l’on juge impropre à l’âge adulte, un état de puérilité qui se prolonge anormalement. Être un enfant serait une diminution de la condition adulte. On peut s’interroger sur les usages sociaux de cette idée, notamment comme argument légitimant la domination masculine (Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, 1947) et coloniale (Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952).

Axe 4. Penser l’enfance dans l’imaginaire de l’adulte.

Il est aussi possible de questionner l’imaginaire social porté par les adultes, idéalisant l’enfance comme un âge de pureté morale (chez Victor Hugo par exemple) ou de créativité transgressive (le Peter Pan, de James Matthew Barrie, le « Cancre » de Jacques Prévert). Les usages culturels (idéologiques ou artistiques par exemple) de cet imaginaire de l’enfant pourront être questionnés (par exemple dans le primitivisme ou dans l’école de Summerhill). Ces réflexions peuvent être prolongées en interrogeant les conséquences (positives ou négatives) d’un tel imaginaire sur la prise en charge effective des enfants. A ce niveau, les travaux qui considèrent qu’il existe une « crise de l’éducation » (Arendt, 1989 ; Renaut, 2002 ; Gauchet, Blais et Ottavi, 2002) pourraient permettre d’aborder ces questions, ou de faire eux-mêmes l’objet d’un regard critique.

Bibliographie

Agamben, G. (1989). Enfance et histoire. Paris : Christian Bourgois.

Anderson, J., & Claassen, R. (2012). Sailing alone: Teenage autonomy and regimes of childhood. Law and Philosophy, 31(5), 495–522.

Arendt, H. (1989). La crise de la culture. Gallimard.

Ariès, P. (1975). L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil.

Audidière, S., & Janvier, A. (eds.). (2022). « Il faut éduquer les enfants… » (1–). ENS Éditions.

Beauvoir, S. de. (1947). Pour une morale de l’ambiguïté. Gallimard.

Bernard, M. et Depraz, N. (2024). Phénoménologie des âges de la vie. Alter.

Bluebond-Langner, M. (1980). The private worlds of dying children. Princeton University Press.

Canguilhem, G. (2009). Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie. Vrin.

Canguilhem, G. (2025). Œuvres complètes. Tome VI : Écrits philosophiques complémentaires, conférences publiques, lettres choisies (C. Limoges & P.-O. Méthot, Éds.). Vrin.

Castel, P.-H. (2021). Mais pourquoi psychanalyser les enfants ? Cerf.

Dewey, J. (2022). Démocratie et éducation. Armand Colin.

Ekirch, R. (2024). La grande transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits. Amsterdam.

Erasme (2000). De Pueris. « De l’éducation des enfants ». Klincksieck.

Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Seuil.

Gauchet, M., Blais, M.-C. et Ottavi, D. (2002). Pour une philosophie politique de l’éducation. Bayard.

Kant, E. (1990). Réflexions sur l’éducation. Vrin

Karsenti, B. (2013). D’une philosophie à l’autre. Gallimard.

Kohlberg, L. (1984). Psychology of Moral Development: The Nature and Validity of Moral Stages. Joanna Cotler Books

Lemieux, C. (2019). « Faut-il en finir avec le comparatisme ? », L’Homme, n° 229.

Locke, J. (2007). Quelques pensées sur l’éducation. Vrin.

Luc, J.-N. (1989). « À trois ans, l’enfant devient intéressant… » : La découverte médicale de la seconde enfance (1750-1900). Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 36-1, 83-112. https://doi.org/10.3406/rhmc.1989.1482

Ottavi, D. (2009). De Darwin à Piaget. Pour une psychologie de l’enfant. CNRS Editions.

Piaget, J. (2000). Le jugement moral chez l’enfant. PUF.

Quentel, J.-C. (1997). L’enfant : Problèmes de genèse et d’histoire. (2e éd.). De Boeck Supérieur.

Quentel, J.-C. (2023). La personne au principe du social : Les leçons de l’adolescence. Gallimard.

Rabain, J. (1994). L’enfant du lignage. Du sevrage à la classe d’âge. Payot.

Renaut, A. (2002). La libération des enfants. Calman-Levy.

Rousseau, J.J. (2009). Émile ou De l’éducation. Flammarion.

Schapiro, T. (1999). What is a child ? Ethics, 109(4), 715–738.

Vygotsky, L. (2025). Pensée et langage. La Dispute.

Wallon, H. (2015). Les origines du caractère chez l’enfant. PUF.

Winnicott, D. W. (1973). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.

Calendrier prévisionnel de publication

Date limite d’envoi des résumés : 15 mai 2026
Réponses aux auteurs : 30 mai 2026
Envoi de l’article entièrement rédigé : 31 septembre 2026
Premier retour aux auteurs : 1er novembre 2026
Envoi de la version finale de l’article : 15 janvier 2027
Publication prévue : février 2027

Informations pratiques

Les propositions de contributions doivent être envoyées à l’adresse suivante avant le 15 avril 2026 : contact@benoitpeuch.com et lionelcollon@ymail.com

Les propositions ne devront pas dépasser 750 mots et préciseront le titre, l’axe dans lequel elles s’inscrivent et cinq mots-clés. Elles doivent être envoyées dans un document PDF pour être examinées par le coordinateur de l’AAC.

Les articles rédigés ne devront pas dépasser les 10 000 mots, bibliographie, notes et espaces compris.

Ils devront respecter les normes de présentation de la revue, disponibles sur la page suivante :
https://www.implications-philosophiques.org/soumettre-un-article/.

Ils doivent être envoyés dans un document .doc anonymisé pour une évaluation en double aveugle.

Merci d’indiquer (uniquement dans le corps du mail) : le nom et prénom de l’auteur, le titre de sa proposition, son affiliation institutionnelle, ainsi qu’une adresse mail de contact.

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