Appel à contributions – L’idéal rationnel, prescription universelle du bien penser ou norme de domination ?
Appel à contributions
L’idéal rationnel, prescription universelle du bien penser ou norme de domination ?
Revue Implications philosophiques
Dossier coordonné par Frédérique Vargoz, professeure agrégée de philosophie en CPGE, docteure en philosophie.
Fonder la raison comme faculté universelle de connaissance est le premier geste épistémologique de Descartes dans ses Méditations métaphysiques. La fiabilité de la raison est en effet la condition de possibilité de la science et de la philosophie dans leur prétention à énoncer le vrai. Si la raison nous trompait systématiquement, s’il n’existait aucun moyen de distinguer entre une rationalité méthodique et une raison fallacieuse, la possibilité de distinguer le vrai du faux s’effondrerait. La raison est à ce titre la pierre de touche de la démarche philosophique : elle est ce qui, depuis ses origines antiques, la définit et la rend possible.
Pourtant, c’est bien la raison, sa nature et ses finalités, que la philosophie depuis le XIXe siècle met en doute. Dans le sillage d’une interrogation sur son origine et sa nature initiée par Friedrich Nietzsche, sa destination scientifique et philosophique est questionnée. La démarche généalogique, puis archéologique avec Michel Foucault [1969], considère le doute cartésien comme insuffisamment radical : l’origine des normes de rationalité, que celles-ci soient théoriques ou pratiques, doit être interrogée afin de mettre au jour le système des conditions de possibilité, elles-mêmes historiques, sur la base desquelles se construisent les savoirs et les prescriptions pratiques de la raison. Les normes de la rationalité doivent dès lors être rapportées aux configurations corporelles, techniques et sociales dans lesquelles elles s’inscrivent et d’où elles émergent. Nietzsche [1882], les rapportant à des configurations pulsionnelles, verra en elles des normes visant la survie d’un certain type de vivants : la raison n’est pas la faculté universelle de jugement qu’elle prétend être mais répond à des préoccupations vitales. Michel Foucault mettra de son côté au centre de ses recherches le caractère disciplinaire du savoir en analysant le lien entre les méthodes et objets du savoir et les configurations de pouvoir.
De telles analyses conduisent dès lors à se demander si les instances de délimitation entre ce qui relève du savoir légitime car rationnel et ce qui n’en relève pas ne sont pas d’abord fonction des rapports de force qui structurent à la fois le rapport des êtres humains à leur environnement et les relations sociales. Ce questionnement irrigue des champs philosophiques très divers allant de la philosophie de la culture et de l’anthropologie des techniques à l’épistémologie en passant par la théorie féministe ou les pensées postcoloniales et décoloniales. La raison est alors considérée comme une faculté de maîtrise, de mise en ordre d’un réel matériel ou social sur lequel elle chercherait à avoir prise, cette maîtrise pouvant prendre la forme d’une domination sociale, par l’exercice d’un pouvoir symbolique visant à faire taire ou à délégitimer d’autres formes de pensée ou d’autres cultures, taxées d’irrationnelles. La raison, loin d’accomplir les promesses d’universalité, d’émancipation et de libération dont elle était porteuse ( Kant [1784], 2025) contribuerait au contraire au rétrécissement du champ de la pensée, à la domination, à l’exclusion. Quel crédit accorder alors à la normativité rationnelle qui prétend régir la pensée et l’action au nom d’une universalité émancipatrice ?
Corollairement cependant, l’interrogation sur les conditions d’émergence et de possibilité des normes rationnelles a conduit à des tentatives de refondation de la normativité rationnelle. L’usage de la raison à des fins de domination a pu être lu par ses critiques mêmes non pas comme la manifestation d’une illégitimité substantielle mais au contraire comme un défaut de rationalité qu’il faudrait surmonter par la raison elle-même (Le Dœuff, 2008). C’est ainsi que les théories féministes du point de vue ont fait de la critique de la prétention rationnelle à la neutralité axiologique (Harding, [1992], 2021) le point de départ d’une nouvelle méthode d’enquête sur le social qui prend acte que « le savoir sur la société s’énonce toujours à partir d’une position occupée en son sein » (Dorothy Smith, [2005], 2018). Dans une tout autre perspective, le constat fait par Jürgen Habermas d’une hétérogénéité en apparence irréductible des normes d’action et de valeur dans les sociétés contemporaines l’a conduit à interroger les conditions communicationnelles concrètes de l’accord et à élaborer le concept de « raison communicationnelle » (Habermas, [1983], 1996).
Ce dossier invite à prendre au sérieux les critiques portées à la raison pour interroger la possibilité d’une nouvelle normativité rationnelle et les formes que celle-ci pourrait prendre. Il s’agira dès lors d’interroger la légitimité de l’idéal de rationalité à l’aune des critiques qui lui sont faites.
Les contributions pourront s’inscrire dans les trois pistes de réflexion suivantes, sans toutefois s’y restreindre.
- L’interrogation sur les contextes d’émergence des normes rationnelles peut en premier lieu conduire à une remise en cause des catégories de la rationalité scientifique. Dans le Gai savoir, Nietzsche rapporte les catégories logiques (le principe d’identité) et scientifiques (la catégorie de causalité) à la nécessité vitale d’une maîtrise de la nature. La connaissance du réel, finalité affichée de la raison, est rendue impossible par les visées réelles des opérations de la raison (discriminer rapidement entre ce qui est utile ou dangereux). Plus encore, c’est la finalité théorique de la raison qui peut être contestée : les opérations de la raison viseraient bien plus à transformer le réel qu’à le connaître. Les analyses de la raison technique (Heidegger, [1953], 1958) ou de la raison calculatrice (Adorno et Horkheimer,[1944], 1974) interrogent la collusion entre les rationalités scientifiques et techniques. Analysant l’origine du principe de raison suffisante, Heidegger y décèle un principe non pas d’abord gnoséologique mais ontologique de la constitution de l’étant. La raison scientifique cherche non pas à décrire ce qui est mais tend à sa maîtrise, à son « arraisonnement ». Adorno et Horkheimer dénoncent le caractère « totalitaire » d’une raison qui cherche à mettre en équation non seulement la nature mais aussi le monde socio-économique en vue de le manipuler. Ce sont alors les prescriptions de la démarche scientifique qu’il s’agit de questionner. La raison scientifique n’est-elle qu’un mode relatif d’arpentage du réel qui s’inscrirait irréductiblement dans une volonté de maîtrise de celui-ci ou la seule voie possible vers la connaissance ? Des épistémologies alternatives sont-elles possibles, aussi bien dans le champ des sciences de la nature que des sciences sociales, qui sans renoncer à l’idéal de rationalité, proposeraient des méthodes permettant à la fois de penser les formes de domination et d’organiser autrement le rapport de connaissance du sujet connaissant à son objet ?
- Les modalités de construction des normes de rationalité doivent aussi être interrogées. Ce qui fonde la prétention de la raison à l’universalité est l’affirmation du caractère immédiat de sa normativité, aussi bien dans le champ théorique que pratique : les normes rationnelles ont pu être considérées comme universelles car intrinsèques à notre faculté de jugement. Au contraire, l’anthropologie des techniques (Goody [1977], 1979, Ong [1982], 2014) a mis en évidence la diversité des normes de la rationalité : l’apparition de l’écriture fait ainsi naître de nouvelles formes de pensée et de nouvelles règles du « bien penser » qui ont pu conduire à dévaloriser les formes orales de la pensée, considérées comme moins rigoureuses. Auparavant, Claude Lévi-Strauss (La pensée sauvage,1962) avait déjà mis en évidence la présence de la raison dans des modes de rapport au monde pourtant dévalorisés par la pensée scientifique moderne. Goody montre en même temps comment le médium qu’est l’écriture médiatise et façonne les exigences rationnelles : sa thèse est que les formes de rationalité qui sont considérées comme des caractéristiques essentielles de la méthode rationnelle sont en réalité des formes graphiques de rationalité. Il dénonce ainsi l’enracinement de nombre de catégories ethnologiques dans une opposition binaire entre « nous » et « eux », entre cultures de l’écrit et cultures de l’oral, qui place les normes occidentales de la rationalité en normes de référence. Les questions épistémologiques en ethnologie ou en anthropologie sont en conséquence en même temps des questions sur la légitimité des normes de rationalité à imposer leurs méthodes et leurs catégories. Il faudra dès lors se demander comment il est possible de faire droit à l’irréductible pluralité des formes de la pensée sans renoncer à l’idée même de normativité rationnelle.
- On peut se demander si les normes de pensée imposées au nom de la raison ne sont pas toujours des prescriptions relatives contribuant à et s’appuyant sur des formes de dominations culturelles ou sociales. Les fondateurs de la pensée postcoloniale ont ainsi montré comment l’universalisme rationaliste de la pensée occidentale s’était construit par rapport à et par exclusion d’un Autre (Saïd [1978], 1980, Spivak, 1999). Analysant l’articulation kantienne des 3 modalités du jugement de la raison (pure, pratique et téléologique), Gayatri C. Spivak montre que le sujet doué de raison est produit par un discours ethnocentré. C’est par l’institution d’une différence avec l’individu non cultivé, qui ne peut pas éprouver le sublime moralement et accéder ainsi à sa propre dimension suprasensible, qu’est par exemple définie la destination de l’être humain dans l’analyse du sublime. Le sauvage ou le primitif (celui à qui la culture européenne fait défaut), par son exclusion, surdétermine la représentation de l’universel et interfère dans la construction des modèles de comportements « humains », dont il est pourtant, à première vue, l’opposé. Le projet universel de la raison et de la morale se fonde ainsi sur une exclusion constitutive, qui n’est jamais nommée comme telle et est, selon Spivak, le reflet autant que la justification théorique des rapports de pouvoir coloniaux. Dans une même perspective, la pensée féministe interroge le caractère de genre des normes de la pensée rationnelle. Dans son article « On Being objective and Being objectified », Sally Haslanger interroge la norme d’objectivité qui régit le travail scientifique. Elle se demande si une position rationnelle, c’est-à-dire une position qui prescrit la « neutralité » et l’« aperspectivité », n’est pas intrinsèquement une position oppressive et dominatrice, se confondant en réalité avec une position de domination (Haslanger, [1993], 2021). L’idéal rationnel d’objectivité doit faire l’objet d’une analyse critique, afin que soit démêlé en particulier son lien avec les postures d’objectification qui ont conduit à exclure du champ des sujets de discours les femmes, les personnes racisées, les fous, les enfants ou encore les membres de certaines classes sociales.
Bibliographie indicative
Adorno Theodor et Horkheimer Max, La dialectique de la raison [1944], trad. E. Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974.
Beauvoir (de) Simone, Le deuxième sexe [1949], Paris, Gallimard, 1986.
Foucault Michel, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique [1961], Paris Gallimard, 1972.
—- Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
—- La volonté de savoir [1976], Paris, Gallimard, 1994.
Goody Jack, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage [1977], trad. J. Bazin et A. Bensa, Paris, Éditions de minuit, 1979.
Habermas Jürgen, Morale et communication [1983], trad. C. Bouchindhomme, Les Éditions du cerf, Paris, 1996.
Haslanger Sally, « On Being objective and Being objectified » [1993], trad. M. Garcia, in Philosophie féministe, M. Garcia (éd.), Paris, Vrin, 2021, p.189-278.
Harding Sandra, « Repenser l’épistémologie du positionnement. Qu’est-ce que l’objectivité forte ? », [1992], trad. C. Brousseau, T. Crespo, I. Vedie, in M. Garcia (éd.), Philosophie féministe, Paris, Vrin, 2021, p. 129-187.
Heidegger Martin, « Époque des conceptions du monde » [1949] in Chemins qui ne mènent nulle part, trad. W. Brokmeier, Paris, Gallimard, 1987.
—- « La question de la technique » [1953] in Essais et conférences, trad. A. Préau, Paris, Gallimard, 1958.
Kant Immanuel, « Qu’est-ce-que les Lumières ? » [1784], trad. J.F Poirier, F. Proust, Paris, GF, 2025.
—- Critique de la raison pure [1781], trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 1993.
—- Critique de la raison pratique [1788], trad. L. Ferry et H. Wismann, Paris, Gallimard, 1985,
—- Critique de la faculté de juger [1790], trad. A. Delamarre, J.R Ladmiral et al., Paris, Gallimard, 1985.
Le Dœuff Michèle, Le sexe du savoir [1998], Paris, ENS Éditions, 2023.
—- L’Étude et le rouet, Paris, Seuil, 2008.
Leroi-Gourhan André, Le geste et la parole, Tomes 1 et 2, Paris, Albin Michel, 1964-65.
Lévi-Strauss Claude, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
Nietzsche Friedrich, Le crépuscule des idoles [1889], trad. H. Albert, Paris, Flammarion, 2017.
—- Le gai savoir [1882], trad. P. Wotling, Paris, Flammarion, 2020.
Ong Walter.J, Oralité et écriture. La technologie de l’écriture, [1982], trad. H. Hiessler, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
Saïd Edward, L’orientalisme [1978], Paris, Seuil, 1980.
Smith Dorothy, L’Ethnographie institutionnelle [2005], trad. F. Malbois, M. Barthélémy et J. Hedström, Paris, Economica, 2018.
Spivak Gayatri Chakravorty, A Critique of Postcolonial Reason. Towards an History of the Vanishing Present, Harvard University Press, Cambridge, Londres, 1999.
—- Les subalternes peuvent-elles parler ? [1985], trad. J. Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2020.
Calendrier
Date limite d’envoi des résumés : 15 mai 2025
Réponses aux auteurs : 15 juin 2025
Envoi de l’article entièrement rédigé : 30 septembre 2026
Premier retour aux auteurs : 1er décembre 2026
Envoi de la version finale de l’article : 15 janvier 2027
Publication prévue : février 2027
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