Recension

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Recension du livre de Torbjörn Tännsjö, Taking Life – Three Theories on the Ethics of Killing, Oxford University Press, 2015, par Benoît Basse, docteur en philosophie de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

Nécessité d’une éthique du « faire mourir »

À première vue, l’interdiction de tuer un être humain semble bien constituer l’intuition morale fondamentale, et par conséquent la plus largement partagée parmi les hommes. Qu’on le fonde sur un ordre divin, une loi morale édictée par notre raison ou une tendance résultant de l’évolution biologique des espèces, l’impératif « tu ne tueras point » ne s’impose-t-il pas en effet solennellement à toute conscience morale digne de ce nom ? Pourtant, à y regarder de plus près, force est de constater que l’immense majorité d’entre nous n’est certainement pas prête à accorder à cet impératif une valeur universelle et inconditionnelle. En effet, bon nombre de nos contemporains se montrent favorables, dans certaines conditions, à l’euthanasie, ou encore à la peine de mort, à la guerre, voire au meurtre. Ce faisant, ils ménagent une place – parfois sans même s’en rendre compte – à des exceptions plus ou moins nombreuses à la règle. Dès lors, le problème devient celui de savoir si nous sommes capables de justifier nos jugements en ces matières et de garantir une véritable cohérence entre nos diverses prises de position. Par exemple, peut-on s’opposer catégoriquement à l’avortement tout en se déclarant favorable à la peine de mort, ou bien ce double jugement recèle-t-il une contradiction ?

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C’est précisément la tâche d’une éthique du « faire mourir » (expression par laquelle nous traduisons, faute de mieux, l’expression « ethics of killing ») que d’analyser quels sont les principes moraux auxquels nous nous référons les uns et les autres et de tenter d’introduire un maximum de cohérence entre nos propres jugements d’une part, et entre nos jugements et nos principes d’autre part. On le voit, l’éthique du « faire mourir » constitue une région particulière de l’éthique appliquée et l’on peut voir en elle une façon de prolonger le souci socratique de ne pas laisser notre âme dans une situation telle qu’elle ressemble à une « lyre mal accordée »[1] en raison des opinions contradictoires qu’elle recèle. C’est l’un des premiers mérites de l’ouvrage de Torbjörn Tännsjö, Taking Life. Three Theories on the Ethics of Killing, tant les études systématiques en ce domaine sont à ce jour peu nombreuses. Le philosophe suédois reconnaît à cet égard le rôle fondateur de Jonathan Glover[2] qui, à notre connaissance, fut le premier en 1977 à s’efforcer de proposer une éthique complète du « faire mourir » dans son livre majeur Causing Death and Saving Lives, abordant tour à tour les questions relatives à l’avortement, l’infanticide, le suicide, l’euthanasie et le suicide assisté, la peine de mort et la guerre[3]. Tännsjö reprend au philosophe d’Oxford cette même ambition de parvenir à des réponses réellement compatibles entre elles sur chacune de ces questions. Mais l’originalité profonde de son livre est d’être autant une réflexion d’éthique normative que d’éthique appliquée. Cela tient, nous allons le voir, à la spécificité de la méthode mise en œuvre tout au long de l’ouvrage.

La double finalité du livre

Commençons par rappeler que Torbjörn Tännsjö, professeur de philosophie pratique à l’Université de Stockholm et membre du Comité d’éthique suédois, en dépit de sa faible renommée en France, est l’auteur d’une œuvre déjà considérable, dans laquelle il aborde tout autant les questions d’éthique normative et de méta-éthique que d’éthique appliquée[4]. Le lecteur doit savoir en premier lieu que ce philosophe s’est surtout fait connaître en Scandinavie par sa défense de la supériorité du point de vue « utilitariste hédoniste » sur les toutes les autres théories normatives. Plus précisément, la version de l’utilitarisme la plus convaincante à ses yeux reste la théorie classique de Jeremy Bentham, et non pas les versions ultérieures prétendant perfectionner la doctrine initiale. Autrement dit, c’est bien le plaisir du plus grand nombre qu’il s’agit de maximiser, et non pas la satisfaction des « préférences », ou encore les vertus humaines[5]. Mais si nous prenons soin de rappeler l’adhésion de l’auteur à l’utilitarisme, c’est précisément pour suggérer au lecteur d’évaluer lui-même dans quelle mesure la philosophie utilitariste se voit ou non renforcée au terme du présent ouvrage. C’est là, nous semble-t-il, l’enjeu principal du livre, outre la question de savoir si nous partageons ou non chacune des prises de position de l’auteur sur ces questions délicates mettant en jeu la vie des individus. Car telle est la double finalité du livre : déterminer quelles sont les thèses les plus raisonnables sur chacun des sujets abordés, mais également mettre à l’épreuve les théories normatives rivales, en testant leur capacité à rendre compte de nos réponses les plus fréquentes.

Quant à la structure de cet ouvrage, elle est relativement simple. L’auteur précise sa méthode (chapitres 1 et 2) ; puis il entame la mise à l’épreuve des diverses théories morales par l’évaluation de leurs conséquences sur chacune des questions relatives à l’éthique du « faire mourir » (chapitre 3 à 11) ; enfin, un dernier chapitre récapitule les conclusions obtenues et tire un bilan nettement favorable à la doctrine utilitariste (chapitre 12).

Une méthode originale

Parmi les théories normatives qu’il souhaite analyser, le philosophe en retient quatre : la morale kantienne du devoir, la doctrine de la vie sacrée (celles-ci formant deux versions distinctes de l’éthique « déontologique »), la théorie des droits moraux individuels, et l’utilitarisme. Peut-être sera-t-on tenté de juger cette liste aussi réductrice qu’arbitraire. N’aurait-on pas pu prendre en compte, par exemple, l’éthique des vertus, ou même l’éthique environnementale ? Mais l’auteur, qui a déjà fait valoir par ailleurs ses critiques à l’égard de ces doctrines[6], semble avoir estimé qu’elles ne donnaient pas lieu à des positions suffisamment univoques en matière d’avortement, d’euthanasie, et autres questions semblables.

Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre de la part d’un philosophe ouvertement utilitariste, signalons que le livre ne se contente pas de « déduire » à partir du principe utilitariste les positions que se devrait d’adopter le partisan de cette doctrine en matière d’avortement, de suicide, de peine de mort, de guerre ou d’éthique animale. D’un point de vue méthodologique, il ne s’agit pas simplement de « descendre » des principes vers leurs conséquences. L’originalité profonde du philosophe suédois consiste à partir d’un donné constitué par nos intuitions morales et « remonter » aux principes moraux les mieux appropriés pour en rendre compte. En somme, tout se passe ici comme si la réflexion morale devait s’inspirer de la méthode mise en œuvre dans les sciences expérimentales. Confrontés à certaines situations particulières (réelles ou fictives), nous énonçons tous certains jugements moraux sur la base de quelques intuitions auxquelles nous ne sommes pas disposés à renoncer, quand bien même elles entreraient en contradiction avec quelque doctrine normative particulière. En cas de conflit, c’est au contraire cette dernière qui se voit mise en difficulté (tout comme une « expérience polémique »[7] peut nous contraindre, dans les sciences de la nature, à renoncer à une hypothèse explicative). Dans ces conditions, on peut considérer, explique Tännsjö, qu’une théorie normative est d’autant plus convaincante qu’elle est capable d’expliquer un plus grand nombre de nos intuitions « bien pesées », à savoir celles qui nous semblent ne pas pouvoir être mises en doute.

On reconnaîtra ici une double influence, que nous ne pouvons nous permettre d’expliciter trop longuement : l’épistémologie de Karl Popper d’une part, et la notion rawlsienne d’équilibre réfléchi d’autre part. La théorie morale la plus convaincante (à défaut d’être « vraie ») sera en effet celle qui aura le mieux résisté aux tentatives faites pour la réfuter, à travers une série d’expériences de pensée qui mettent à l’épreuve les différents principes moraux en concurrence. Tännsjö s’inscrit en faux depuis de nombreuses années contre le relativisme moral, selon lequel l’adhésion à telle ou telle théorie ne peut résulter en dernier lieu que d’une décision subjective que rien ne saurait véritablement justifier. D’un côté, on peut raisonnablement espérer que l’une des doctrines en présence soit plus « forte » que les autres dans le sens où elle permet de « descendre » déductivement vers un plus grand nombre de nos intuitions ; d’un autre côté, il n’est pas exclu que certaines intuitions, après mûre réflexion, doivent être amendées si elles contredisent un principe ayant été conforté à de très nombreuses reprises. Notons qu’en établissant de la sorte une relation dialectique entre les principes moraux et nos intuitions, Tännsjö nous semble avoir mis en pratique une méthode que le philosophe utilitariste J.J.C. Smart avait évoquée en termes simplement programmatiques en 1973 :

Le philosophe utilitariste mettra donc à l’épreuve ses sentiments particuliers en se référant à son principe général, et non pas le principe général à l’épreuve de ses sentiments particuliers. Néanmoins, tout en ayant une certaine inclination en faveur de ce point de vue […], je ressens également une inclination inverse, à savoir celle qui m’inciterait à tester nos principes généraux par la manière dont nous réagissons à certaines de leurs applications [8].

Les applications en question sont examinées essentiellement à travers des expériences de pensée extrêmement stimulantes pour le lecteur. Certaines sont bien connues (comme les différentes variantes de l’expérience du trolley proposées par Philippa Foot), d’autres sont inédites ou légèrement modifiées par Tännsjö lui-même. Il ne peut être question ici de dévoiler toutes ces expériences, pas plus que les conclusions auxquelles elles donnent lieu, mais il s’agit, à l’occasion de chacune de ces expériences, de faire le bilan sur la capacité (ou l’incapacité) des diverses théories normatives à justifier nos intuitions les plus fortes. Nous venons de dire nos intuitions, mais existe-t-il réellement des intuitions collectives, ou disons fortement majoritaires, sur chacune des questions mettant en jeu la vie des individus ? Partageons-nous tous les mêmes intuitions en matière d’avortement, d’euthanasie ou de peine de mort ? L’auteur n’ignore pas que tel n’est pas le cas. Cependant, une enquête commandée par Tännsjö lui-même auprès de 3000 personnes (parmi lesquelles un même nombre d’Américains, de Russes et de Chinois) permet de dégager à plusieurs reprises certaines opinions majoritaires. Soit par exemple le cas de l’euthanasie. La question posée était la suivante : « Une personne souffrant d’une maladie mortelle incurable et ne désirant plus vivre, devrait-elle avoir le droit de demander et de recevoir une injection létale ayant pour effet de mettre un terme à sa vie ? » (p. 143). Une large majorité des personnes interrogées (85% des Chinois, 75% des Russes et 65% des Américains) y apportèrent une réponse positive. Il s’agit de l’un des cas où l’intuition personnelle de l’auteur s’accorde avec la majorité, ce qui lui permet d’estimer que nous avons affaire à une « donnée empirique » (data) mettant en difficulté toute  théorie morale impliquant une réponse négative à cette question. Or c’est le cas de la doctrine de la vie sacrée qui considère que la vie humaine (innocente) est en tant que telle sacrée, de sorte qu’il ne serait jamais légitime de faire mourir intentionnellement un être humain. Si l’on juge, comme nous y invite Tännsjö, que cette conclusion est fortement contre-intuitive (voire cruelle, puisqu’elle implique de maintenir en vie des personnes souffrantes, y compris contre leur volonté), on estimera alors que la doctrine de la vie sacrée perd une partie de sa crédibilité en étant confrontée au problème de l’euthanasie. Certes, on trouve, même chez les partisans de cette doctrine, des esprits suffisamment souples pour admettre certaines exceptions. Mais il leur faut alors recourir à un principe supplémentaire : la distinction entre les cas où le décès d’une personne est intentionnellement voulu, et ceux où il est simplement prévisible sans être désiré en tant que tel. Ce principe, déjà formulé par Thomas d’Aquin, est actuellement reconnu par l’Église catholique. Mais pour Tännsjö, l’ajout d’un tel principe est déjà l’indice que la doctrine initiale ne suffit pas à elle seule à rendre compte d’une intuition fortement partagée. En revanche, l’auteur n’a aucun mal à montrer que l’utilitarisme, qui nous prescrit de maximiser le bonheur du plus grand nombre, conduit directement à justifier l’euthanasie dans ce type de cas. Or un principe explicatif s’avère d’autant plus fort qu’il ne nécessite pas d’hypothèses intermédiaires pour rejoindre les intuitions particulières dont il s’agit de rendre compte.

Victoire de l’utilitarisme ?

Naturellement, le lecteur conscient de la très forte sympathie de l’auteur pour l’utilitarisme classique pourrait le soupçonner d’emblée d’avoir manqué d’impartialité dans sa façon même d’organiser cette « compétition » entre théories normatives. Après tout, ce livre ne risque-t-il pas simplement de conforter ceux qui adhéraient déjà à l’utilitarisme, sans réussir à troubler les partisans des autres doctrines ? À cet égard, nous tenons au contraire à souligner la très grande probité intellectuelle de Torbjörn Tännsjö, qui s’efforce d’une part de présenter toutes les théories normatives sous leur meilleur jour, et qui fait mention d’autre part des cas où l’utilitarisme est mis en difficulté. Il faut notamment souligner à quel point le philosophe utilitariste échappe à la tentation de caricaturer et de « durcir » les implications de la morale déontologique kantienne. Nous pensons en particulier à la façon dont il prend en compte chez Kant, et à juste titre, le « devoir indirect » de contribuer au bonheur de l’humanité, ce qui ne devrait pas conduire à des positions aussi conservatrices qu’on l’envisage parfois. Par ailleurs, il est frappant de voir que Tännsjö se laisse lui-même surprendre par certaines conséquences inattendues de – et parfois défavorables à – l’utilitarisme. Le lecteur constatera en effet qu’il est des cas (qui restent très rares) où le raisonnement utilitariste contredit certaines intuitions premières du philosophe, voire des intuitions largement partagées. Or c’est ici que le bât blesse, nous semble-t-il. Comment décider, dans ces cas précis, s’il convient de renoncer à la théorie ou bien à notre intuition première ? Comment trancher ?

Arrêtons-nous un instant sur le cas de la peine de mort qui nous semble révéler une difficulté de méthode n’ayant peut-être pas été suffisamment résolue par Tännsjö. Celui-ci concède avoir longtemps fait partie des opposants inconditionnels à la peine de mort, en vertu d’une sorte d’évidence immédiate. Pourtant, son intuition en la matière se voit clairement remise en cause par l’utilitarisme. En effet, une logique strictement utilitariste nous imposerait plutôt de recourir à la peine de mort s’il était suffisamment démontré qu’un certain nombre d’exécutions permettait de diminuer le nombre de meurtres commis au sein d’une société donnée. Un philosophe utilitariste doit admettre que, même s’il est sincèrement opposé à la peine de mort, sa position ne saurait relever d’un refus absolu et principiel puisqu’elle reste conditionnée au caractère non dissuasif des exécutions capitales. Sans chercher à éluder ce type de cas problématiques, Tännsjö préfère les affronter et s’interroger sur leur portée réelle. Ici, de deux choses l’une : soit nous tenons fermement à l’intuition abolitionniste et c’est l’hypothèse théorique (l’utilitarisme) qui est mise en difficulté, voire réfutée ; soit l’on persiste à croire au bien fondé de l’hypothèse théorique, et c’est alors l’intuition abolitionniste qui doit être rectifiée afin de la rendre compatible avec l’hypothèse. Tännsjö choisit pour sa part, visiblement à contrecœur, la seconde solution, et relativise donc son opposition à la peine de mort. Autrement dit, bien qu’il reste en pratique opposé à la peine capitale, sa position théorique ne relève plus d’un abolitionnisme principiel et inconditionnel (ce qui le distingue, par exemple, de son ami le philosophe Jonathan Glover[9]). Mais selon nous, ce cas (et quelques autres), révèle que nos intuitions morales ne constituent pas à proprement parler un analogue des faits observés dans les sciences de la nature. La comparaison a ses limites. En effet, ces intuitions sont elles-mêmes ambiguës du point de vue de leur valeur : comment savoir si elles renvoient à des jugements absolument fiables et non négociables ou bien à de simples points de vue spontanés devant le cas échéant être reconsidérés ? On aurait besoin d’un critère suffisamment opérant pour faire le départ entre ce qui relève d’une « simple intuition » (amendable) et d’une « intuition bien considérée » (non amendable). En l’absence d’un critère précis, comment ne pas juger arbitraire la décision de « sauver » telle ou telle intuition et de se défaire de telle ou telle autre ?

Du reste, ce problème se pose à tous les philosophes qui, dans la lignée de John Rawls, estiment que la philosophie doit s’efforcer d’harmoniser les principes normatifs d’une part, et un certain nombre de « convictions bien pesées » d’autre part. À titre d’exemples d’intuitions non négociables pour les citoyens des sociétés démocratiques, on se souvient que Rawls citait la condamnation de l’intolérance religieuse et de la discrimination raciale[10]. Toute théorie de la justice entrant en contradiction avec ce type de jugements se devait donc d’être écartée d’emblée. Mais pouvons-nous raisonnablement espérer un consensus dans tous les cas de conflit entre principes et intuitions ? Comment savoir, dans chaque cas, si l’obstination irraisonnable se situe du côté de l’attachement au principe ou à l’intuition ? Pour notre part, contrairement à Tännsjö, nous classons notre opposition inconditionnelle à la peine de mort parmi nos convictions bien pesées. Dans ces conditions, nous ne pouvons que considérer l’incapacité de l’utilitarisme à justifier l’abolition universelle (voire sa tendance à encourager le recours à la peine capitale dans l’hypothèse où celle-ci serait dissuasive) comme une faiblesse théorique. Comment ne pas soupçonner ici que Tännsjö  en soit venu à amender son intuition initiale afin de ne pas entamer la crédibilité de la doctrine qui, dès le départ, avait ses faveurs ? En somme, au nom de quoi serait-il plus raisonnable de sacrifier l’intuition abolitionniste, plutôt que de relativiser la validité du principe utilitariste ? Disons les choses franchement : dans ce chapitre consacré à la peine de mort, l’auteur semble tellement désireux de préserver la valeur de l’utilitarisme qu’il en vient à développer un certain nombre de considérations hautement contestables, précisément en vertu de leur caractère contre-intuitif. Reprenant un argument développé en son temps par John Stuart Mill[11], Tännsjö relativise la cruauté des exécutions capitales. Pire, assumant le fait que la logique utilitariste peut conduire à justifier l’exécution d’innocents (imaginons qu’un certain nombre d’exécutions par an ait un effet suffisamment dissuasif pour maximiser le bonheur du plus grand nombre dans une proportion telle que l’exécution de quelques innocents se trouve comme « compensée »), il en vient alors à juger qu’un tel risque serait moralement acceptable. Sur ce point, et sur quelques autres, on est en droit de se demander si le philosophe ne se laisse pas emporter par le désir de trop prouver et de sauvegarder à tout prix la valeur supérieure de l’utilitarisme, quitte à assumer quelques conséquences peu susceptibles de faire consensus.

Conclusion

Nous laisserons aux lecteurs le soin de découvrir comment Torbjörn Tännsjö évalue les diverses théories morales à l’aune de leurs conséquences au sujet de l’avortement, du suicide, de l’euthanasie, de la guerre et de l’éthique animale. Nous avons surtout voulu insister sur l’originalité de la méthode proposée, sans négliger pour autant les difficultés qu’elle pose. Le plus grand mérite de cet ouvrage est peut-être de permettre à chaque lecteur d’examiner quelles seraient ses propres réponses aux questions et aux expériences de pensée proposées par l’auteur, en vue de parvenir éventuellement à déterminer quelle est la théorie morale qui l’emporte à ses yeux. L’utilitarisme hédoniste sort-il grand vainqueur, ainsi que le pense l’auteur, de cette confrontation entre doctrines et de cette série de mises à l’épreuve ? Nul doute qu’à bien des égards, le principe qui nous enjoint de maximiser le plaisir du plus grand nombre apparaîtra effectivement à beaucoup d’entre nous comme le plus apte à justifier bon nombre de nos intuitions progressistes, notamment en ce qui concerne l’avortement et l’euthanasie. Mais laissons à chacun le soin de déterminer lui-même, à la manière de Tännsjö, quelle théorie normative s’impose comme la plus convaincante. À moins qu’au terme de l’ouvrage, le lecteur soit paradoxalement renforcé dans l’idée qu’aucune doctrine morale ne peut, à elle seule, réclamer le monopole du champ éthique.


[1] Platon, Gorgias, 482b, trad. fr. M. Canto-Sperber, Paris, Flammarion, 1993, p. 211.

[2] Jonathan Glover, Causing Death and Saving Lives, London, Penguin Books, 1977, rééd. 1990.

[3] Signalons d’autres ouvrages ayant tenté de parvenir à une vue d’ensemble sur « l’éthique du faire mourir » : Peter Singer, Practical Ethics, Cambridge University Press 1979 ; Jef McMahan, The Ethics of Killing : Problems at the Margins of Life, Oxford University Press, 2003 ; Frances Kamm, Intricate Ethics : Rights, Responsibilities, and Responsible Harm, Oxford University Press, 2007.

[4] On nous permettra de signaler notre traduction du seul article de Tännsjö disponible en français à ce jour : « Le suicide et l’euthanasie à l’épreuve des différentes théories morales », Raison publique, [En ligne], 25 octobre 2013, URL : http://raison-publique.fr/article639.html

[5] Voir Torbjörn Tännsjö, Hedonistic Utilitarianism, Edinburgh University Press/Columbia University Press, 1998.

[6] Voir Torbjörn Tännsjö, Understanding Ethics. An Introduction to Moral Theory, Edinburgh University Press, 2002, rééd. 2008, chap. 6 à 8.

[7] Voir Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique [1934], Paris, Puf, « Quadrige », 2013, p. 16.

[8] John J.C. Smart, « An outline of a system of utilitarian ethics », in J.J.C. Smart et B. Williams, Utilitarianism – For and Against, New York, Cambridge University Press, 1973, rééd. 2008, p. 69, notre traduction (nous soulignons).

[9] Jonathan Glover, Causing Death and Saving Lives, op. cit., chap. 18.

[10] John Rawls, Théorie de la justice [1971], trad. fr. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987, rééd. 1997, p. 46.

[11] Nous nous permettons de renvoyer à notre article « John Stuart Mill et la question de la cruauté de la peine de mort », in Revues d’études benthamiennes, [En ligne], n°12, 2013, URL : http://etudes-benthamiennes.revues.org/683

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