Penser le numérique à partir de Simondon ?

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Penser le numérique à partir de Simondon ?

Coline Ferrarato est titulaire d’un Master 2 Philmaster EHESS-ENS (dir. Mathias Girel / Éric Guichard)

Un jour, alors que nous voulions reprendre la rédaction d’un travail de recherche, la page de notre logiciel de traitement de texte a refusé de « s’ouvrir ». La licence dudit logiciel avait expiré. Il fallait payer pour la renouveler ; en attendant, notre travail était gardé en otage. L’objet numérique n’est pas entièrement ce qu’il semble être. Ici, la page est une interface : l’apparence que l’on a donné à un mécanisme technique complexe sous-jacent. Un tel déboire est symptomatique du paradoxe lié au « numérique »[1] : un système technique extrêmement lourd que l’on a peu à peu réduit au rapport quotidien d’usage, un système technique omniprésent dont nous sommes dépendant.e.s  mais qui reste impensé dans son fonctionnement comme dans sa possible normativité. Soixante ans plus tard, l’objectif de Du Mode d’existence des objets techniques[2] en tant qu’« étude animée par l’intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques » semble donc toujours à poursuivre. Mais la question est dès lors, et d’abord, de savoir si les catégories notionnelles utilisées par Simondon peuvent s’appliquer aux nouveaux objets techniques. Nous nous proposons donc d’appliquer l’appareil conceptuel de Simondon à un objet du numérique, l’ensemble ordinateur-logiciel. Il s’agira de déterminer si ce dernier peut être identifié comme objet technique dans les cadres de l’analyse simondonienne, et sous quelles conditions il peut l’être.

Repartons donc de Simondon et de son objectif. Si une prise de conscience est nécessaire, c’est qu’une « opposition [est] dressée entre la culture et la technique ». Simondon considère que la culture qui lui est contemporaine[3], en tant que norme des représentations communes, est « partielle » : c’est un système excluant qui encense « l’objet esthétique » et « l’objet sacré » tout en rejetant hors du monde du sens les objets techniques. Pour lutter contre ce « divorce », Simondon développe une ontologie des objets techniques, afin de démontrer qu’ils sont investis d’un mode d’existence qui leur est propre. Sa pensée est ponctuée à cet effet de développements et de schémas sur le fonctionnement des objets.

L’objet technique est « ce dont il y a genèse »[4] : il ne peut être compris de l’unique point de vue de son état présent, mais il est bien plutôt l’aboutissement temporaire d’une lignée. Or, l’étude de la genèse d’un objet au sein de ce que Simondon nomme ainsi, et analogiquement, sa « lignée phylogénétique » [5] est couplée avec l’identification des ordres de grandeur – pas forcément simultanés cependant s’ils sont aussi des niveaux de technicité – au sein de la réalité technique : l’« élément », l’ « individu » – qui n’est pas tout à fait synonyme de l’ « objet » – et l’ « ensemble ». L’élément, dont le développement se fait dès l’âge artisanal, est une partie fonctionnelle de l’objet technique, telles, à l’âge industriel, les ailettes de refroidissement du moteur à combustion interne, dit Simondon ; l’individu, qui remonte à l’âge artisanal mais se développe véritablement à l’âge industriel, est l’objet technique considéré comme machine qui interagit avec son « milieu associé », tel, depuis bien avant cet âge industriel, le moulin à eau et son milieu associé qu’est le cours d’eau ; l’ensemble, dont le développement véritable marque le 20e siècle, est une réalité rassemblant plusieurs objets techniques qui participent à la réalisation de fins transcendant chacun d’eux, comme c’est paradigmatiquement le cas, pour Simondon, du laboratoire scientifique contemporain. Ce que Simondon nomme alors l’« âge des ensembles » est aussi, dans son esprit, l’âge de l’information[6].

Les deux dimensions de la philosophie simondonienne de la technique sont donc respectivement diachronique (étude de la « lignée phylogénétique » de l’objet) et synchronique (étude des différents ordres de grandeur-niveaux de technicité). Or, les ancêtres de nos ordinateurs contemporains sont certes des objets techniques comme les autres (genèse, niveaux de technicité), mais ils présentent une particularité supplémentaire : leur « marge d’indétermination », ainsi que la nomme Simondon, est très importante. La machine à calculer, ou machine dite à marge d’indétermination, s’oppose à l’automate. Ce dernier, fermé, est un objet stable, prévu pour un fonctionnement prédéfini et, en ce sens, parfait. La machine à marge d’indétermination, elle, témoigne d’un équilibre métastable : elle présente un certain nombre de points critiques qui nécessitent une détermination extérieure pour l’orienter. C’est le rôle de l’humain, qui restreint la marge d’indétermination en l’informant, c’est-à-dire en choisissant une option parmi les différentes possibilités offertes.

Puisque la marge d’indétermination a besoin d’être restreinte par un intermédiaire, l’opposition initiale de l’humain et de la machine se résout dans leur coopération : au contact d’automates, l’humain était le « surveillant d’une troupe d’esclaves », tandis qu’avec la machine à calculer, il est un « organisateur permanent » et un « interprète » de la « communauté » des machines ouvertes. Une « synergie fonctionnelle » se crée entre les deux partis. La culture partielle peut redevenir culture complète. Pour Simondon, c’est l’âge tendanciel des ensembles qui se réalise ; les machines communiquent entre elles ainsi qu’avec les techniciens et techniciennes. Le concept de marge d’indétermination est ainsi ce qui va nous servir à analyser l’ensemble ordinateur-logiciel contemporain à partir de Simondon; il sera notre point de départ dans son cadre conceptuel.

La marge d’indétermination de l’ordinateur se situe dans les circuits électroniques qui le composent, et qui peuvent être soit ouverts, soit fermés[7]. Le technicien ou la technicienne rédigent, en langage de programmation, une commande pour faire effectuer une action à l’ordinateur ; cette commande est traduite en langage binaire (une série de 1 et de 0) par le compilateur, puis en impulsions électriques qui informent les circuits (un 1 correspond à un circuit fermé, un 0 à un circuit ouvert). Le code informatique est de l’information. Avec l’apparition de l’écran et de la souris[8], qui montrent l’architecture du code à l’écran et donnent une forme visuelle au logiciel, ce transfert d’information s’est considérablement complexifié, et l’ordinateur avec. Ce qui était une machine à programmer devient un support qui réunit plusieurs logiciels, présents à plusieurs couches de profondeur, dotés d’une interface plus ou moins fidèle à leur structure interne. Les logiciels sont une architecture de commande exécutable matériellement et forment un objet d’un type nouveau, à cheval entre la matérialité de l’électronique et la logique des langages informatiques.


 

La machine à indétermination théorisée par Simondon a donné lieu, avec l’évolution des techniques des cinquante dernières années, à une complexification de l’ordinateur.  À une couche première de technicité, celle de l’ordinateur dit « matériel », se greffe une couche seconde de technicité, celle du logiciel. Les deux couches sont interdépendantes : c’est pourquoi nous qualifierons l’objet technique numérique d’hybride.

Le logiciel se comporte-t-il pour autant comme un objet technique ? Correspond-t-il aux critères de technicité à l’instar de son support matériel, l’ordinateur ? Une vérification par l’exemple – c’est-à-dire par l’examen du fonctionnement d’un objet numérique – reste la démarche la plus fidèle à la méthode simondonienne. Nous étudierons donc brièvement un logiciel : le navigateur web[9].

Le navigateur, d’abord, est soumis à genèse. Cela est particulièrement visible au niveau de son interface utilisateur. Le premier navigateur établi par Tim Berners-Lee à la fin de l’année 1990, le « WorldWideWeb », était très rudimentaire[10]. Progressivement, le navigateur a acquis de nouvelles fonctionnalités le rendant plus fonctionnel et cohérent. En 1993, le navigateur NCSA-Mosaic a par exemple inséré les images dans la même fenêtre de navigation, alors que le WorldWideWeb ouvrait une nouvelle fenêtre par image. Si l’on compare l’interface du WolrdWideWeb et celle de n’importe quel autre navigateur actuel, le processus de concrétisation au sens de Simondon est manifeste[11].

Le navigateur WorldWideWeb présente également plusieurs niveaux de technicité :

– l’élément peut se trouver au niveau des diverses « fonctions » – tel est le terme utilisé – présentes dans le code du logiciel. Une « fonction » est un regroupement insécable d’instructions pour l’ordinateur ; il s’agit du plus petit dénominateur de technicité numérique[12]. Les « fonctions » de Mozilla communiquent les unes avec les autres et assument peu à peu plusieurs rôles – ou fonctions au sens cette fois classique du terme -, ce qui est un signe de concrétisation technique pour Simondon[13];

– l’individu serait alors le navigateur en lui-même, et le milieu associé de ce dernier les autres constructions logicielles qui l’entourent, ainsi que le web en général. Puisque le rôle de ce logiciel est de récupérer et d’afficher des fichiers provenant de serveurs distants, il entretient avec les autres objets numériques qui l’entourent des relations étroites (en envoyant des requêtes aux serveurs, en recevant leurs fichiers).

Ce bref parallèle tend à montrer que le logiciel peut être identifié comme objet technique selon les critères simondoniens. On voit se constituer une couche seconde de technicité vis-à-vis de la couche dite première, ou matérielle. L’ensemble ordinateur-logiciel est un objet technique hybride, dont chacune des couches de technicité peut être traitée séparément dans la pratique (les spécialistes de l’électronique ne sont pas des codeurs, et inversement), mais ne peuvent être séparées du point de vue de l’étude théorique. Les objets techniques numériques sont situés au point d’intersection entre la matérialité et l’abstraction logique.

Notre hypothèse est que Simondon permet de penser le numérique, via une pensée étendue de la marge d’indétermination. Appliquée au contexte contemporain, cette notion permet de penser un redoublement des niveaux de technicité avec l’émergence d’un objet de type nouveau, le logiciel. Ce dernier présente des caractéristiques différentes de l’objet industriel classique : ouverture (les lignes de code sont de prime abord accessibles et modifiables), reproductibilité à l’infini sans coût de production. Le logiciel libre et la culture libriste[14] sont un excellent exemple de réconciliation de la technique et de la culture. L’humain, grâce au codage, crée une relation d’égal à égal avec la machine et la réintègre peu à peu dans les catégories de sens de la culture.

La configuration hybride de l’objet technique numérique présente pourtant un revers[15]. Tandis que la couche de technicité première, soumise à des logiques matérielles et industrielles, reste la plupart du temps close, la technicité secondaire, qui déploie des logiques immatérielles et post-industrielles, peut faire montre d’ouverture (lorsque les logiciels ne sont pas des logiciels propriétaires). L’ouverture des objets techniques immatériels tend à faire oublier la fermeture de leurs supports matériels – dont ils sont pourtant dépendants en dernier recours. Nous sommes ainsi devant un second paradoxe déployé par le numérique, qui précise celui que nous avions relevé en introduction : le numérique n’est pas toujours oblitéré par la relation d’usage ; il s’ouvre en certains endroits (couche de technicité secondaire), mais cette ouverture renforce la fermeture en d’autres. La culture restera partielle aussi longtemps que seule l’une des deux couches de technicité sera investie de sens.

Face à ce constat, penser le numérique à partir de Simondon implique, à côté des travaux indispensables d’exégèse de la pensée de l’auteur, de se confronter à la réalité technique de notre époque. Les schémas de moteurs qui traduisent le fonctionnement des objets techniques font office d’argument dans MEOT. La responsabilité incombe à la philosophie de la technique contemporaine de se plonger dans l’électronique pour trouver des réponses à la question ouverte de l’hybridité numérique et de sa clôture matérielle. Cela passe par ce que nous appelons aujourd’hui l’interdisciplinarité – le dialogue avec des informaticiennes et informaticiens, ainsi que par le savoir pratique.


[1] Dans cet article, le numérique est défini comme une infrastructure réticulée de machines informatiques traitant et échangeant de l’information binaire. Il s’agit donc d’une réalité vaste qui recouvre les réseaux (dont internet), les protocoles liés à ces réseaux (dont le web), les terminaux que ces réseaux relient entre eux (dont les ordinateurs et les téléphones dits « intelligents »), ainsi que les entrepôts physiques stockant les données (datacenters). 

[2] Thèse complémentaire de Gilbert Simondon pour le doctorat d’État, soutenue et publiée en 1958. Désormais notée MEOT (les citations se réfèrent à l’édition Aubier, 1989).

[3] Pour Simondon, la culture est ce qui investit de sens un objet ou un autre : c’est une « base de significations, de moyens d’expression, de justifications et de formes ». Elle fournit des « normes et des schèmes » et définit la « table des valeurs et des concepts » (Introduction du MEOT).

[4] MEOT, p. 20.

[5] La phylogenèse est, en biologie, la genèse de l’espèce. Elle s’oppose à l’ontogenèse, qui est genèse de l’individu. Simondon exporte cette notion dans le champ de la philosophie de la technique : la « lignée phylogénétique » d’un objet technique est tout le développement qui a conduit jusqu’à lui, la genèse de son « type » technique : elle est la « dimension temporelle d’évolution » de l’objet technique (MEOT, p.66).

[6] Sur tout ceci, comme sur le caractère tendanciel des âges de la technique, voir Jean-Hugues Barthélémy, Simondon, Paris, Les Belles Lettres, 2016 [2014].

[7] Lorsque le circuit est fermé, le courant passe ; lorsqu’il est ouvert, le courant ne passe pas.

[8] Interface graphique Douglas Engelbart.

[9] Le navigateur web est un logiciel dont le rôle est de servir d’interface entre l’utilisateur et le WEB. C’est un visualisateur de fichiers distants. Lorsque nous voulons nous rendre sur un site, c’est lui qui va « appeler » et afficher les pages demandées via sa barre d’adresse.

[10] Il s’agit du premier éditeur HTML, existant avant le Web lui-même et permettant à la communauté de chercheurs d’accéder rapidement à des documents via un système d’hyperliens.

[11] Ajoutons que le WorldWideWeb envoie une unique requête http pour afficher une page de texte HTML à la présentation minimaliste (elle ne contient que du texte et des hyperliens), tandis que Mozilla Firefox envoie de multiples requêtes http pour présenter une page HTML avec du contenu intégré : images, vidéos, etc. Par exemple, Firefox envoie 70 requêtes pour ouvrir le site philosophie.ens.fr avec les images, liens etc., intégrés à l’intérieur.

[12] Les « fonctions » peuvent être regroupées en des bibliothèques de « fonctions », auxquelles les codeurs et codeuses font appel lorsqu’ils bâtissent un programme. Les « fonctions » sont écrites dans différents langages de programmation.

[13] Il s’agit de la plurifonctionnalité qu’acquiert un élément au sein d’un objet technique se concrétisant : un élément assure progressivement plusieurs fonctions au sein de l’objet technique.

[14] Nous nous intéressons ici au logiciel libre, dont le code est accessible et modifiable, et non au logiciel propriétaire, où le code est fermé a posteriori. Il s’agit d’une différence de production des objets numériques, non d’une différence d’essence technique.

[15] En fait, ce n’est pas l’hybridité à proprement parler qui nous cache la technicité en son entier, mais plutôt le discours (marketing) porté sur une telle technicité : le « cloud », les références à Internet tel qu’il constitue un système technique dématérialisé, dans les airs, le montre bien, ainsi que la conception de terminaux de plus en plus fermés et impossibles à démonter (par exemple, les produits de la gamme Apple, ordinateurs ou téléphones).

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