Quelle éthique pour nos démocraties ?

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Dans le cadre du partenariat avec NonFiction.fr, vous pourrez trouver ci-dessous la recension par Alain Policar.

Les écueils du perfectionnisme


On sait que de nombreux auteurs, se voulant fidèles au libéralisme politique, pensent nécessaire d’introduire une dose, plus ou moins variable, de perfectionnisme dans l’éthique de la neutralité, souvent présentée comme consubstantielle au libéralisme. A. Renaut n’est pas de ceux-là : comme Rawls l’a fortement souligné dès 1971, on ne peut guère éviter que, dans l’optique perfectionniste,  » les exigences de la perfection l’emportent sur les revendications de la liberté « . En effet, si  » le principe de perfection fournit un fondement peu solide pour les libertés égales pour tous « , cela tient au fait qu’à partir du moment où une forme de vie est établie et prescrite publiquement comme ayant  » plus de valeur intrinsèque que des plaisirs inférieurs  » et, plus largement, que d’autres formes de vie, l’Etat se met en position de classer les modes d’existence, et renonce à respecter la liberté et l’égalité de tous au regard de leurs façons d’exister.

Si la démocratie, explique précieusement A. Renaut, appelait donc pour fonctionner une morale de la perfection contenant une définition de ce que doit être une vie humaine parfaitement accomplie ou réussie, il paraît périlleux d’échapper à la conséquence selon laquelle une telle morale devrait s’imposer à toute conscience désireuse de réaliser son bien. Dans ce cas, la pluralité des conceptions du bien ne serait plus une question de valeur, mais simplement une question de fait : elle n’aurait de raison d’être que parce que certains ignoreraient encore en quoi consiste le bien de l’humanité et ce qui définit une existence parfaitement humaine. Bref, il est difficile d’envisager la conciliation de telles perspectives avec une conception de la démocratie fondée sur le pluralisme 1.

Dans cet esprit, l’auteur s’oppose vigoureusement à Martha Nussbaum, plus précisément à l’idée que  » les émotions sont partie prenante du système de raisonnement en éthique  » et doivent aussi concerner l’éthique publique. Si c’était le cas n’y aurait-t-il pas lieu de craindre que l’émotion serve à priver l’individu de son pouvoir critique de juger ? N’encourt-on pas le risque d’introduire dans l’éthique publique des éléments qui rendront son contenu cognitif plus ou moins étranger à ceux que nous avons vocation à accueillir ? On retrouve ici le souci d’A. Renaut, qui est celui du libéralisme authentique, de proposer, dans un cadre de désethnicisation de la République, une société hospitalière à la différence.

Contre le minimalisme moral

Le livre est donc un fort plaidoyer pour ce que l’auteur nomme  » éthique de la liberté « . Néanmoins, il prend d’importantes distances avec le  » néo-libéralisme moral  » (guère différent, semble-t-il, dans l’esprit d’A. Renaut, de ce que Joseph Raz avait nommé, en 1994,  » libéralisme de supermarché « , au sein duquel la quantité des options primerait sur leur qualité) que lui paraît représenter la position minimaliste, sous la bannière de John Stuart Mill, de Ruwen Ogien. Ce dernier considère en effet que l’éthique publique doit exclusivement se fonder sur les devoirs envers autrui. Dès lors, il ne reconnaît pas la pertinence de devoirs envers soi-même. C’est précisément ce point que conteste A. Renaut. Il ne s’agit nullement de nier le fait qu’une éthique trop dense s’exposerait à engendrer de forts dissensus et, par conséquent, se distinguerait mal du perfectionnisme. Cependant, le minimalisme moral apparaît comme trop proche de l’indifférence, tout particulièrement de  » l’indifférence morale du rapport à soi-même « .

On peut, en outre, s’interroger sur les fondements milliens de ce minimalisme moral. N’y a-t-l vraiment aucune place chez Mill pour les devoirs envers soi-même ? On sait que dans On Liberty, Mill, s’il refuse une action contraignante de l’Etat pour interdire ou limiter des activités jugées immorales 2, n’écarte pas la possibilité d’encouragements à se détourner de celles-ci 3. D’ailleurs Mill, et c’est pourquoi il peut apparaître comme ayant cherché à concilier libéralisme et socialisme, considérait que le principe de liberté devait être complété par d’autres principes politiques, en particulier des principes de justice distributive. La raison en est relativement simple : le plus important pour lui est le développement de soi, ce qui signifie la primauté de l’ « individualité  » 4 sur la liberté formelle.

Des devoirs envers soi-même ?

Comment donc donner du sens à la notion de  » devoirs envers soi-même  » sans se référer à un idéal collectif de type perfectionniste ? A. Renaut se propose de mieux cerner l’  » espace où l’éthique déborde le droit, et n’ouvre donc pas sur la contrainte de la loi  » 5. Est-on, dès lors, fondé à contester, à l’inverse du  » néolibéralisme moral « , le caractère décisif du consentement (cas notamment de la prostitution volontaire) ? Oui, à condition, d’une part, de montrer l’absurdité du principe d’indifférence morale du rapport à soi, d’autre part, cette étape étant franchie, de renouveler le principe de ne pas nuire à autrui.
Sur le premier point, l’argument de l’auteur est aussi simple que puissant : sans rapport moral à soi, il n’y aurait pas de rapport moral à autrui. Il s’agit non d’une question de philosophie morale mais de philosophie fondamentale : autrui comme condition de possibilité de la conscience, selon la perspective kantienne défendue, depuis fort longtemps, par A. Renaut et dont la signification profonde renvoie à l’idée qu’il  » ne saurait y avoir de devoirs envers autrui que parce que le sujet du devoir s’apparaît à lui-même comme obligé envers soi  » 6. Dès lors, pourrait-il y avoir un engagement éthique pertinent si le rapport à soi était moralement indifférent ?

Si la logique de non-nuisance à autrui peut être comprise de façon rigoureusement individualiste comme le font les minimalistes, il faut, pour comprendre le renouvellement proposé par l’auteur, introduire une distinction capitale entre individu et personne morale. Ainsi le libre consentement individuel ne peut se confondre, comme dans le cas de l’actrice de film pornographique, avec le tort infligé aux femmes en général et, à travers elles, à l’humanité tout entière. C’est bien la confusion entre l’individu et le sujet qui ne permet pas de percevoir que le rapport à soi se situe au cœur d’une éthique de la liberté.

On comprend, dès lors, que la référence à la dignité se fonde chez A. Renaut sur l’irréductibilité d’une personne à tout autre, sur  » une représentation normative de l’humain selon laquelle ce que je dois faire pour être la personne que j’ai à être reste aussi indéterminé, aussi indéfini ou non catégorisable que possible  » 7. L’opposition à l’aristotélisme de M. Nussbaum s’enracine dans ce refus de l’essentialisme dont se rendrait coupable toute conception qui proposerait une liste de potentialités supposées dont l’accomplissement serait nécessaire pour réaliser notre nature. Le très fort soupçon de perfectionnisme qui pèse sur de telles tentatives ne peut, aux yeux de l’auteur, que les disqualifier absolument.

Oser un perfectionnisme modeste ?

Est-ce, pour autant, le dernier mot de l’affaire ? On sait que se déroule, au sein même du libéralisme, un important débat à propos de la neutralité de l’Etat. Est-il envisageable de donner plus d’épaisseur à la défense de la thèse neutraliste ? C’est bien, à travers sa condamnation du minimalisme moral, la question que pose A. Renaut. On peut, me semble-t-il, la reformuler ainsi : la neutralité exige-t-elle de l’Etat qu’il reste aveugle par rapport à tout jugement de valeur, ou bien seulement par rapport à certains d’entre eux ? En deux mots, comment l’Etat libéral et démocratique pourrait-il se priver de faire appel à des valeurs du bien intrinsèques comme, par exemple, l’égalité démocratique, le respect mutuel, la réciprocité, etc. ? Le perfectionnisme modeste, selon l’expression8 de Pablo da Silveira, assume le recours à des valeurs liées au bien, à condition que celles-ci soient généralisables ou, du moins, à condition qu’elles ne puissent être raisonnablement rejetées. Cette position affirme qu’il existe des biens qui peuvent être reconnus comme partagés par les membres d’une société pluraliste, et que l’État est fondé à les protéger.

On peut donc défendre simultanément la neutralité de l’Etat et le perfectionnisme. Cette tentative de conciliation est  » perfectionniste dans le sens où elle accorde une certaine place aux jugements de valeur dans la discussion publique, mais elle reste modeste dans le sens où elle ne défend aucun standard de valeur indépendant du jugement des individus  » 9 Si cette conception perfectionniste modeste est plus faible que la conception anti-perfectionniste, elle reste toujours une conception de la neutralité. En effet, elle se distingue radicalement du perfectionnisme pour trois raisons principales :  » D ‘abord, elle rejette la thèse affirmant la supériorité intrinsèque de certains individus par rapport aux autres. Ensuite elle rejette la thèse affirmant la supériorité intrinsèque de certaines conceptions du bien (et des formes de vie qui leur sont associées) par rapport aux autres. Enfin, elle rejette la thèse affirmant qu’il y a un bien commun (ou un ensemble de biens) partagé par tous les membres de la société « 10 En affirmant qu’il existe des biens qui peuvent être reconnus comme partagés par les membres d’une société pluraliste, et que ces biens peuvent être protégés par l’État, la conception perfectionniste modeste reste donc toujours une conception de la neutralité de l’État, ce dernier n’étant autorisé à agir de façon différente envers les membres de deux groupes A et B,  » que s’il peut faire appel à des considérations de justice ou à la protection des biens ou des pratiques reconnus comme partagés « 11.

On peut, à la suite de da Silveira, se demander si les interrogations présentes sur le concept de neutralité ne sont pas dues à ce que  » nos théories sur la neutralité ont été bâties sur une base anti-perfectionniste, tandis que les pratiques que nous demandons aux responsables publics sont fondées sur une sensibilité perfectionniste modeste plus au moins explicite  » 12.

Le libéralisme politique serait certainement mieux armé face aux critiques républicaines ou communautariennes s’il assumait, dans les termes ainsi définis, son perfectionnisme. Alors qu’il lui est fréquemment reproché de se focaliser sur l’intégrité de l’individu et, dès lors, de négliger l’impact des injustices politiques résultant de l’inaction publique, il se donnerait les outils idéologiques lui permettant d’être à la hauteur de son projet d’émancipation. .

Alain POLICAR


1 – p. 144
2 – il parle de l’alcoolisme et de la fornication
3 – ce qui peut passer par une politique de subventions aux  » activités nobles « , activités de nature à élargir la liberté d’action
4 – individuality-as-autonomy, cette dernière ne se réalisant que si la vie d’une personne est orientée par ses choix personnels et non ceux d’autrui
5 – p. 228
6 – p. 233
7 – p. 250
8 – peut-être maladroite : pourquoi ne pas parler, par exemple, de  » neutralité épaisse  » ?
9 – da Silveira, 1996,  » Deux conceptions de la neutralité de l’État « , Philosophiques, vol. 23, n° 2, automne, p. 244.
10 – ibid., p. 249.
11 – ibid., p. 250
12 – ibid., p. 251

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