Recension – Attention et vigilance

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A la croisée de la phénoménologie et des sciences cognitives

Natalie Depraz, Attention et vigilance, Paris, PUF Epiméthée, 2014. 30€ – Recension par Florian Forestier.

La question de l’attention est devenue au cours des dernières années l’objet d’une écologie spécifique (Y. Citton) interrogeant les transformations induites par le développement d’un milieu numérique, d’une économie de plus en plus fondée sur les dispositifs de capture et d’enrégimentement de l’attention, d’une civilisation où l’impératif d’ubiquité et d’immédiateté redessinent les processus de la synaptogénèse, et plus globalement d’individuation, modifiant ou compromettant, selon les perspectives, la dimension transinvididuelle (pour reprendre le terme introduit par Simondon) des sociétés humaines. Menaçante pour ceux qui, tels B. Stiegler, voient dans les processus de fixation et de stabilisation qui sont à la base des capacités attentionnelles la base de cette transindividuation, prometteuse pour les apôtres d’une sortie de la civilisation de l’écrit et de l’ordre des livres (R. Chartier) vers, par exemple, une nouvelle oralité (McLuhan), l’évolution actuelle appelle cependant également une enquête philosophique approfondie sur la nature de l’attention.

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Il apparaît en effet que la philosophie s’occupe de la question de l’attention depuis longtemps, mais qu’elle la subordonne le plus souvent au travail réflexif et cognitif en l’assimilant à la focalisation et à la concentration. L’attention est pensée en ce qu’elle permet la distinction des éléments perceptifs et la précision des éléments de raisonnements : elle est la condition de possibilité d’un jugement vrai. Qui plus est, elle est assimilée à un principe de sélection ou de tri, qui choisit certains éléments au détriment d’autres, aiguille la perception et la réflexion sur un point privilégié par rapport à un autre.

Certes, ce constat un peu unilatéral peut être nuancé : plusieurs traditions, depuis les pensées de la prière, la postérité cartésienne et les élaborations empiristes, se déploient en fait sous cet horizon commun. Les unes présentent l’attention comme une modalité insigne de rapport à soi-même, les autres comme forme d’ouverture à la réalité de ce qui est visé. Sur ces questions, les discussions menées dans le cadre de la psychologie de la fin du XIXe siècle sont, comme on aura l’occasion d’y revenir, particulièrement intéressantes par la finesse des distinctions qu’elles proposent et la richesse de leurs analyses, même si le cadre conceptuel qui les guide gagne à être amendé. De même, la phénoménologie husserlienne, malgré la permanence du cadre intentionnel adopté comme problématique rectrice, déploie un certain nombre d’éléments très fins pour une phénoménologie de l’attention qui tiendrait compte de l’épaisseur temporelle du déploiement de la pensée, de sa rythmique, de ses tensions et accidents. Une telle phénoménologie peut alors être envisagée sur le plan pratique, en faisant de l’attentionnalité et non plus de l’intentionnalité son angle d’attaque. Enfin, la neurologie et les sciences cognitives ont développé un ensemble d’approches fécondes pour comprendre la multimodalité de la dynamique « attentionnelle », pour entrer dans ses processus, en explorer la complexité.

Dans ce contexte, l’ouvrage de N. Depraz apparaît comme une somme qui vise à réévaluer de manière globale la question de l’attention. Celle-ci est désancrée de son arrimage à la concentration et envisagée aussi bien dans la processualité qui la sous-tend (non, donc, comme simple résultat) que dans l’entrelacs de disponibilité horizontale et de « responsivité » toujours déjà éthique. Il présente donc une réflexion interdisciplinaire, mettant en œuvre une érudition impressionnante concernant aussi bien l’histoire de la psychologie que les développements actuels des sciences cognitives, aussi bien la technique phénoménologique husserlienne que le pragmatisme et la théorie des actes de langage qui lui procure sa base terminologique.

L’ouvrage est constitué de nombreux développements méthodologiques, de nombreux comptes rendus d’expérience, et se présente comme une recherche se faisant, une méditation au sens husserlien du terme, même si sa perspective est celle d’une circulation, d’un zigzag entre points de vue d’un développement de questions phénoménologiques rencontrées au sein de méthodologies différentes, plutôt que celle d’une investigation systématiquement phénoménologique. Construit à partir de la réécriture d’un nombre impressionnant d’articles, de conférences, ainsi que d’un travail d’habilitation, nourri d’un abondant travail d’édition et de présentation de la phénoménologie de l’attention développée par Husserl, aussi bien que des ressources dans les textes husserliens pour une autre phénoménologie de l’attention, ce livre s’avère ainsi, du fait de cette richesse, difficile à lire d’un bout à l’autre, et plus encore à recenser. Le zigzag entre sa perspective d’ensemble (l’explicitation d’une philosophie de l’attention, d’une philosophie repensée à l’aune d’une réinterprétation de l’attention comme attitude expérientielle, comme vigilance) et les nombreuses analyses de détail convoquées demanderait en effet à être reparcourues plusieurs fois.

L’attention n’est pas seulement une disposition dont la phénoménologie est appelée à rendre compte. Elle est une structure ou une opérativité fondamentale de l’expérience selon laquelle la phénoménologie peut être repensée. Une phénoménologie de et selon l’attention se doit alors à la fois de repenser son cadre méthodologique, sa mise en œuvre, et son statut épistémologique – c’est-à-dire son rapport aux différentes disciplines et champs que sont les sciences cognitives ou les pratiques thérapeutiques, susceptibles d’assister ou de guider la phénoménologie dans son travail de raffinement et d’explicitation de la dynamique des vécus. Si la méthode s’avère bel et bien phénoménologique, il s’agit cependant d’une mise en œuvre de celle-ci, laquelle rencontre les problèmes phénoménologiques plutôt que de chercher la phénoménologie. L’ouvrage s’inscrit ainsi à la fois dans la lignée des recherches husserliennes, de la prudence du pragmatisme et de la théorie wittgensteinienne et post-wittgensteinienne des actes de langage, et des post-phénoménologies développées de façon isolées par ces auteurs difficilement classables que sont, par exemple, B. Waldenfels ou D. Ihde.

Que peut bien vouloir dire faire de la phénoménologie ?, questionne l’auteure au fil des nombreux ouvrages qui jalonnent son itinéraire intellectuel[1]. La phénoménologie n’est pas seulement méthode. Le risque qu’elle porte est précisément de tendre à se perdre dans une réflexivité méthodologique systématique qui la coupe de la chair vive de l’expérience à laquelle elle s’est voulue accès. Tout au contraire, la phénoménologie doit être ressaisie et ré-habitée comme la pratique qu’elle est. Le phénoménologue est appelé à adhérer à la temporalité de son exercice et de son écriture.

Plutôt dès lors que de chercher à briser l’intellectualisme supposé de Husserl en dé-transcendantalisant (illusoirement) sa phénoménologie, en lui fixant de nouveaux sites dont la concrétude sera tout aussi abstraitement thématisée, il s’agit d’insister sur la façon dont celle-ci peut être cultivée, entraînée, constituée comme praxis, comme une autre façon, générative, de se rapporter à l’expérience en dé-sédimentant les habitus déterminant ce sur quoi nous faisons fond pour y ouvrir des latences créatives. La réalisation de la phénoménologie comme pratique concrète n’est alors en rien liée à son hypothétique dé-transcendantalisation. La perspective transcendantale est au contraire reconduite comme le nom même de l’activité phénoménologique, de la réflexivité active et de la discipline par laquelle l’expérience se tourne vers sa propre épaisseur. L’empirisme transcendantal dont se revendique N. Depraz (dans une lignée qui revendique, outre l’héritage phénoménologique, l’influence terminologique de Deleuze ou du quasi-transcendantal derridien) caractérisera bien plutôt cette façon qu’a l’expérience de ne pas adhérer à soi ni à ce qui est vécu en elle mais de néanmoins sans cesse tendre vers soi ; de se déprendre de l’évidence du vécu sans en entamer la présence, de se tourner vers la phénoménalité de ce qui apparaît.

La relation d’une telle pratique aux sciences cognitives s’inscrit alors dans le droit fil de la neurophénoménologie de Varela : il s’agit tout à la fois de tenir compte des résultats de ces sciences et de ce qu’ils indiquent sur le fonctionnement effectif de nos structures cognitives, de se nourrir des hypothèses et approches développées pour enrichir la conceptualité phénoménologique, et enfin d’user de la formidable capacité d’auto-observation indirecte que les outils des sciences cognitives permettent (neuro-imagerie, etc.) pour motiver et guider le travail pratique du phénoménologue. Ainsi, les indices empiriques issus des neurosciences servent de relais à une épochè qui ne sera plus abstraitement posée, mais pratiquement motivée, guidée, alimentée par des exemples.

L’approche neurophénoménologique sera complétée ici par une réflexion précise et technique sur le langage susceptible d’en assumer l’exercice, tant au niveau de sa forme propre qu’au niveau de son statut – inséparable d’un cadre situé et pragmatique. Ainsi, « en conférant une primauté à l’action en tant que médium unitaire d’où peut être prélevée la distinction subséquente entre dire et montrer, on insiste sur la co-opération unique du langage (indication) et de l’expérience (évidence), c’est-à-dire sur leur intrication, propre à notre praxis ordinaire de vivants » (p. 139). En effet, le phénomène de l’attention contient en lui une dimension méthodologique inhérente aux modalités de son déploiement, une phénoménologie de l’attention ne pouvant se pratiquer qu’au sein d’un devenir attentif, d’une attention de l’attention à elle-même. De la sorte,

la notion de « geste » est particulièrement appropriée, puisqu’elle permet de saisir l’empan de l’attention comme expérience tout à la fois corporelle (motrice et proprioceptive), sémantique (expressive), agissante (performative) et relationnelle (intersubjective et communicationnelle). (p. 61)

Ainsi, le passage d’une approche dite intellectualiste à une phénoménologie du corps ne répond pas aux besoins d’une telle phénoménologie de l’attention. Les catégories de l’inconscient ou du subconscient tout autant que celles du préréflexif sont des sources d’ambiguïtés considérables entérinant des distinctions contestables, ou amalgamant au contraire des dimensions très diverses. La conception développée par Merleau-Ponty d’une conscience préréflexive, située entre conscience de soi et conscience automatique, est à la fois féconde pour ce qu’elle invite à penser (le déploiement des processus attentionnels et de leur temporalité propre, de la façon dont ils déploient une temporalité) et ambiguë sur la façon dont elle invite à le pensée.

De même, les travaux de L. Naccache[2], qui réactivent la problématique jamesienne de la frange, s’avèrent d’une grande richesse, mais risquent de conduire à certaines confusions philosophiques du fait de leur terminologie. L. Naccache réactive en effet la tripartition freudienne de l’inconscient, du préconscient et du conscient, au risque d’amalgamer la problématique psychanalytique de l’inconscient lieu d’associations à la problématique cognitive des processus subpersonnels. En effet, la forme d’accès envisageable aux franges des processus de construction de nos scènes perceptuelles ou du déploiement du contenu de nos idées diffère du tout au tout de la relation que la conscience est appelée à développée avec l’inconscient dans la psychanalyse. Dès-lors,

la désignation de ce processus par le préfixe « pré- » , comme en témoigne l’abondance des termes qui cherchent à le nommer ainsi, reste verbale, elle n’en épouse pas l’expérience. Il s’agit d’une nomination par défaut, générique, en termes de « préréfléchi », mais aussi, plus spécifiquement, en termes de « prédiscursif », « prénoétique », « antéprédicatif », « préverbal », « prélogique » ou « préconceptuel ». Elle ne dit pas grand-chose du contenu et du mode expérientiels du processus : pour commencer, suivant le versant cognitif de l’attention redirectionnelle, elle ne dit rien de sa composante temporelle (…). Ensuite, suivant le versant d’ouverture émotionnelle à la réceptivité, de sa composante affective. (p. 45)

L’usage des mots de la même façon se devra d’être plastique plutôt que de distinguer et d’opposer le conscient à l’inconscient et au préconscient, on tiendra compte de l’ambiguïté première du terme de conscience, sans tenter non plus de fixer a priori les limites de la conscience.

Plus avant, N. Depraz souligne l’ambition non seulement phénoménologique, mais aussi ontologique et existentielle de son approche. Le cadre méthodologique et théorique d’une phénoménologie de l’attention ouvre en effet dans un premier temps à une requalification de l’attention, qui n’est plus seulement conçue comme focalisation sélective et concentration, mais comme vigilance. Une telle vigilance explicite une qualité fondamentale de notre être-au-monde : l’attention ainsi conçue est appelée à être cultivée, elle est augmentation de l’être, disponibilité aux choses et souci pratique et incarné des autres. La problématique de l’attention se pose à la croisée de plusieurs champs, l’attention s’avérant « relationnelle, transindividuelle, indissolublement sociale, éthique, voire politique et économique » (p. 55). De la sorte, une pensée de l’attention-vigilance se prolonge en éthique ; si l’attention n’est pas nécessairement attention à l’autre, l’attention se fait toujours avec l’autre. La pragmatique de l’attention ouvre des pistes pour penser une verticalité éthique plus douce que la pensée levinassienne du visage ou la phénoménologie marionnienne de la saturation.

Cinq grandes sections rythment l’ouvrage.

Gestes de l’attention : la vigilance en ébauche

Dans cette première partie, l’auteure s’attache aux gestes de l’attention qu’elle examine selon trois angles : celui des neurosciences, celui de la phénoménologie, et celui de la pragmatique langagière. Une structure quasi-dialectique rythme le développement que N. Depraz déploie en alternant un moment actif de densification et un moment phénoménologique de relâchement, détente ou déprise. Dans un premier moment sont dégagées :

différentes facettes de l’expérience attentionnelle : 1) sa dimension immédiate d’occupation, 2) son caractère contre-nature de contrôle lié à un effort volontaire, 3) sa contrepartie automatique, 4) sa réacclimatation naturelle en termes de spontanéité réceptive et de plasticité habituelle. (p. 98)

L’auteure s’attache ensuite à analyser la façon dont l’attention et ses gestes sont nommés et conceptualisés, à présenter les « (…) gestes langagiers courants, scientifiques ou phénoménologiques, qui nomment l’expérience attentionnelle dans sa double dimension de centration/fermeture et de décentration/ouverture jusqu’à l’ébauche d’ouverture interne alliée à l’assise réceptive propre à la vigilance » (p. 110-111).

Si les processus de concentration, focalisation, sélection, sont exposés via la langue des neurosciences, la déprise est pour sa part présentée à travers une déclinaison de trois variantes possibles de la réduction phénoménologique : 1) l’épochè husserlienne, radicale et formelle, 2) l’épochè naturelle schützéenne qui considère plutôt les processus de déprises inscrits au sein même de l’attitude naturelle, 3) l’épochè pratique, comprise comme pragmatique transcendantale incarnée enfin, appréhendant le transcendantal comme un faire, laquelle constitue d’ailleurs un leitmotiv amené à être plusieurs fois repris et développé au cours de l’ouvrage[3].

D’un point de vue de la théorie des actes de langage enfin, l’attention se signale par un langage monstratif, caractérisé par une teneur spécifique d’évidence, de présentité et d’indexicalité. Réciproquement, les régimes attentionnels liées à l’inscription du vécu en discours (description, expression, monstration, témoignages) rappellent que l’attentionnalité constitue une méthode autant qu’un thème, et qu’elle est appelée à se manifester au sein des processus et langages de son analyse pratique.

Modulation : l’attention-vigilance comme augmentation d’être

Cette seconde partie jalonne plus spécifiquement l’appréhension d’une attention-vigilance, à la lumière tout autant de la phénoménologie que des neurosciences, dont la mise en regard permet d’envisager un sens irréductible à ces deux domaines, « autant en matière d’expérience conscientisable qu’en termes de catégorisation » (p. 192). L’attention est comprise comme modulation, moduler signifiant « faire varier, infléchir, adapte à différents cas ou contextes » (p. 170).

Le chapitre développe des points de vue paradoxalement qualifiés de points de vue « en troisième personne » sur les structures de l’attention. Ces différentes approches plaident pour concevoir l’attention comme un phénomène global et indirect.

Un sort particulier est ainsi fait aux trois élaborations de l’attention proposées par Husserl en 1904-1905, en 1913 et en 1918-1926, ces dernières, inscrites dans la perspective plus vaste des synthèses passives, marquant pour l’auteure de manière au moins potentielle un véritable passage de l’intentionnalité à l’attentionnalité, l’attention cessant peu à peu d’être comprise comme une modification parmi d’autres pour être conçue comme praxis incarnée, du point de vue de sa fonction transversale modulatrice au sein d’une conscience en genèse affective. Dans cet édifice, l’attention peut bien être comprise comme la chair de l’architecture attentionnelle. Transmodale, elle œuvre à même les différentes activités perceptives, imaginatives, etc., et motive un raffinement terminologique, avec, par exemple, la distinction entre Wahrnemung et Perzeption, qui a précisément en jeu les différentes qualités attentionnelles mises en jeu au sein d’un acte dont la structure intentionnelle serait la même.

En continuité avec l’échafaudage husserlien, les résultats des sciences cognitives contemporaines (en particulier les travaux de J.-C. Leclas, auxquels N. Depraz fait à plusieurs reprises référence), plaident pour une reprise compréhensive de cette plurivocité sous l’horizon de la dimension modulatrice de l’attention, qui n’a sans doute pas même de sens à être définie indépendamment de la modulation qu’elle exerce sur d’autres activités. « Ni locale ni globale, la structure dynamique de l’attention se situe donc dans des configurations cohérentes spécifiques » (p. 190).

Cécité inattentionnelle et synthèse passive : l’attention-vigilance comme processus d’ouverture

Cette mise au point catégorielle étant faite, on peut alors entrer plus finement dans le fonctionnement même de l’attention, du devenir attentif, dans la temporalité concrète du devenir attentif qu’il ne s’agit pas simplement de thématiser, mais d’habiter comme une dimension immanente et irréductible de notre expérience et de nos pensées. À cet effet, le matériau abondant des descriptions psychologiques de la fin du XIXe siècle peut utilement être mis à profit. Traversant les conceptions de Stumpf, Wundt, James, Titchener, Husserl et les controverses les ayant opposées, N. Depraz peut dégager un certain nombre de structures capables de rendre compte de la processualité de l’attention telle qu’elle a été thématisée : désynchronisations et déphasages.

De façon cohérente avec sa perspective, l’auteure propose de considérer le concept l’attention et ses relâchements, l’attention avec l’inattention. Celle-ci est elle-même conçue comme disponibilité plastique au sein de l’attention. Le relâchement fait partie de l’attention ainsi repensée, laquelle ne doit plus être comprise comme attention sélective, focalisation, comme le choix d’une chose par rapport à une autre, mais bien comme augmentation, élargissement. Analysant sous cet angle les phénomènes dits de cécité inattentionnelle, l’auteure en retourne l’interprétation classique pour faire de ces situations des dimensions du déploiement de l’attention. Ce faisant, elle rompt avec une pensée appréhendant l’attention comme résultat d’un processus, pour penser l’attention vigilance comme processus d’ouverture dont il s’agit de souligner la force transformative.

L’ouvrage s’attarde alors plus spécifiquement sur le caractère de sa temporalité spécifique, qui est un rythme de tensions et de relâchement. En s’appuyant sur les élaborations husserliennes d’une épaisseur affective et hylétique du flux temporel dans les Manuscrits B et C, aussi bien que sur la pensée husserlienne d’une dimension originairement protentionnelle dans les Manuscrits dits de Bernau, l’auteure peut alors présenter la temporalité attentionnelle sous l’horizon de sa générativité circulaire et du caractère d’éveil protentionnel qu’elle manifeste. Le rôle mobilisateur de l’émotion, inséparable de ce processus dont elle constitue la racine, est à son tour analysé dans sa double dimension d’attraction et de dérangement.

De la division au partage : l’attention-vigilance comme croissance en première personne

La section suivante inspecte la complexité de cette dynamique de l’attention en questionnant l’ambivalence de ses mises en mouvements. L’auteure y analyse les phénomènes de division de l’attention pour déceler en eux, au-delà d’une lecture en terme de paralysie, un processus de croissance attentionnelle. N. Depraz étudie de façon approfondie un certain nombre de phénomènes d’attention divisée, allant de l’attention dichotomique (écouter deux conversations) à l’instabilité visuelle et aux phénomènes de rivalité binoculaire (de type cube de Necker, etc.), à propos desquels sont apportés force détails sur leurs variations diverses.

Pour prendre la mesure de tels phénomènes, il faut en effet prendre en compte leur dynamique temporelle. Le passage d’une position à l’autre implique une phase de transition qui peut être décrite en tant que telle. Dans un tel contexte, la profondeur tridimensionnelle de l’image est activement produite par le sujet (c’est plus largement le cas pour notre rapport courant à la profondeur tridimensionnelle, qui est exercé et maintenu par nos habitus kinesthésico-hylétiques et par nos focalisations perceptives), et cette production s’opère en fait sans rupture brutale. Au contraire, la forme hésite, « grésille ». La transition d’un attracteur à l’autre s’annonce comme un pressentiment, comme une imminence de la forme, une potentialité virtuelle de la formation. Ce processus est d’abord décelable par des protocoles en troisième personne (imagerie cérébrale, eye-tracking, etc.) mettant en évidence saccades et mouvements d’accompagnement oculaire, mais le sujet peut lui-même exercer son attention jusqu’à prendre conscience de la gestation de la forme.

Loin de se limiter à une division des objets sur lesquels se porte l’attention, l’auteure interroge alors la plasticité subjective correspondant à de tels investissements attentionnels, et aborde dans cette optique les « différents modes de différenciation, d’altération, de feuilletage » que l’attention génère au sein de la vie subjective (p. 346). Cette interrogation est illustrée par un retour sur les gestes fondamentaux de la phénoménologie, et sur la façon dont ceux-ci peuvent être inscrits au sein de dynamiques globales. Est reprise à nouveau la question de la réduction, d’abord par la mise en tension de l’épochè, béante sur l’abime de la réflexivité, et de la variation eidétique, qui ouvre, elle, sur le vertige des possibles. Dans ce même fil argumentatif, les trois chemins explorés par Husserl pour thématiser la réduction (selon la nomenclature d’Iso Kern[4]) sont, chacun leur tour, analysés. Contre l’interprétation classique, le chemin dit cartésien est peu développé au profit de la voie appelée psychologique (laquelle vise pour l’auteure à cultiver une tournure d’esprit), et surtout de celle du monde de la vie. Celle-ci outrepasse en effet la réduction vers ce qui au sein de la vie immanente de l’ego est partagé, hérité, sur l’inscription, donc à la dimension interactive et transindividuelle de l’attention qui est originellement partagée.

De cette réflexion émerge une figure originale et pratique du sujet phénoménologique divisé finkéen, pour laquelle l’auteure invoque à nouveau la dimension transcendantale de l’attention. Celle-ci « ne se limite pas à une seule forme d’activité mentale concentrée, mais renvoie à une expérience plus complexe, différenciée, enracinée dans des attitudes corporelles » (p. 345). De la sorte, cette transcendantalité implique une double prise en compte de l’intersubjectivité au sein de laquelle s’insèrent les pratiques phénoménologiques et de la spécificité de l’objet « attention » qui, comme cela a été plusieurs fois souligné, implique une co-participation de l’objet et de la méthode. Les traits d’un langage non plus seulement propre à la communication de l’attention, mais à son insertion au sein d’un processus collectif et systématique, sont lors précisés au fil d’une discussion précise de la méthodologie de l’entretien d’explicitation développée par P. Vermersch et C. Petitmengin. Un langage de la première personne, explique l’auteure, n’est pas un simple langage en première personne, exprimant des points de vue en première personne, ni un langage décrivant la première personne. Il faut distinguer le langage à la première personne, le langage en première personne, et le langage première personne que l’auteure préconise, et qui prend paradoxalement la forme d’une écriture apte à assumer et retranscrire les hésitations, la prudence, la progressivité d’une telle explicitation de soi de l’attention.

Attention conjointe intersubjective et vigilance éthique relationnelle en deuxième personne

De l’ouverture inchoative de l’attention à son amplification au sein de ses partages, l’auteure passe enfin à l’explicitation de la dimension éthique spécifique d’une pensée de l’attention

Le phénomène de l’attention conjointe décrit une co-individuation de sujets qui ne portent pas seulement leur attention sur un objet qui tirerait de ce consensus intersubjectif son caractère objectif, mais qui sont également attentifs les uns aux autres et à la façon, chaque fois différente, dont chacun perçoit et expérimente l’objet. La discussion féconde ainsi la zone de tension de « l’entre ». L’auteure met ici l’accent sur l’importance de penser ce qu’elle appelle la relation aux secondes personnes, en particulier au sein de la pratique de recherche phénoménologique et psychologique. L’échange est en effet la phénoménologie même se faisant. Il est le site de sa propre attestation. Il s’opère entre des individus situés, car c’est de l’intérieur de cette situation d’interlocution située qu’il faut entendre la pratique phénoménologique. Les vécus partagés n’y sont pas des comptes rendus anonymes, mais des expériences relatées, comprises par d’autres, la compréhension étant cela même qui atteste de l’objectivité spécifique des comptes rendus, leur performativité comme objectivité. C’est parce qu’ils portent sur quelque chose sur quoi on peut s’entendre, donc discuter, donc se rencontrer, qu’ils se déploient bien selon une systématicité qui peut revendiquer la scientificité.

Dans la continuité de cette mise en place d’une science pratique (dont la scientificité est liée au caractère pratique[5]), est mise en avant la dimension d’une ouverture qui aggrave la profondeur de l’immanence en éthique (p. 449). Cette éthique procède certes d’une verticalité – elle ne relève plus de l’approfondissement cognitif ou esthétique de l’horizontalité. Mais cette verticalité est celle du nœud des cristallisations et des attentions : de la multiplicité des ombilics par lesquels je suis relié et retenu par le monde et par les autres. Il s’agit bien là d’une éthique radicale, mais dont la réquisition prend une forme moins tranchante et inquisitrice que celle de l’effraction et de la saturation. Que nous soyons tenus en nous-mêmes à prendre garde aux autres qui nous appellent et nous habitent ne fait pas de leur invitation un tribunal exigeant une remise immédiate – l’impossibilité de nous abstraire de la sphère d’inter-possessions et de rencontres en laquelle nous déployons notre attention ne signifie pas que nous y soyons sans cesse assignés par une structure levinassienne d’arrachement. Une pensée de la pratique thérapeutique, dans ce qu’elle est à déployer d’attention – au double sens de disponibilité et de souci – vient alors illustrer la forme d’interrelation ainsi thématisée.

En fin de compte,

l’immanence pratique n’est pas le dernier mot de la méthode attentionnelle : irréductible à l’horizontalité perceptive et à la circularité réflexive, elle exige une auto-transcendance. Cette dynamique d’échappement oriente le sujet vers la verticalité qu’il contient en lui-même, visible de façon concrète dans sa capacité incessante à se déporter hors de lui-même pour se donner du champ et du recul sur ce qu’il est et fait sans pour autant sortir de lui-même jusqu’à s’observer (fiction) de l’extérieur de lui-même. (p. 401)

On conclura en saluant la parution d’un aussi bel ouvrage, qui prouve en effet qu’un usage contemporain de la phénoménologie est bel et bien possible, qu’une phénoménologie peut déployer une approche originale et des résultats concrets. La perspective phénoménologique n’est pas vouée à choisir entre doxographie, hyperbole radicale et vertige réflexif. En assumant les gestes exercées par ces trois axes, elle peut faire preuve de fécondité et de créativité sans se laisser écraser par le poids de son onomastique, mettre en place une terminologie féconde tout en maintenant un dialogue serré avec des disciplines voisines, empiriques ou scientifiques.


[1] En particulier Transcendance et Incarnation, Paris, Vrin, 1995, ou Écrire en phénoménologue, Paris, Encre marine, 1999.

[2] Cf. par exemple L. Naccache, Le nouvel inconscient : Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Paris, Éditions Odile Jacob,‎ 2006.

[3] Perspective à laquelle nous souscrivons également pour notre part, comme nous l’avons exposé dans notre article « Le transcendantal comme réflexivité agie », Annales de phénoménologie, n°13/2014.

[4] Cf. Iso Kern, « Les trois voies de la réduction phénoménologique transcendantale dans la philosophie de Edmund Husserl », traduit de l’allemand par Philippe Cabestan et Natalie Depraz, dans Alter n°11/2003, « La réduction ».

[5] On pourra à ce sujet, avec M. Bitbol, poser la question de savoir si il en va fondamentalement autrement dans les autres sciences. Cf. à ce sujet La conscience a-t-elle une origine, Paris, Flammarion, 2014, et notre recension de cet ouvrage :

http://www.implications-philosophiques.org/recensions/recension-la-conscience-a-t-elle-une-origine/.

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