Recension – Choses en soi, E. Alloa, E. During (dir.)

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Recension de Choses en soi, métaphysique du réalisme, dirigé par E. Alloa et E. During, PUF, MétaphysiqueS, 2018.

 

Thibaud Zupppinger, docteur en philosophie morale et chercheur associé au Curapp (UPJV-CNRS).

Il s’agit d’une recension du livre Choses en soi, publié aux Presses Universitaires de France. Vous pouvez trouver l’ouvrage sur le site de son éditeur en cliquant ici.

Nous pouvons saluer la récente parution dans la collection MétaphysiqueS aux PUF, de Choses en soi, métaphysique du réalisme. Cet ouvrage publié sous la direction d’Emmanuel Alloa et d’Elie During est un ouvrage collectif, et un panorama sans équivalent sur la question du réalisme. Près de 600 pages, et près d’une quarantaine d’auteurs sont réunis pour ce projet ambitieux qui rassemble les interventions du colloque « Choses en soi », qui s’est tenu en novembre 2016.

La diversité des auteurs et de leurs approches est un casse-tête pour le recenseur qui ne peut donner à chaque auteur la place qu’il souhaiterait, ni entrer en discussion avec chacun.

Le lecteur en revanche ne devrait pas être perdu dans son parcours car l’ouvrage se présente en sept parties, permettant de regrouper les contributions par approche. On peut toutefois regretter l’absence d’un index, qui aurait été un allié précieux dans cette exploration, permettant de transformer l’ouvrage en véritable outil de travail en repérant plus facilement les proximités entre les chapitres et les auteurs, et les différences d’usage des concepts.

Compte-tenu de la richesse de la notion de choses en soi et de ses nombreuses implications morales, épistémologiques, métaphysiques, parvenir à ordonner les contributions est un défi intellectuel. Quelles thématiques permettent de construire des regroupements, et de construire une progression ? Plutôt que de regrouper les contributions par concepts, les chapitres sont rassemblés au sein de partie dont la progression est la suivante :

  • les trois premières parties rassemblent les contributions dressant un état des lieux du retour aux positions déclarées réalistes, un panorama des différents avatars de l’en soi, et une étape reprenant la distinction idéalisme/réalisme. Il s’agit notamment de dresser la liste des traits communs qui permettent de donner une consistance à ce moment de l’histoire de la philosophie.
  • les parties quatre et cinq s’interrogent plus particulièrement sur la question du réel, dans sa polarité proche ou lointaine. Évidemment, la nature même de cette question ne peut se faire sans une investigation poussée de l’héritage kantien, thème de la cinquième partie.
  • enfin, les parties six et sept, qui concluent l’ouvrage, se tournent vers les implications anthropologiques et métaphysiques de cette investigation du réalisme contemporain. Ces chapitres conclusifs sont l’occasion de repenser les questionnements traditionnels de la philosophie, comme le perspectivisme ou l’altérité. La dernière partie, sobrement intitulée Absolus, aborde les horizons de la chose en soi, avec une confrontation avec les enjeux propres à la théologie.

L’héritage kantien

La chose en soi est un concept qui ne va pas sans difficulté depuis que Kant lui a accordé une place si particulière dans son entreprise de remise à plat de la raison. Et c’est donc naturellement qu’une grande partie des contributions tissent un dialogue avec l’œuvre de Kant et de ses héritages. Sorte de statue du commandeur, la pensée kantienne domine largement ce panorama. Une partie complète est consacrée à examiner la possibilité d’un après Kant. Maurizio Ferraris, qui vient de publier récemment Emergence, propose d’ailleurs de procéder à un « désenkantement », comme on procéderait à un désenchantement de la philosophie.

Derrière Kant, c’est également le parcours du concept de chose, de Fichte à Hegel, de Freud à Lacan, en passant par Heidegger (et ses analyses de la Chose – das Ding). Retracer l’itinéraire de ce concept et sa fécondité, c’est également être en mesure de saisir le réseau et la circulation des idées dans la philosophie du XIXème et XXème siècle. Comme le souligne l’introduction, le programme même de la phénoménologie, avec le retour aux choses mêmes de Husserl, hérite de cette question de la chose en soi, même si c’est pour en juger le programme impossible.

Alors, pourquoi une telle survivance de cette notion de chose en soi ? On s’aperçoit que l’idée de chose en soi est comme l’envers et le double de tout programme réaliste. Il suffit de poser la possibilité de parler d’un réel qui ne soit pas conditionnée par les formes de notre accès à lui. Comment ne pas supposer qu’il puisse exister un « inapparaissant » hors du champ des phénomènes ?

Difficile ici d’ignorer Nietzsche qui a cerné derrière la chose en soi le présupposé qu’il existe des choses nécessaires. Avec la chose en soi, c’est aussi une manière d’adresser des attentes au monde, qui se doit d’être tel ou tel, de façon apriori (afin de conserver la possibilité d’une morale, d’une connaissance ou d’autres exigences philosophiques).

Le succès au risque de la dilution

On constate un retour massif aux positions réalistes. « La ruée vers le réel, telle pourrait être l’image résumant l’activité de la philosophie de ces trente dernières années. » souligne même Isabelle Thomas-Fogiel (p. 27). C’est à l’aune de ce qu’elle rend réel que toute pensée qui prétend être réaliste, en dernière instance, doit être jugée, souligne Tristan Garcia, (p. 56) mais n’est-ce pas alors au risque de « faire tourner en roue libre la planche à billet du réel, et d’avaliser autant d’entités qu’il le souhaite ? semble objecter en réponse Jocelyn Benoist (p. 48)

En effet ce mouvement d’ensemble ne masque pas les profondes différences, presque des divergences qui existent dans les positions réalistes élaborées. Plus qu’un courant unique, il serait plus juste d’évoquer « une constellation conceptuelle » (p. 27).

Un des avantages, et non des moindres, de cet ouvrage est aussi la volonté d’éclaircissement des nombreuses entreprises de constructions de positions réalistes, et les relations qu’elles entretiennent entre elles. On peut comprendre cet ouvrage comme une véritable carte des constellations, capable d’indiquer aux lecteurs les grands points de cristallisation qui orientent la pensée. Comme tout mouvement majeur dans la pensée, le réalisme n’est pas une pensée dogmatique unique, mais se manifeste par un pluralisme et des différences d’accent qui en marquent autant la fécondité qu’elle en interroge dans le même temps l’unité. De quel réalisme parle-t-on ?

À y regarder de plus près, au cours de l’histoire des idées, même les plus fervents idéalistes se sont pensés et définis comme des réalistes, de Platon à Jacobi. Sans doute faut-il y voir derrière ce que Putnam nomme le Réalisme (avec une majuscule) et qu’il identifie à une forme particulière d’idéalisme.

De fait, les idéalistes transcendantaux se font rares. Peut-on aujourd’hui donner un sens à la question de la chose en soi ? Peut-être en en faisant une autre adresse du réel, vers un réel qui précisément n’est pas donné d’emblée pour-nous, voire vers un donné qui excède toute visée. A ce compte-là, le caractère d’en soi est irréductible mais surtout, il serait à considérer comme la condition de possibilité du donné (phénoménal celui-là). La chose en soi serait alors sauvée et considérée comme le nom de ce nouveau chantier : trouver le grand dehors, par d’autres voies.

Sorte d’écho au pluralisme du réalisme, la chose en soi tend à être interprétée au pluriel – comme multitude de choses en soi. Un exemple frappant est l’intérêt actuel pour les ontologies plates. Ces recherches exploratoires représentent un saut conceptuel riche en conséquences, car il coupe la question de l’en-soi de sa référence habituelle à la finitude du sujet. Il est d’ailleurs intéressant de s’attarder sur le sous-titre de l’ouvrage ; métaphysique du réalisme, qui permet de saisir qu’il s’agira d’accorder au moins autant d’importance au réalisme et à la chose en soi, qu’à la métaphysique explicite et implicite qui sous-tendent ces programmes.

Un carrefour de concepts.

Le lecteur parcourant la table des matières peut être pris d’un vertige devant les concepts qui sont mobilisés autour de la question du réalisme. Théorique quantique, naturalisme, vitalisme, nihilisme, théisme… C’est bien une redéfinition d’ampleur des concepts et de leur charge critique qui se dessinent derrière ce projet de penser le réalisme et ses manifestations contemporaines.

Le réalisme tel qu’il se dessine dans cette succession de portraits devient une sorte d’aimant, capable par sa polarité de réorientée l’ensemble des concepts philosophiques, de redistribuer les relations entre les concepts, leur architecture et de réinterroger des concepts aussi canoniques que la nature, ou le temps. Cette capacité suffirait à elle seule à justifier l’engouement pour les postures réalistes dans le panorama contemporain.

Les nombreux travaux réalistes qui ont été proposés ces dernières années ont permis de rapprocher des courants et des traditions qui tendaient obstinément à s’ignorer. Un des mérites les plus marquants de cet engouement sera sans doute cette capacité à faire ressortir des airs de famille, pour reprendre un vocable wittgensteinien, entre des approches souvent considérées comme opposées ou incompatibles.

La chose en soi, ultime métaphore de la philosophie ?

Peut-on atteindre quelque chose au-delà des phénomènes en s’affranchissant des conditions de possibilité de l’expérience ? Comment une chose peut-elle être inconnaissable, mais non pas impensable, puisque Kant parvient à la nommer Ding (Chose) ?

Convoqués dès l’introduction (p.15), les travaux de Blumenberg donnent une nouvelle résonance à cette investigation minutieuse et plurielle de la chose en soi. Contre les tentatives de la raison d’aller hors de son champ (on retrouve là tout le geste kantien et de sa critique de la raison pure théorique) la chose en soi, ce réel qui se dresse comme indépendant des relations de connaissance et d’accès que l’on pourrait ménager, se pose comme un absolu.

Comme l’avait souligné Blumenberg, la raison n’a pas remplacé le mythe. Et les métaphores accompagnent l’entreprise rationnelle. Les opposer est vain. Ainsi, l’ensemble des analyses rassemblées piochent dans un réservoir large de métaphores. Nœud ou balancier entre idéalisme et réalisme : les métaphores se révèlent des auxiliaires qui permettent à l’approche rationnelle d’embrasser plus loin. L’anthropologie philosophique est alors un guide permettant d’articuler ces différentes dimensions, et c’est précisément l’objet de la sixième partie : le perspectivisme entre anthropologie et métaphysique.

Une question complexe et des réponses multiples

Cheminement pédagogique pour le lecteur néophyte (mais néanmoins motivé), Choses en soi propose une cartographie actuelle et précise des positions réalistes actuelles. La complémentarité des points de vue, l’ouverture aux différents héritages philosophiques, la qualité des chapitres et l’ampleur du chantier font de cet ouvrage une véritable référence pour tous sur cette question. En un sens, plus qu’une référence (mouvement centripète de la connaissance), il est avant tout une ouverture (mouvement centrifuge) qui permet aux lecteurs de saisir l’ensemble du panorama et de s’engager plus avant dans une des voies que cette publication aura su lui présenter.

S’il était besoin de le prouver, cet ouvrage manifeste la profonde vitalité de la scène philosophique française (majoritairement, même si des auteurs étrangers sont également présents parmi les contributeurs) et sa capacité à faire fructifier l’héritage kantien, non pas dans une logique de patrimonialisation, mais avec une incroyable actualité et une capacité à s’emparer avec un vigueur renouvelée de thèmes comme le vitalisme, le perspectivisme, et bien sûr, la chose en soi.

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