Recension : les puissances de l’imagination

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Yoann COLIN

Dans le cadre du partenariat avec NonFiction, nous vous proposons cette recension parue le mercredi 12 septembre 2012.

Jean-Philippe Pierron – Les puissances de l’imagination : Essai sur la fonction éthique de l’imagination, Cerf

 

Le premier chapitre pointe la discréditation traditionnelle de l’imagination à partir d’une théorie de la connaissance, cette discréditation ayant pour effet l’absence de prise en compte des apports de l’imagination pour la pratique . Si l’imagination n’a pas de droit de cité en épistémologie, elle est jugée éminemment positive dans l’esthétique et la poétique : « dans la poétique ou l’esthétique, elle peut y explorer des possibles, maintenir sa capacité d’anticipation et la pluralité de ses variations sans craindre la sanction du réel, ou le rappel de la loi. L’activité poétique onirique ou créatrice, s’essaye ainsi à esquisser des gestes, à expérimenter « l’autrement que ». La liberté de l’imagination poétique est sans limite. »

Le pari que tient l’auteur est de mettre en évidence le rôle capital de l’imagination dans l’éthique à partir de sa pertinence et de sa valeur dans le champ de la poétique et dans l’esthétique. Pour établir le lien entre imagination poétique et éthique, l’auteur s’appuie en particulier sur la poétique bachelardienne. Selon lui, cette dernière permet de subvertir l’imaginaire du sujet, et de changer du même geste le sujet lui-même. Dans la poétique, l’imagination permet d’élargir la vision du monde, de modifier notre vie intérieure et notre rapport au monde. Ce bouleversement de notre rapport au monde serait pour l’auteur le moment du passage possible de la poétique à l’éthique. Un détour par la psychanalyse et le rôle de l’imagination chez Winnicott permet à l’auteur de faire de l’imagination non plus une faculté humaine précisément circonscrite, mais un pouvoir, un pouvoir d’ouverture, dans la mesure où il serait un intermédiaire entre le conscient et l’inconscient, rendant compte de sa capacité d’agir du sujet, sur lui-même et le monde, sans que celui-ci ne la contrôle, comme de son utilisation réglée par un sujet qui la maîtrise dans un cadre donné. Pouvoir d’ouverture, elle pourrait l’être aussi dans la mesure où elle permet de sortir de la contradiction entre une imagination dans laquelle l’homme s’abîmerait en dehors du monde, et un monde qui nous heurterait de plein fouet, nous empêchant de réaliser nos désirs en créant de la frustration. Faire de l’imagination un pouvoir d’ouverture permet ainsi à l’auteur de la soustraire aux nombreuses critiques que la tradition lui adresse, en partie parce qu’elle tend à confondre imagination et pathologies de l’imagination. Ce pouvoir d’ouverture permet de légitimer le rôle de l’imagination dans la recherche de possibles nouveaux et pour lors inexistants, sans que cette recherche soit immédiatement taxée d’utopique dans le sens, toujours négatif, d’irréalisable.

Ouverture sur le possible, l’imagination est en même temps capacité d’innovation, de nouveauté et de créativité. Autrement dit, l’auteur nous fait voir l’imagination non plus comme ce qui s’oppose radicalement à la réalité en la déformant ou en la peuplant d’objets irréels (chimères, illusions, etc.), mais comme ce qui en quelque sorte la prolonge, la touche, la côtoie en posant entre réel et imaginaire (entendu dans ce sens) une frontière poreuse et non hermétique.Accomplissant un pas de plus, l’auteur montre comment on peut lier imagination et morale (on trouve chez Bachelard l’expression « d’imagination morale » , à partir d’une lecture de Nietzsche. Ce dernier critiquerait alors moins la morale que le moralisme. Ce dernier prend parti contre la vitalité multiforme, sans cesse créatrice et changeante et contre la rigidité qui rassure, enferme et dicte des conduites permettant un sentiment de sécurité. La qualification nietzschéenne de la morale comme d’une idole indique, d’après l’auteur, un registre particulier de la pathologie de l’imagination. Elle consiste en un imagier, une imagerie des bonnes conduites, plutôt qu’en un effort pour chercher grâce à une imagination libérée, sans borne et dynamique de nouvelles façons d’agir, en une imagination tronquée, affaiblie, malade. On en arrive à l’idée que non seulement l’imagination peut avoir un rôle en moral, mais qu’elle serait ou qu’elle pourrait être ce qui permet de combattre et de faire exploser le cadre sclérosé du moralisme. Comme l’écrit l’auteur, « l’imagination éveille des potentialités, (…) suscite d’autres modalités du « je peux », là où arrivait la brusque réponse du « je veux »" . Une lecture de textes de le Clézio montre comment peuvent s’articuler imagination et éthique dans le cadre d’une réflexion sur l’écologie et enjeux des problèmes environnementaux.

Le second chapitre commence par aborder l’histoire des relations entre imagination et morale. Traditionnellement dans le cadre d’une réflexion sur la connaissance, l’imagination est proscrite de la morale  avant que sa prise en compte dans le cadre d’une réflexion sur l’action, à partir du milieu du XXème siècle, ne permette de la considérer comme une faculté éminemment positive. Deux constats lui donnent de l’importance, d’une part celui que dans les régimes totalitaires elle est combattue, et d’autre part que dans le monde actuel, elle est exclue par la rationalité instrumentale qui « automatise le monde de l’agir dans l’injonction d’un « ne pense pas », « ne rêve pas »" . Le bienfait absolu de l’imagination – et qui prend une valeur toute particulière dans notre temps – est sa capacité à ouvrir toujours un système qui cherche la clôture, la prévisibilité, l’éviction du nouveau, de l’inattendu. Faculté d’innover et de commencer, elle rend possible l’imprévu et l’indétermination, conditions nécessaires de la liberté. Cette dimension de l’imagination est analysée à partir de la lecture d’Arendt.

C’est ensuite à une minutieuse analyse des apports de la pensée de Ricœur que se livre l’auteur. Celle-ci permet de mettre au jour comment l’imagination permet l’agir éthique. L’auteur distingue trois niveaux dans la perspective ricoeurienne. D’abord, au niveau du choix, car l’imagination permet de mettre « de la perspective dans une vie » . Autrement dit, elle permet de se représenter un projet, des conséquences, de tester des hypothèses, d’envisager des possibilités pour élaborer une action qui atteigne la fin voulue par les moyens adéquats. A un deuxième niveau, l’imagination nous permet de prendre conscience de nos motivations, et de les alimenter. Grâce à elle, nous pouvons choisir des modèles, des valeurs qui proviennent de l’imaginaire (individuel ou collectif) ), plus simplement même, il existe une part d’imagination dans tous nos désirs qui peuvent être des motifs d’action ; une réflexion sur l’imagination rend possible une enquête sur ces sources de l’action . Au troisième niveau, c’est elle qui nous invite à intensifier nos facultés en nous présentant ce que nous pourrions faire si nous en étions capables. Elle libère ainsi de la fixe rigidité du réel pour tenter de nous faire atteindre un possible espérable. De plus, par l’aperception analogique, rendue possible par l’imagination, l’homme va pouvoir être affecté par le passé ou les fictions : grâce à ce qui lui représenté dans un récit fictif ou historique, il peut envisager des possibilités d’action supplémentaires, nouvelles et augmenter ainsi la surface du champ de ses possibles. C’est en effet ce que montre Ricœur dans Temps et récit. L’auteur met également en relation l’imagination avec l’herméneutique et, s’appuyant toujours sur la philosophie de Ricœur, il montre que se comprendre comme soi requiert le passage par des médiations qui exigent d’être remises en contexte, interprétées, et qui de ce fait nécessitent un usage convenable de l’imagination.

Après ces chapitres destinés à élaborer une légitimation de l’imagination – en particulier en l’éthique – , l’auteur propose quatre cas concrets et actuels dans lesquels le rôle de l’imagination a toute sa place dans le cadre de la réflexion éthique qui les entoure. Le premier cas envisagé est celui de l’improvisation et fait appel aux « hard cases », aux réponses à apporter aux questions soulevées par une innovation, comme le clonage ou les lacunes juridiques. Il faut alors avoir un certain usage de l’imagination pour commencer à agir de façon éthique. Le second cas est celui du rôle de l’imagination pour comprendre les motivations des hommes sans les réduire à ce schéma qu’est l’homo oeconomicus, tel que l’envisage le prix Nobel d’économie Amartya Sen ). Le troisième point d’application des thèses défendues dans l’ouvrage sur l’importance de l’imagination se trouve dans la réflexion de certains juristes (en l’occurrence M. Delmas-Marty) : il s’agit de créer de nouveaux droits, non pas en divaguant complètement à partir de tout et de rien, mais par exemple de construire un droit européen unifié à partir de l’exigence d’unité et de la diversité des différents systèmes de droit existant dans les différents Etats européens. La médiation réglée de l’imagination semble capitale pour se livrer à une telle tâche. Enfin, c’est à l’humour enfin qu’est consacré de dernier « exercice » d’imagination, l’humour compris comme ce qui permet de s’opposer à l’esprit de sérieux, rigide et austère de la morale. L’humour, sagesse comique, permet de faciliter le vivre ensemble, évite la crispation sur des principes, permet de ne pas consacrer l’ordre des choses – si terrible soit-il – mais de le subvertir. L’humour, comme le dit encore l’auteur, « autorise une forme de désimplication ou de désengagement qui met en perspective et par là ouvre des perspectives. Cette ouverture créatrice constitue le noyau éthique du comique et de l’humour. » . Dans l’humour, l’imagination apparaît encore comme capable d’innovation, de création, d’une création au service de l’éthique.

S’il y avait une remarque à formuler, on pourrait se demander pourquoi C. Castoriadis, qui est mentionné parfois, n’est pas plus attentivement convoqué dans le cadre de la réflexion sur l’imaginaire collectif et social. Pour le reste, le raisonnement est clair, convaincant et audacieux.

 

 

 

 

 

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