Recension — Qu’est-ce que la technologie ?

Print Friendly

Recension du livre de Dominique Raynaud, Qu’est-ce que la technologie ?, Éditions Matériologiques, 2016, 312 pages, 25 euros

 

par Raphaël Künstler, chercheur associé à l’Institut Jean Nicod.

L’intérêt philosophique de la réflexion sur la technique et la technologie a trop souvent été occulté par un faux débat, celui des technophobes et des technophiles. Les pour et les contre, cela marche bien dans les stades, et c’est même nécessaire pour pimenter le spectacle, mais c’est souvent préjudiciable au débat philosophique, voire même parfois à notre survie. Comme si, face à un menu, on se demandait : « faut-il que je prenne tous les plats ou bien aucun ? ». L’argumentation qui suit de ce découpage est fatalement oiseuse, puisqu’il y a vraisemblablement sur une carte des plats qu’on aime et des plats qu’on n’aime pas : les arguments contre la totalité de la carte en citeront les escargots, tandis que les arguments pour en pointeront la mousse au chocolat.

            Le titre du livre de Dominique Raynaud annonce d’emblée qu’il évitera cet écueil en revenant à la question socratique et classique de l’essence : « qu’est-ce que la technologie ? ». Il est toutefois étonnant de voir un architecte devenu sociologue et historien des sciences poser une question d’essence, alors que son expertise devrait le cantonner aux monographies empiriques. Cela est même suspect : trop souvent, les sociologues des sciences et des techniques qui se piquent de philosophie prétendent confirmer empiriquement une métaphysique constructiviste, alors qu’ils ne se livrent en réalité qu’à un exercice littéraire consistant à décrire les faits au moyen d’un vocabulaire métaphysique, de manière à donner ensuite l’illusion d’une confirmation empirique[1].

            Mais on se rassure vite à la lecture du livre. Loin d’être un obstacle, la diversité de formations de Dominique Raynaud constitue un atout pour affronter la question posée. Esprit libre, ne s’embarrassant pas de savoir sous quelle catégorie il tombe, l’auteur garde sous les yeux son objet, employant tous les moyens nécessaires pour l’analyser, mobilisant des connaissances scientifiques précises, des théories et des méthodes d’analyse sociologique, son expérience professionnelle d’architecte (notamment lors d’une très bonne analyse de la Conception et Dessin Assistée par Ordinateur — CDAO), mais aussi l’histoire lexicale et des méthodes de conceptualisation et d’argumentation propres à la philosophie. On apprend énormément en lisant ce livre, qui parvient à expliquer avec pédagogie des innovations récentes et apparemment difficilement compréhensibles par les profanes, du fonctionnement de l’accélérateur de particules LHC à la manière dont le grand théorème de Fermat a été démontré.

  RAYNAUD_qu-est-ce-que-la-technologie-          Contrairement aux sociologues des sciences à la mode, Raynaud ne cherche pas l’originalité terminologique et les effets stylistiques, mais d’abord la clarté. Sa discussion des thèses adverses est honnête, courageuse et créative. La rigueur de ses analyses quantitatives et qualitatives lui permet de montrer par l’exemple qu’il est possible de pratiquer conjointement la philosophie et la sociologie : en faisant un effort pour présenter de manière neutre les faits, tout en les articulant à la thèse soutenue, il donne aux lectrices et aux lecteurs les moyens d’évaluer rationnellement la légitimité de cette thèse. On apprécie également sa capacité à exhiber les enjeux politiques et sociétaux de la question posée.

            En raison de sa richesse, l’ouvrage peut être abordé de multiples points de vue. Nous allons en suivre la ligne argumentative. Dès le premier chapitre, Dominique Raynaud expose sa thèse : ce qu’il désigne par « technologie » est une espèce dont la technique est le genre, et dont le caractère spécifique est de résulter de l’application de la science. Dominique Raynaud défend ainsi la conception classique de la technologie, celle qu’avait par exemple proposée en 1966 Mario Bunge (lequel préface l’ouvrage de Raynaud), et qui voit « la technologie comme science appliquée »[2]. Tout en étant théoriquement liée à la science, la technologie s’en distinguerait en ceci qu’elle est, comme la technique, une activité orientée vers la production d’objets nouveaux, tandis que la science aurait d’abord et avant tout un objectif cognitif : la connaissance de la vérité.

            Cette conception s’oppose à la nuée idéologique en vogue qui environne le terme de « technoscience » et qui, grosso modo, nie la différence entre science et technologie, la relation entre ces deux termes étant « caractérisée » comme « tissu sans couture »[3]. On peut ainsi rendre compte de l’ouvrage en distinguant les aspects et les versions de la thèse technoscientifique qui s’y trouvent discutés.

(1) La thèse du technoscientisme métaphysique, notamment liée à Bruno Latour[4] : il n’existerait pas de différence entre science,  technologie et technique.

(2) La thèse du technoscientisme politique, défendue par les utilitaristes : il serait souhaitable de ne financer que les recherches pouvant promettre des résultats contribuant au bien-être social, ce qui implique de cesser de financer la recherche fondamentale.

(3) La thèse du technoscientisme historique, défendue par Nowotny et Gibbons[5], qui affirment qu’un nouveau régime de scientificité s’est développé depuis une trentaine d’années : la recherche scientifique se déploierait désormais de manière entrepreneuriale, sur le modèle de la recherche industrielle.

La discussion des thèses technoscientistes conduit Raynaud à examiner d’autres positions :

(4) La thèse de l’évolutionnisme technologique : l’histoire des techniques aurait une direction irréversible ; tout changement y aurait lieu dans le même sens.

(5) La thèse du système technique : toutes les techniques d’une époque formeraient un système cohérent.

(6) La thèse du finalisme technologique : il serait possible de prédire l’impact social d’une technologie.

            Concernant la thèse métaphysique, Raynaud a le bon goût de ne pas lui attribuer plus de temps qu’elle n’en mérite, car celle-ci n’est pas empirique, mais, comme on l’a dit, pseudo-empirique, reposant sur une série de glissements sémantiques, d’obscurités volontaires[6] et de cercles argumentatifs.

            Le mot « technoscience » est impressionnant. Il s’agit de l’un de ces termes détestables que notre interlocuteur peut employer pour nous faire nous sentir bête, et non pour discuter avec nous. Ne croyez pas d’ailleurs que cet interlocuteur sache ce que cela signifie : il l’ignore autant que vous. Si vous n’en êtes pas convaincus, essayez de jouer le Latour auprès d’une victime innocente : toute la difficulté sera d’avoir le bon ton (si vous appartenez à la grande bourgeoisie parisienne, cela vous sera facile), et de savoir garder votre sérieux quand vous verrez les yeux écarquillés de votre interlocuteur. Évidemment, il y a toujours le risque d’être face à quelqu’un de courageux, c’est-à-dire quelqu’un qui ose vous dire qu’il n’entend rien à votre propos. Mais Latour a trouvé la parade : la mécanique quantique. Il reprend à celle-ci le concept d’« intrication » pour désigner les rapports de la science et de la technologie. Il est alors difficile à notre interlocuteur courageux d’admettre qu’il ignore ce qu’est l’intrication, et encore moins comment un concept désignant des phénomènes microscopiques peut servir à décrire les rapports d’institutions humaines. Et s’il l’ose, le rhéteur peut feindre une connaissance de son objet en renvoyant son interlocuteur aux articles des physiciens, alors qu’aucun consensus physique ou philosophique n’a en réalité été atteint sur la nature de l’intrication[7].

            Comment parvenir à discuter une « thèse » aussi obscure que celle qui avance que la science et la technique sont des technosciences ? Dominique Raynaud a trouvé une solution élégante : il s’attache, dans l’annexe de son ouvrage, à l’étude historique du mot « technoscience ». Cette méthode lui permet d’établir que ce terme ne renvoie pas à un concept, mais est seulement un slogan idéologique. En outre, il montre non seulement que le terme de « technoscience » que Latour s’attribue vient de Gilbert Hottois, mais surtout que, contrairement à l’impression donnée par un packaging efficace, la thèse de l’indifférenciation entre science et technique n’a rien de neuf : c’est un vieux produit qu’on nous vend sous un nouvel emballage terminologique.

            Si la fumeuse théorie du tissu sans couture quantique de la technoscience en rend impossible la discussion rationnelle frontale, ce n’est pas le cas des thèses de Gibbons et Nowotny, à la réfutation desquelles est consacré une très grande partie de l’ouvrage. La thèse de Gibbons et Nowotny est respectueuse des données empiriques. D’une part, elle décrit des faits de manière neutre au lieu de les forcer à se coucher sur un lit de Procuste métaphysique. D’autre part, cette thèse n’est pas révisionniste : il ne s’agit pas de nier ce que les historiens des sciences ont établi concernant les normes de la science moderne, puisque ce que Nowtony et Gibbons soutiennent, c’est précisément que de nos jours, un changement s’est produit. Ils ne soutiennent pas que la science et la technologie sont par essence technoscientifiques, mais qu’elle le deviennent ; la technoscience étant ici conçue de manière précise comme l’organisation entrepreneuriale de la recherche, sur le modèle des laboratoires de recherche et développement.

            La thèse de l’installation d’un nouveau mode de recherche scientifique est exposée au chapitre IV. Selon cette théorie, l’organisation de la recherche aurait muté, passant d’un « mode 1 », — obéissant aux normes mertoniennes d’universalité, de scepticisme organisé, de communisme et de désintéressement[8] —, à un « mode 2 », caractérisé par quatre traits : la contextualisation, la délocalisation, la transdisciplinarité, le contrôle qualité. La contextualisation signifie que les productions scientifiques n’auraient désormais de sens que dans un contexte économique et social déterminé. La délocalisation, que la recherche n’aurait plus primordialement pour environnement l’université ou les laboratoires publics. La transdisciplinarité, que la recherche actuelle ne se déploierait plus dans un cadre disciplinaire, ni même interdisciplinaire ou pluridisciplinaire. Le contrôle qualité, enfin, que l’évaluation des découvertes par la communauté scientifique a été remplacée par une évaluation selon des critères industriels (existence d’un marché, compétitivité, coûts de production, etc.). Cette thèse peut être interprétée de deux manières, descriptive ou prescriptive : soit elle décrit une mutation historique (thèse 3), soit elle prescrit un nouveau mode d’organisation de la connaissance (thèse 2), l’auteur rappelant qu’Helga Nowotny n’est pas seulement sociologue, mais qu’elle joue également un rôle important dans la politique scientifique européenne.

            Selon Raynaud, le technoscientisme politique conduirait à s’incliner devant les puissances de l’irrationnel (par exemple, en légitimant la défense de l’homéopathie) et de l’intérêt cynique (par exemple, en dissimulant les effets potentiellement nocifs d’une nouvelle technologie). Raynaud conteste également cette politique du point de vue de son efficacité. En s’appuyant sur l’expérience historique que fut l’organisation utilitariste de la recherche durant le Second Empire, il met en évidence les effets délétères d’une telle politique[9]. À l’inverse, si l’expérience nous apprenait que les entités de recherche privatisées contribuaient au progrès de la connaissance scientifique, cela rendrait désirable ce mode d’organisation de la recherche. Les prescriptions de Nowotny et Gibbons s’appuient ainsi sur le modèle des Laboratoires Bell, fondés par Walter Clifford en 1925, et réputés pour avoir obtenu six prix Nobel et pour être à l’origine de nombreuses inventions. Dominique Raynaud déconstruit patiemment cette image d’Épinal en remettant en perspective les chiffres habituellement cités en sa faveur.

            Autre aspect de cette critique : la remise en question, au chapitre trois, du « finalisme technologique », entendu comme l’espoir, par la mise en relation de la science avec la technologie, d’en « augmenter le rendement applicatif, soit en augmentant le nombre d’artefacts ou de procédés dérivés de la science, soit en écourtant les délais de cette application »[10]. En effet, sans finalisme technologique, il n’est pas possible de prévoir quels seront les résultats de la recherche, et moins encore de les commander. Dans ce chapitre, deux thèses sont discutées. D’abord, celle selon laquelle « n’importe quel but technologique pourrait être atteint dès lors qu’il a été fixé »[11]. Ensuite, la thèse selon laquelle on pourrait anticiper les modifications sociales produites par l’introduction d’une technologie. Deux études de cas étayent cette dernière affirmation. Par opposition à la destruction des machines à tisser par les luddites, le cas de l’invention du ciment artificiel montre que toute innovation n’engendre pas nécessairement des tensions sociales. L’étude du cas du CDAO, déjà cité, établit que les acteurs eux-mêmes sont incapables de prévoir comment leurs pratiques seront modifiées par l’introduction de procédés nouveaux[12]..

            Suivons à présent la manière dont Raynaud discute la thèse technoscientiste historique. La thèse de Gibbons et Nowotny supposant une forme d’ « évolutionnisme », — au sens où il y aurait un ordre nécessaire et inéluctable dans l’histoire des sciences —, l’auteur commence par réfuter le préjugé selon lequel la technique céderait inéluctablement la place à la technologie. Il montre en effet que certaines séquences historiques font passer de la technologie à la technique. La thèse du caractère systématique du progrès de la technique vers la technologie repose donc sur une généralisation illégitime.

            Une seconde idée reçue sous-tend la thèse de Nowotny et Gibbons, l’affirmation — défendue par  Heidegger, Ellul[13] et Bertand Gille[14]qui veut que l’ensemble des artefacts appartenant à une même époque forme un système. Certes il existe des systèmes locaux, dans lesquels les caractéristiques de chacun des objets y appartenant dérivent de la place qu’ils y occupent. Mais, au chapitre IV de son ouvrage, sur la base de l’étude des cas de la construction du télescope de Schwarzschild-Couder et de celle de l’oeil bionique, Raynaud montre que l’inférence de l’existence de systèmes locaux à celle d’un système global de la technique est fautive, reposant sur une occultation de la contingence et des particularités des caractéristiques des systèmes locaux.

            Une fois écartés ces deux présupposés, Raynaud peut discuter le technoscientisme historique sur le terrain empirique, en considérant les différents aspects de l’existence de la science et de la technologie. Il montre que ces deux pratiques sociales restent séparées, non seulement du point de vue de la connaissance, mais également du point de vue de l’organisation du travail (ergologie), des valeurs (axiologie) et des normes juridiques.

            La question « ergologique » est traitée au cinquième chapitre de l’ouvrage. Pour établir la différence entre travail scientifique et travail de conception technologique, Raynaud choisit de s’appuyer sur la manière dont certains sociologues du travail, tels que Florent Champy[15] ou Vauchez[16], reprennent la notion aristotélicienne de prudence (telle qu’elle est elle-même retravaillée par le célèbre ouvrage d’Aubenque[17]). À l’instar de Florian Champy, et dans la continuité de ses propres recherches, Dominique Raynaud s’appuie sur le cas du métier d’architecte. Il montre ensuite que la recherche scientifique n’est pas prudentielle, sur la base du cas de la démonstration du grand théorème de Fermat par Andrew Wiles en 1994 et de celui de la découverte du boson de Higgs en 2012. Le sixième chapitre montre que les axiologies de ces professions ne comportent pas les mêmes valeurs. Enfin, le septième chapitre montre que la distinction de la science et de la technologie est centrale dans le droit et, en particulier, dans le Code de la propriété intellectuelle, dont les articles sont distribués selon qu’ils portent sur la propriété littéraire et artistique (dont relèvent les sciences) ou sur la propriété industrielle. Si la thèse de Nowotny-Gibbons était vraie, cela devrait se traduire par une révision du code de propriété intellectuelle. Or, tel n’est pas le cas.

            On pourrait objecter que l’écriture du droit est toujours en retard sur l’évolution sociale, si bien qu’il faudrait chercher ailleurs les preuves du passage du mode 1 au mode 2. En réponse à cette défense possible, le huitième chapitre, bizarrement intitulé « science et communication », porte le coup de grâce à la thèse historique en identifiant la source de l’erreur de Gibbons et Nowotny : ceux-ci considèrent un échantillon de technologies non représentatif, les biotechnologies, les nanotechnologies et l’informatique, qui sont leurs exemples paradigmatiques, ne représentant qu’une infime partie de l’innovation technologique. Même si ces disciplines vérifient bien les propriétés de contextualisation, de délocalisation, de transdisciplinarité, de contrôle qualité, on ne peut pas en conclure que ces traits décrivent la technologie en général. Reprenant en charge la question de la différence existe entre les pratiques scientifiques actuelles et la manière dont la science s’est historiquement constituée, Raynaud propose, en conclusion, une méthode rigoureuse et modeste : partir d’une analyse de l’évolution démographique de la communauté scientifique. De manière convaincante, il parvient à déduire de cette évolution des aspects importants que présentent les pratiques scientifiques contemporaines.

            Les réserves sur l’ouvrage, à présent. Premièrement, une récrimination formelle : il manque un index ! Au vu du caractère foisonnant de l’ouvrage, de son goût pour les matières et le concret, c’est un défaut sans lequel il aurait pu servir d’encyclopédie ou, au moins, être plus facilement utilisable.

            Plus important, le terme « science » est employé de manière trop relâchée pour défendre la thèse de Mario Bunge contre certaines objections assez immédiates. La distinction entre sciences expérimentales et sciences mathématiques est trop souvent gommée. Or, il est plus facile de montrer que la recherche de la vérité guide l’activité scientifique dans le cas des mathématiques que dans le cas de la recherche expérimentale. En effet, la question de savoir comment appliquer les théories physiques au monde empirique exige des physiciens qu’ils construisent des modèles. Or, le « modello » est d’abord une notion architecturale, et l’activité de modélisation une pratique ingénieuriale. Si, en outre, on adhère à la thèse selon laquelle une théorie scientifique n’est rien d’autre qu’un ensemble de modèles, on doit en conclure que l’activité intellectuelle des scientifiques et des ingénieurs est identique.

            Autre distinction de philosophie des sciences dont l’absence nuit la clarté de l’ouvrage, la distinction classique entre théories scientifiques phénoménologiques (qui n’ont rien à voir avec Husserl) et explicatives[18]. Si les technologies sont l’application des théories scientifiques, cette application n’est pas du tout du même ordre selon qu’elle applique des théories inductives, énonçant des lois empiriques, ou des théories explicatives, décrivant des structures non observables du réel. En outre, quand l’auteur écrit que « l’activité qui utilise des connaissances scientifiques pour créer des artefacts ou procédés technologiques a existé de tout temps » (p. 127), cet énoncé ne peut être vrai qu’à la condition de prendre le terme « scientifique » en un sens très vague (peut-être d’activité de production de théories phénoménologiques), et très éloigné de celui qui est le sien aujourd’hui. Si, en effet, on admet que la science moderne naît au 17e siècle, on voit mal comment elle a pu servir à créer des artefacts au néolithique.

            L’argumentation de Raynaud aurait été renforcée par une étude de la place des technologies dans la pratique scientifique.  En effet, la question de l’autonomie de la science doit également être posée à un niveau financier. On se demande en particulier comment Dominique Raynaud répond à l’argument selon lequel les scientifiques, pour mener leurs recherches, doivent être financés, que l’obtention des financements requiert la rédaction de programmes de recherche qui, pour être retenus, doivent mobiliser des thèmes susceptibles de parler aux politiques, et que de tels thèmes sont enfin ceux qui sont perçus par la société comme utiles.

            Pour conclure, l’ouvrage force le respect, aussi bien conceptuellement, empiriquement que moralement. L’auteur puise dans ses connaissances et dans la rigueur de ses méthodes la force de s’opposer à des thèses séduisantes, mais égarantes, aidant les lecteurs et lectrices à eux aussi résister à l’acrasie intellectuelle ambiante : vouloir à tout prix des théories nouvelles est bon pour le buzz, le commerce et la médiocre politique au service de soi-même, mais se fait trop souvent au mépris de la vérité. Ce livre est thérapeutique. Encore une belle réalisation du militantisme rationaliste des Éditions Matériologiques !


[1]. Voir Paul Boghossian, La peur du savoir, Trad. de l’anglais par Ophelia Deroy, Marseille, éd. Agone, Paris, 2009.

[2]. Mario Bunge, (1966) « Technology as applied science » Technology and Culture 7: 329–347.

[3]. Hughes, T. P., Networks of Power. Electrification in Western Society, 1880-1930, John Hopkins University Press, Baltimore, 1983

[4]. Bruno Latour, La science en action, La Découverte, Paris, 1987.

[5]. Helga Nowotny et al.,  Repenser la science à l’ère de l’incertitude, Belin, Paris, 2003 ; Gibbons et al., The New Production of Knowledge. Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies, Sage Publications, Londres, 1994.

[6]. Sur ce point, voir Yves Gingras, «  »Please, Don’t Let Me Be Misunderstood »: The Role of Argumentation in a Sociology of Academic Misunderstandings », Social Epistemology, 4, 21, pp. 369-389, 2007.

[7]. Voir le texte de Thomas Boyer, Qu’est-ce que la mécanique quantique ?, PUF, Paris, 2014.

[8]. Merton, R. K., “Science and the social order”, Philosophy of Science, 5 (3), 321–337, 1938.

[9]. pp. 183-194.

[10]. p. 87.

[11]. p. 88.

[12]. Ces analyses sont facilement transposables au discours plus à la mode concernant le trans-humanisme.

[13]. Jacques Ellul, Le système technicien, Calmann-Levy, 1977.

[14]. Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, 1978.

[15]. Florent Champy, Nouvelle théorie sociologique des professions, PUF, 2009.

[16]. Antoine Vauchez, « Le juge, l’homme et la cage d’acier », in H. Michel & L. Willemez (dir.), La Justice au risque des profanes, PUF, 2007, 31-52.

[17]. Pierre Aubenque, La Prudence chez Aristote, PUF, 1963.

[18]. Voir par exemple Nancy Cartwright, How the Laws of Physics Lie, Clarendon, Oxford, 1983.

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com