2026Recensionsune

Entretien – Gunnar Declerck. Perception et apparition du monde

Print Friendly, PDF & Email

Dans le contexte de la parution de l’ouvrage Perception et apparition du monde (2024) dont elle rédige le compte-rendu pour Implications philosophiques (disponible ici), la philosophe Jessica Lombard (enseignante-chercheuse contractuelle à l’Université Côte d’Azur, CRHI) a également eu la possibilité de s’entretenir avec l’auteur, le philosophe et phénoménologue Gunnar Declerck (Maître de Conférences en philosophie à l’Université de Technologie de Compiègne, laboratoire COSTECH). Voici l’entretien qui résulte de cet échange.


Contexte biographique de l’œuvre

Jessica Lombard : Pourriez-vous revenir sur votre parcours intellectuel ? Quelles ont été les étapes ou rencontres décisives qui vous ont conduit vers la phénoménologie, et plus largement vers cette manière de penser le monde, la perception et le sujet ?

Gunnar Declerck : J’occupe depuis une dizaine d’années un poste de Maître de Conférences en philosophie et épistémologie à l’Université de Technologie de Compiègne (UTC). Mais sur un plan académique, je suis un outsider. Je n’ai pas l’agrégation. Je n’ai pas suivi de cursus de philosophie. Je suis venu à la philosophie sur le tard et en bonne partie en autodidacte. J’ai souvent ressenti une forme d’illégitimité par rapport à cette situation. À l’origine, j’ai un diplôme d’ingénieur en informatique. Ce n’est qu’avec mon DEA et ma thèse que j’ai commencé à me former sérieusement à la philosophie et la phénoménologie. Mon cursus d’ingénieur m’avait toutefois offert une première expérience de ces disciplines et surtout avait été l’occasion de rencontrer un philosophe qui allait me marquer durablement, à savoir Bernard Stiegler. Tandis que je terminais mon tronc commun, Stiegler lançait une nouvelle filière transversale à l’UTC intitulée « Ingénierie des Industries Culturelles », dont l’idée était de former les élèves ingénieurs autant aux disciplines scientifiques et ingénieriques classiques qu’aux sciences humaines. Dans l’histoire de la formation des ingénieurs, il s’agissait d’une véritable révolution. Comme j’étais moi-même plus intéressé par les sciences humaines que par l’ingénierie, je me suis inscrit. Stiegler donnait ses propres cours, mais nous avions aussi des cours d’épistémologie et d’histoire des techniques, d’histoire de l’art, de droit, etc. Stiegler avait un côté gourou et donnait à ses réflexions une portée politique quasi-révolutionnaire qui, sans complètement me rebuter, n’étaient pas ma tasse de thé (il reprenait pour l’essentiel le projet de critique des industries culturelles de l’École de Francfort : Theodor Adorno, Max Horkheimer, Walter Benjamin). Mais c’était aussi un professeur exceptionnel et une personnalité et une pensée fascinantes. Et il se trouve que dans ses cours, Stiegler parlait beaucoup de phénoménologie, en particulier de la phénoménologie des objets temporels de Husserl. À l’époque (c’était la fin des années 1990), je pense que Stiegler rédigeait le troisième tome de « La technique et le temps » (qui serait publié en 2001) [1], et ses cours étaient ce troisième tome. Par exemple, il y exposait déjà sa théorie d’une organisation cinématographique de la conscience, ou l’idée que l’invention de l’enregistrement analogique avait provoqué une véritable révolution de la mémoire.

Voilà pour ma première rencontre avec la phénoménologie. Je ne m’en suis rendu compte qu’après coup, mais une partie des positions que je défends dans Perception et apparition du monde, en particulier l’idée d’une structuration narrative de l’apparaître perceptif, ont un côté stieglerien, et sont sans doute implicitement marquées par la pensée de Stiegler – même si, encore une fois, ce n’est pas du tout comme ça que j’ai rationalisé les choses en écrivant l’ouvrage. Mon analyse « narrative » de la perception – j’aurai l’occasion d’y revenir dans la suite de cet entretien – résonne avec l’idée directrice de Stiegler que la conscience et la cognition – la manière dont nous pensons et percevons – sont constitués techniquement, façonnés par les instruments, notamment les technologies cognitives, comme l’écriture, que nous utilisons. Affirmer que la fonction première de la perception est de raconter des histoires – les porter au phénomène – revient en effet à affirmer que la perception, dans ses modes de fonctionnement les plus élémentaires, est informée par des produits culturels, c’est-à-dire par « la technique ». Il y a d’ailleurs plusieurs passages où je discute les thèses de Stiegler, notamment son modèle cinématographique de la conscience, qui peut sembler en première lecture assez proche de l’approche « narrative » que je défends.

J.L. : Votre ouvrage adopte une forme singulière aujourd’hui, en particulier en philosophie, celle de l’aphorisme ou du fragment. Pourquoi avoir choisi cette forme ? Est-ce un choix stylistique, philosophique, ou les deux à la fois ? Que permet selon vous cette forme d’écriture que d’autres, plus argumentatives ou systématiques, empêcheraient ?

G.D. : Oui, c’est vrai que l’aphorisme n’est plus guère utilisé aujourd’hui. Peut-être parce que ce mode d’exposition est immédiatement associé à des penseurs – je pense à Nietzsche et Wittgenstein – qui l’ont pour ainsi dire confisqué : c’est devenu leur style, si bien que l’employer peut dès lors soit donner l’impression d’un pastiche, soit avoir un caractère présomptueux – qui oserait rivaliser avec ces géants ? Il se trouve que Nietzsche et Wittgenstein sont les deux références qui ont le plus compté pour moi pour l’écriture par aphorisme, pour des raisons différentes. Nietzsche a été un compagnon de route pendant de nombreuses années de jeunesse. J’ai toujours admiré chez lui le ton enflammé et le culot, ainsi que la proximité avec le lecteur – il a l’air de vous parler directement –, mais aussi sa maîtrise du style et la puissance de la concision. J’ai lu Wittgenstein beaucoup plus tard, en particulier De la certitude [2], qui est un ouvrage fascinant, et une référence incontournable pour l’écriture par fragments.

Pour moi l’aphorisme est à la fois un mode d’exposition – et un style – et un mode de travail. D’un côté, je voulais m’éloigner du mode d’écriture linéaire discursif traditionnel – à l’argumentation impeccablement maitrisée et transparente – utilisée dans l’immense majorité des ouvrages de philosophie. Je voulais éviter de donner l’illusion d’un texte à l’argumentation trop maitrisée, je voulais garder les choses ouvertes. Je voulais également éviter d’imposer au lecteur une démonstration philosophique aride et ennuyeuse. Je voulais un texte dynamique, avec de l’esprit, qui ne serait pas une épreuve pour les facultés intellectuelles et la patience du lecteur. Je voulais aussi éviter le ton impersonnel caractéristique des textes de philosophie et devenu aujourd’hui comme un gage de sérieux et de probité. C’est moi – GD – qui parle dans ce livre. Je ne voulais pas effacer cet état de fait. J’ai donc aussi veillé à donner une dimension parfois quasi-biographique à l’ouvrage (et cela aussi rappelle bien sûr le travail de Nietzsche aussi bien que de Wittgenstein). Ce qui produit parfois une forme de mise en abîme, car cela rejoint les thèses phénoménologiques que je défends.

D’un autre côté, si j’ai opté pour l’écriture par aphorisme, c’est également que celle-ci offre une certaine liberté dans le travail de composition : on peut travailler à un aphorisme de façon isolée, et ensuite seulement se préoccuper de son articulation au reste du texte. Pour qui aime travailler en marchant ou ailleurs qu’assis à un bureau, c’est fort adapté. Le danger toutefois est que l’on peut du coup consacrer une énergie et un temps considérables – et parfois disproportionnés – à un simple aphorisme de quelques lignes – que l’on finira peut-être par mettre de côté plus tard ! –, un peu comme si on travaillait à un poème. Je me rappelle à ce propos que Nietzsche comparait son travail de composition à celui de l’orfèvre qui taille une pierre, la cisèle et la cisèle encore jusqu’à éliminer toute imperfection. C’est exactement la manière dont je travaille : quand je m’attèle à un aphorisme, je le travaille et le retravaille jusqu’à avoir le sentiment que je ne peux plus rien faire pour l’améliorer, que tout se tient. C’est pourquoi je pense que l’écriture par aphorisme introduit également des contraintes d’ordre esthétique qui sont absentes – et en tout cas mineures – dans le mode d’exposition linéaire discursif traditionnel. Ces contraintes ont beaucoup compté dans mon travail de rédaction. J’ai autant –sinon plus – travaillé au mode d’exposition et au style qu’aux idées et analyse phénoménologiques proprement dites. Mais l’ordre d’enchainement des aphorismes est également essentiel dans l’ouvrage. Mon rejet du mode d’exposition et d’argumentation discursif traditionnel ne signifie en aucune façon l’adoption d’une exposition désordonnée et anarchique, comme on le voit parfois chez des auteurs qui écrivent par fragments : sans aller jusqu’au mode d’exposition du Tractatus [3], les aphorismes suivent un ordre qui a été pensé de manière à produire un certain effet sur le lecteur et dans une démarche de démonstration. Cette dimension a elle aussi exigé un énorme travail. Il est difficile d’imaginer le nombre d’heures que j’ai passées à réécrire, modifier, reformuler, supprimer, simplifier et mettre en ordre mon texte. Il compte près de neuf cents d’aphorismes. J’ai mis cinq ans à écrire ce livre.

J.L.: Qu’est-ce qui distingue Perception et apparition du monde de vos ouvrages précédents, et qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ? 

Perception et apparition du monde est très différent de ce que j’ai pu écrire par le passé, aussi bien par sa forme – nous venons à l’instant de l’évoquer – que par son contenu. Je m’y libère d’influences qui ont longtemps pesé sur ma manière de faire de la phénoménologie, qu’il s’agisse de Husserl ou de Heidegger. Et les positions et analyses que j’y défends sont marquées par une radicalité dont j’étais jusqu’alors incapable. À ce titre, l’ouvrage se distingue nettement de mon précédent livre, Résistance et tangibilité [4], qui propose un type de phénoménologie beaucoup plus orthodoxe et encore largement sous l’influence de la pensée de Heidegger. Je me souviens que lorsque j’ai jeté sur le papier les premières notes de ce qui allait devenir Perception et apparition du monde, je ressentais une forme d’insatisfaction à l’égard de tout ce que j’avais pu écrire jusque-là : j’avais le sentiment d’avoir passé mon temps à commenter la pensée des autres, sans jamais rien proposer de mon cru. J’avais le sentiment d’avoir perdu mon temps. C’est un phénomène répandu dans le milieu universitaire de nos jours : on est spécialiste d’un tel ou d’un tel, et on passe son temps à écrire des articles érudits sur des auteurs qui – étant morts pour la plupart – ne nous liront jamais. J’avais besoin cette fois de produire un texte qui fasse entendre ma propre voix et il me fallait pour cela retrouver une forme de radicalité, rejeter une bonne partie de ce que j’avais pu accepter jusqu’alors. Mais n’est-ce pas, précisément, ce que la phénoménologie nous exhorte à faire ?

Positionnement dans le champ de la phénoménologie

J.L. : Vous ouvrez l’ouvrage par une critique forte de la manière dominante dont la phénoménologie pense la perception comme expérience. S’il s’agit bien de votre intuition première, de ce qui vous a poussé à écrire, qu’est-ce qui vous a d’abord conduit à identifier cette orientation comme « despotique » ? Est-ce selon vous une dérive interne à la phénoménologie ?

G.D. : Oui, c’est effectivement une des critiques majeures que porte l’ouvrage. C’est un préjugé qui me semble extrêmement répandu à l’heure actuelle, mais en vérité fort ancien : chaque fois que l’on veut procéder à une analyse « phénoménologique » ou, comme on dit parfois dans les sciences cognitives et les entreprises de naturalisation de la conscience, « en première personne » de la perception, on commence par assimiler la perception à une expérience, et ce qui apparait dans la perception à un objet d’expérience, quelque chose de perçu par un sujet percevant. C’est pourquoi je parle aussi de modèle transitif direct : on plaque sur le phénomène perceptif la syntaxe sujet-verbe-objet. « Je vois la table. » « J’entends un bruit de tondeuse. » Ce qui apparait dans la perception est ainsi d’entrée de jeu assimilé à un objet perçu par un sujet, un objet dont le sujet « a conscience » ou dont il fait « l’expérience ».

Contre ce modèle, je mets en avant une analyse de l’apparaître perceptif centré sur les concepts d’histoire et de situation. Ce qui apparait perceptivement, ce n’est pas un objet qui serait perçu par un sujet, mais c’est une situation travaillée par une intrigue. Le sujet lui-même fait partie de cette situation. Par exemple, je suis en train de chercher les clefs de ma voiture, car je dois aller chercher ma fille à l’école, je risque d’être en retard, elle va s’inquiéter, etc. C’est tout cela, cette situation entière, qui apparait perceptivement, ce petit drame auquel moi-même je participe, dont je suis un des protagonistes.

Si je qualifie dans l’ouvrage cette conception subjectiviste de la perception de « despotique », c’est non seulement en raison de son caractère largement dominant – à peu près tout le monde aujourd’hui adhère à ce modèle et en reprend spontanément les termes –, mais c’est aussi parce qu’elle est devenue quelque chose qui s’impose et va de soi, qu’on ne pense même plus à questionner, et qui interdit dès lors – insidieusement – toute tentative de penser autrement l’apparaître perceptif. Cette manière de concevoir la perception va tellement de soi en vérité qu’elle a investi jusqu’au vocabulaire dont nous faisons spontanément usage pour décrire le phénomène perceptif, immédiatement rabattu sur « notre expérience », « ce que nous percevons », ou « ce dont nous avons conscience ».

Cela étant, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une dérive propre à la phénoménologie, même si la phénoménologie – c’est particulièrement clair chez Husserl, où il n’y a d’apparaître que pour et par un ego – est l’une de ses premières victimes. Ainsi la majorité des travaux publiés à l’heure actuelle dans le champ de la philosophie de l’esprit et de la philosophie de la perception anglo-saxonnes font également usage de ce modèle et ce vocabulaire. Il suffit de considérer la place centrale du concept de « contenu de l’expérience » dans les principaux débats qui structurent le domaine.

J.L. : Pour aller un peu plus loin, la phénoménologie s’est notamment pensée comme un retour aux choses mêmes. Votre œuvre, en mettant l’accent sur la situation et la narration, semble plutôt proposer un retour aux scènes mêmes, c’est-à-dire à quelque chose de spécial dans le phénomène ou dans la chose, à savoir son mouvement d’apparition. Pourriez-vous clarifier ce point ?

G.D. : Je pense que quand Husserl parle de retour aux choses-mêmes (Zur Sache selbst), et plus précisément de retour à la chose-même – Sache, dans la formule de Husserl, est au singulier –, il ne vise pas la chose au sens restreint de l’objet : une chaise, un verre, etc. – sens pour lequel on emploierait le terme Ding en allemand –, mais a plutôt en vue ce sur quoi porte l’enquête : « la chose », c’est ce que l’on cherche à élucider, ce qui fait question, ce que l’on veut comprendre ou expliquer. Cela étant dit, il me semble que dans la formule de Husserl Zur Sache selbst, le terme essentiel n’est pas Sache, mais selbst : faire retour à la chose-même veut dire faire retour à la chose en tant que telle, en revenir autrement dit à ce qui est donné de prime abord dans notre expérience, de façon brute, avant qu’on le qualifie avec des concepts et préjugés hérités. Il s’agit donc selon moi d’une autre manière de formuler le principe de l’épochè : mettre entre parenthèses tout ce que nous croyons savoir à propos du monde, de manière à retrouver une forme de naïveté dans le regard porté sur ce qui apparait, afin de décrire les phénomènes tels qu’ils se donnent à nous, et non tels que nous sommes habitués – par notre éducation et quantité de normes héritées – à les qualifier et les décrire.

Si l’on comprend de cette manière l’impératif husserlien d’un retour à la chose-même, je défends effectivement, dans Perception et apparition du monde, que « la chose-même » – ce qui apparait de prime abord dans la perception –, c’est une situation travaillée par une intrigue, donc quelque chose qui est déjà structuré narrativement, une histoire en train de se dérouler. Par là, j’insiste sur le caractère pour ainsi dire événementiel de l’apparaissant, mais également sur le fait que ce qui apparait perceptivement ce n’est jamais quelque chose de simple et de neutre : jamais l’apparaissant ne se réduit à un « objet matériel qualifié par des propriétés », comme on a coutume de le tenir dans quantité de théories de la perception, ou même un « objet » tout court. Ce qui apparait, c’est une totalité organisée possédant une certaine complexité – ce que j’appelle une « situation » : quelque chose est en train de se passer, une histoire est un cours, avec son intrigue, histoire à laquelle l’essentiel du temps nous participons. C’est cette histoire qui est portée au phénomène dans la perception, et certainement pas un « objet » que percevrait un « sujet ».

Cela étant, je ne propose pas pour autant une analyse « dynamique » ou « processuelle » de l’apparaître, une analyse du « mouvement de l’apparaître », au sens que ce concept peut par exemple revêtir chez Jan Patočka [5]. J’insiste sur le fait que ce qui est porté au phénomène dans la perception, ce sont avant tout des événements – structurés narrativement, c’est-à-dire inscrits dans une histoire. Mais je ne considère pas pour autant l’apparaître en tant que tel comme un événement. Je pense qu’on peut parler, avec certaines précautions, de processus d’apparition, au sens où la manifestation des apparaissants possède un genre de temporalité – le champ phénoménal prend un certain temps à « cristalliser », comme l’ont bien montré les théoriciens de la Gestalt [6]. Mais c’est une question relativement marginale dans l’ouvrage, que je n’aborde pas de façon systématique.

J.L. : Votre ouvrage opère un glissement de l’enjeu du vécu et de la donation, un enjeu pourtant fondamental à la phénoménologie, vers une approche structurée par la mise en scène et la syntaxe de l’apparaître. Ce déplacement redéfinit-il, selon vous, la phénoménologie comme une « dramaturgie de l’apparaître », ou peut-on parler d’un tournant « narratif » de la phénoménologie ? Il ne s’agit pas ici uniquement de produire du concept pour le concept, mais de poser la question : peut-on encore parler de phénoménologie en lisant votre ouvrage, ou s’agit-il déjà d’un autre type de pensée du phénomène ?

G.D. : La phénoménologie, au départ, n’est pas la science du vécu, mais la science des phénomènes. C’est le parti pris subjectiviste des phénoménologues qui a conduit à identifier le phénomène au vécu et à « l’expérience ». L’objet de Perception et apparition du monde est de développer une nouvelle phénoménologie de la perception, que l’on peut qualifier d’asubjective et de narrative. Alors oui, clairement, tel que je vois les choses, le travail de description et d’analyse que je conduis dans Perception et apparition du monde relève pleinement de la phénoménologie, s’inscrit explicitement dans son projet, dont il reprend le mot d’ordre : décrire ce qui apparait, décrire les phénomènes. On pourrait même dire qu’il en radicalise le geste – « en revenir à la chose même » –, au sens où il déconstruit certaines des tentatives de description antérieures, qui étaient encore chargées de préjugés – notamment de préjugés « syntaxiques », ainsi que je l’ai indiqué plus haut –, et propose une description se voulant libérée de ces préjugés. D’un autre côté, je l’ai expliqué, je rejette toute forme de subjectivisme dans l’analyse du phénomène : je rejette l’assimilation du phénomène au vécu, et je rejette plus radicalement l’idée que le phénomène s’adresse à un pôle d’expérience, que chaque fois que quelque chose apparait, c’est à un sujet, qui est destinataire et témoin de cet apparaître. Donc, si l’on considère que la phénoménologie doit nécessairement prendre une forme subjective, ce que je fais dans Perception et apparition du monde – la réponse est évidente – n’est pas de la phénoménologie. Mais je ne suis pas le premier, loin s’en faut, à rejeter le subjectivisme et à prétendre néanmoins faire de la phénoménologie. On peut penser à Heidegger, à Patočka bien sûr, et même dans une certaine mesure à Husserl lui-même, à l’époque des Recherches Logiques. Mais je pourrais aussi citer Wilhelm Schapp [7], qui est le premier à développer une phénoménologie « narrative », et qui prend lui aussi ses distances avec le subjectivisme.

Faut-il pour autant parler d’une « dramaturgie de l’apparaître » ou d’un tournant « narratif » de la phénoménologie ? Je suis partagé. Certes, je défends que le phénomène perceptif est structuré narrativement – et ce d’entrée de jeu, c’est-à-dire avant même que l’on décrive « ce qui est en train de se passer » : ce qui apparait, c’est une histoire parvenu à tel point de développement, avec son intrigue, ses personnages, son  cadre, etc. C’est pourquoi je fais aussi fréquemment usage d’analogies avec le théâtre ou le cinéma. En ce sens, on peut bien parler d’une conception narrative ou dramaturgique de la perception ou du phénomène perceptif. Mais d’un autre côté, je suis assez rétif à l’idée qu’il y aurait là un « tournant ». À mon sens, un tournant suppose un ensemble (une « vague ») de travaux et d’auteurs, pas juste un ouvrage et une tentative isolés. Seul l’avenir nous dira si nous vivons à l’heure actuelle un tournant narratif de la phénoménologie, comme on a pu parler, par exemple, de tournant linguistique (linguistic turn) en sciences cognitives. Mais je suis assez dubitatif. En outre, mon travail d’analyse dans Perception et apparition du monde porte exclusivement sur la perception : je ne prétends pas que ce modèle narratif doive s’appliquer à tous les secteurs de la phénoménologie, donc à l’apparaître sous toutes ses formes.

J.L. : J’aimerais à ce titre que vous resituiez un peu votre ouvrage dans certains des enjeux, certaines des généalogies de la phénoménologie. Voudriez-vous expliciter les ancrages et les prises de distance qui vous paraissent importants, de façon préliminaire, à la lecture de votre ouvrage ? À titre d’exemple, vous empruntez beaucoup à Heidegger, mais vous vous en démarquez également. Le Dasein est « configurateur de monde », tandis que chez vous, nous allons y revenir, le sujet est lui-même ouvert par la situation, par l’apparition du monde. Cette inversion est-elle pour vous un geste nécessaire pour éviter le risque d’un formalisme ontologique chez Heidegger ?

G.D. : J’ai effectivement beaucoup de dettes dans cet ouvrage. Je m’appuie sur quantité d’auteurs – aussi bien dans la sphère philosophique que littéraire d’ailleurs – et d’analyses, que je prolonge et dont je propose une sorte de grande synthèse. Par exemple, je critique assez fréquemment Husserl, mais je reprends également beaucoup d’éléments de sa phénoménologie. Je m’appuie aussi sur Patočka, Sartre, Merleau-Ponty, la psychologie de la Gestalt. J’ai aussi beaucoup de références du côté des approches narratives de l’expérience, notamment Paul Ricœur, Wilhelm Schapp, Alasdair MacIntyre, Erving Goffman, David Carr, ou encore Bernard Stiegler. Et effectivement, vous l’indiquez, j’ai une importante dette, dans l’ouvrage, vis-à-vis de Heidegger. Je reprends en particulier l’affirmation de Heidegger – absolument structurante dans la phénoménologie de Sein und Zeit – que l’apparaître a toujours un caractère situé : c’est toujours dans une situation particulière, travaillée par des enjeux, où nous cherchons à faire quelque chose, à atteindre certains buts souvent pratiques, que nous « découvrons » les étants, et plus largement le monde. La préoccupation (Besorgen) assure une fonction de présentation primaire, dit Heidegger. Cette idée, dans son principe général, est un de mes points de départ dans Perception et apparition du monde. Je rejette en revanche le primat que Heidegger tend à accorder à l’agir et à la pratique, à savoir l’idée que le Dasein serait toujours et structurellement dans un rapport d’usage au monde, un rapport de production. J’insiste sur l’idée que dans toute situation, une histoire est en cours, que cette situation est travaillée par une intrigue, qui introduit ses enjeux. Je rejette en revanche l’idée que dans toute situation le monde se présenterait comme un système d’ustensiles disponible pour accomplir nos projets. La préoccupation, à mon sens, n’est jamais qu’un type d’intrigue parmi d’autres. Il n’y a pas à lui accorder de primat phénoménologique. Surtout, je condamne le reste de subjectivisme qui subsiste dans l’analyse de Heidegger. Pour Heidegger, la préoccupation est chaque fois téléologiquement polarisée vers un accomplissement qui regarde le Dasein, quelque chose que le Dasein cherche à faire ou à être (« Deviens ce que tu es »). Ce sont les projets du Dasein qui polarisent la découverte du monde. On a là indiscutablement une forme larvée de subjectivisme : l’apparaître reste subordonné aux opérations d’un sujet – ses « projections » – et c’est à ce sujet que le monde se manifeste. Contre ce subjectivisme, je montre dans Perception et apparition du monde que la mécanique de l’apparaître a un caractère impersonnel. Personne ne fait apparaître le monde. Et le monde n’apparait à personne. Il n’a pas besoin d’apparaître à quelqu’un pour apparaître. L’apparaître n’a pas de destinataire ou de témoin.

 À qui apparait le monde : resituer le sujet

J.L. : Vous remettez en question l’importance accordée à l’« à qui » du phénomène, et plus largement la centralité du vécu dans la phénoménologie husserlienne. En quoi cette focalisation sur l’expérience subjective a-t-elle, selon vous, appauvri la richesse propre de l’apparaître phénoménal ? Ce déplacement vous semble-t-il être un glissement historique au sein de la phénoménologie, ou une conséquence structurelle de la méthode transcendantale ?

À mon sens, l’orientation égologique que Husserl donne à la phénoménologie est purement contingente – absolument rien n’oblige à adopter cette conception –, et résulte de certains préjugés dont il ne parvient pas à se défaire, notamment l’idée que seul un pôle égologique pourrait unifier le flux des vécus. Mais l’idée que le phénomène perceptif serait nécessairement structuré comme une expérience – donc l’idée que l’apparaissant, dans la perception, apparaitrait à un sujet, sujet qui serait dès lors témoin et destinataire de l’apparaître –, cette idée-là, a, je crois d’autres racines, et procède notamment d’une analyse erronée de la place que le sujet occupe dans le phénomène – erreur que je qualifie pour cette raison de « syntaxique ». Pour le dire en un mot – tout ça est longuement développé dans l’ouvrage –, du fait que le sujet, chaque fois qu’il y a un apparaître perceptif, soit présent, et positionné dans un rapport de vis-à-vis avec les choses qui apparaissent – face à elles –, on en conclut que cet apparaître est adressé au sujet, que ce sujet « a conscience » ou « fait l’expérience » de ces choses. C’est dans ce glissement qu’est l’erreur. Le sujet, comme tout apparaissant, est inscrit dans le lieu porté au phénomène. Il est là chaque fois que le monde se manifeste. Mais il ne s’agit pas d’un spectateur en retrait qui aurait conscience de la scène : il appartient à la scène portée au phénomène. Cette scène n’a donc pas de spectateur : personne n’en a « conscience ».

J.L. : Vous décrivez le sujet comme le « résultat » du processus de « mise en scène » ou « mise en intrigue » qui travaille la situation, et non comme sa condition préalable – une position qui semble à rebours de la tradition transcendantale. Quel geste de pensée ce choix marque-t-il, pour vous, dans la constitution du sujet ?

Oui, cette affirmation – elle n’est pas de moi, elle est de Patočka [8] – est d’abord une expression du refus de toute logique de constitution, au sens husserlien : derrière l’ordre et le sens que présente le monde apparaissant, il n’y a pas d’architecte, de sujet-démiurge qui « constituerait » le sens (Sinn) de ce qui apparait. Lorsqu’un bruit de tondeuse se fait entendre, ce bruit est immédiatement prégnant d’un sens – c’est un bruit de tondeuse, pas autre chose –, mais ce sens ce n’est pas moi qui le lui ai attribué. Personne ne le lui a attribué. Il y a des principes d’organisation et de « mise en sens » du champ phénoménal, mais c’est d’une logique impersonnelle qu’il s’agit, une mécanique. Adopter une posture asubjective ne signifie donc pas refuser toute forme d’enquête transcendantale – j’entends par là l’idée que des principes organisateurs seraient derrière l’ordre et le sens avec lequel s’offrent les phénomènes –, mais uniquement rejeter l’idée que le sens avec lequel se présentent les apparaissants est le produit d’une activité de constitution égologique. De fait, c’est aussi un geste contre la subordination du logos – le sens avec lequel se présentent les choses dans la perception – à la compréhension que le sujet en a.

Ensuite, quand j’affirme, dans la suite de Patočka, que le sujet est lui-même un « résultat » de l’opération de « mise en sens » qui travaille le champ phénoménal, ce que je veux dire, c’est que le sujet n’a pas de statut privilégié par rapport aux autres apparaissants : lui aussi apparait à tout instant comme situé dans le lieu porté au phénomène – il est là dans la pièce –, entouré d’objets, en train de faire quelque chose. Je reprends à ce propos la notion d’actant introduite en linguistique par Lucien Tesnière [9] et également mobilisée par Paul Ricœur [10] : le sujet, en tant qu’apparaissant, a un statut d’actant, au sens où il apparait chaque fois comme participant à des actions et événements. La thèse générale que je défends derrière cela, c’est que les principes de mise en sens qui organisent le champ phénoménal sont d’ordre narratif : le sujet, comme tout apparaissant, est le résultat d’une mise en histoire, une mise en intrigue, comme dit Ricœur – comme si quelqu’un, dans toute situation, racontait ce qui est en train de se passer. À ceci près que là non plus, ce n’est pas le sujet qui produit l’histoire qui est en train de se dérouler. Il n’est lui-même qu’un personnage : il fait partie de l’histoire. Cette histoire, en vérité, personne ne la raconte. Elle « se raconte elle-même », comme dit Wilhelm Schapp [11].

J.L. : Toujours selon cette affirmation très riche que le sujet est « résultat » de la situation : ce déplacement vous semble-t-il suffisant pour éviter le retour d’une position centrale du sujet, même implicite ? Et si l’un des enjeux de votre ouvrage est précisément de décentrer la perception du sujet, pourquoi avoir maintenu la catégorie du « qui » dans votre tripartition (où, quand, quoi – qui) ? Que permet-elle de préserver ou de repenser dans la tradition du sujet, selon vous, sans reconduire son privilège ?

G.D. : Je rejette l’idée d’un sujet qui constituerait le sens des apparaissants et serait dans une position extérieure de démiurge par rapport au champ phénoménal, mais je ne rejette en aucune façon l’idée de sujet en tant que telle ou même l’idée que ce sujet aurait certaines prérogatives dans l’organisation des phénomènes. Ce serait précisément ce genre d’excès de la phénoménologie asubjective – nier tout statut ou tout rôle au sujet – qui pourrait conduire à la décrédibiliser. Qu’il n’y ait pas de sujet constituant ou de sujet témoin de l’apparaître ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de sujet apparaissant. Il y a bien un sujet qui apparait sur la scène du monde, mais ce sujet ce n’est pas un sujet d’expérience ou un ego transcendantal, c’est un personnage : il se manifeste à tout instant comme participant à l’histoire qui est en train de se dérouler. Si je mobilise l’idée de « qui » pour référer au sujet, c’est d’abord dans cette optique de repenser le sujet – et les sujets, car nous pouvons être plusieurs à apparaître – à partir de la situation et de son intrigue. Ma thèse directrice dans Perception et apparition du monde est que la perception porte au phénomène une situation. Or, une situation se caractérise par plusieurs dimensions : un quoi, un quand, un . Le quoi, c’est ce qui est en train de se passer, l’action en cours. Si j’affirme que le qui participe au quoi, c’est pour marquer que le sujet n’apparait jamais à part, indépendamment d’une activité ou d’un cours d’événements. Le sujet est un moment structurant des événements ou des actions qui sont portés au phénomène dans la situation. Ce qui est en train de se passer dans la situation, des actants y sont impliqués. Voilà ce que j’appelle le « qui ». Il serait donc absurde de rejeter toute notion de sujet : il y a indiscutablement des sujets, des personnes qui apparaissent, et ces sujets sont à chaque fois impliqués dans des événements, des actions, qui constituent le cœur de la situation. Si le sujet conserve un privilège phénoménologique, c’est en outre que l’histoire qui est portée au phénomène dans la perception est en règle générale mon histoire, ma vie, comme on l’appelle. Le sujet a perdu son privilège transcendantal, mais il conserve un privilège biographique. S’il est le « sujet » des événements, ce n’est pas au sens subjectiviste où il en est le témoin – où il en « a conscience » –, mais c’est au sens où il est le thème de ces événements : c’est sa vie qui se trame à travers ce qui arrive.

La perception raconte une histoire : penser la dimension narrative de l’apparaître

J.L. : Votre usage de la dramaturgie et de son vocabulaire n’est pas simplement analogique, si je ne fais pas erreur : il prétend décrire la structure de la perception elle-même. Qu’est-ce qui vous a conduit à penser que seule une telle forme narrative pouvait rendre justice à l’apparaître du monde ? Pensez-vous qu’il y avait ici un manque dans la tradition phénoménologique ?

G.D. : En vérité, l’idée que l’apparaître – ou l’expérience – est régi par des principes d’organisation d’ordre narratif est une idée que l’on trouve déjà dans la tradition phénoménologique, en particulier chez Wilhelm Schapp, qui est sans nulle doute son premier partisan, dans l’ouvrage Empêtrés dans des histoires, et également plus récemment chez Paul Ricœur, dans Temps et récit et Soi-même comme un autre, deux auteurs qui ont beaucoup compté pour moi et que je discute à différentes reprises dans l’ouvrage. Schapp et Ricœur ne traitent toutefois que marginalement de l’opération de perception, et si leur phénoménologie prend déjà ses distances avec le subjectivisme ou l’égologie, la perspective que je mets en avant dans Perception et apparition du monde va beaucoup plus loin dans cette direction, en radicalise la critique. Il est vrai cependant que la reconnaissance de cette dimension « narrative », qui est centrale chez Schapp et Ricœur, reste quelque chose de tout à fait marginal dans la tradition phénoménologique, la phénoménologie ne s’occupant généralement qu’assez peu des « événements », et préférant se focaliser sur les « choses » [12]. Assumer l’idée d’une structuration narrative de l’apparaître, c’est reconnaitre que ce qui est porté au phénomène ce ne sont pas uniquement ou prioritairement des « objets », mais ce sont des événements, des aventures qui arrivent à des personnages. Il y a bien sûr des objets et des choses dans ces aventures, et déjà des lieux, qui servent de cadre à ces aventures. Mais ces choses ne prennent sens et n’apparaissent qu’à travers le rôle qu’elles assurent dans l’histoire, par exemple en servant d’accessoire ou de mobilier.

J.L. : Dans votre travail de formulation, vous mobilisez des notions issues de l’esthétique, du cinéma et de la dramaturgie – comme le contrechamp, le hors-champ, ou la mise en scène – pour penser la perception. Pourquoi recourir à ce lexique pour formuler ce qui, en définitive, est un problème ou une préoccupation phénoménologique ? Ces emprunts sont-ils, selon vous, des outils stratégiques pour enrichir l’analyse, que des concepts plus classiques en philosophie ne permettaient pas d’atteindre ?

G.D. : Oui, effectivement, ce vocabulaire et ces techniques – notamment de mise en scène – m’ont semblé particulièrement adaptés pour décrire la logique et les articulations du champ phénoménal, et les diverses formes que peut prendre la situation, les manières dont les choses peuvent se « mettre en scène ». Cet emprunt à ces disciplines artistiques est bien sûr en droite ligne de la thèse portée dans Perception et apparition du monde que ce qui apparait dans la perception est structuré narrativement. La perception raconte des histoires, qu’elle porte au phénomène. Tous les arts narratifs, dès lors, m’ont semblé offrir des ressources conceptuelles ou analogiques pour penser le procès de manifestation perceptive. Mais j’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là de simples métaphores : la perception partage véritablement son mode de fonctionnement avec les arts narratifs, qui ne pourraient fonctionner si leurs procédés n’y étaient déjà contenus en germe. La littérature, le théâtre, le cinéma, tous les arts narratifs, impliquent pour leur fonctionnement des mécanismes de mise en récit qui sont déjà opérants dans la présentation perceptive. « Le récit fait partie de la vie avant de s’exiler de la vie dans l’écriture », comme dit Ricœur [13].

J.L. : Vous critiquez la « syntaxe transitive directe » des verbes de perception. Vous soulignez que notre langage courant participe, par sa structure même, à une invisibilisation du phénomène, ou du moins de la structure de l’apparaître de ce phénomène. Est-ce à dire qu’il faudrait penser une autre « grammaire » perceptive ? En ce sens, la triple structure de la perception (où, quand, quoi – et au sein du quoi, le qui) que vous utilisez constitue-t-elle une tentative pour substituer au langage courant une structure plus fidèle à la dynamique de l’apparaître ?

La syntaxe transitive directe à laquelle obéissent les verbes de perception (voir, entendre, etc.) ne pose pas de problème en soi. Il ne s’agit pas ici de critiquer des usages ou formes linguistiques. Ce qui pose problème c’est le fait de plaquer cette syntaxe sur le phénomène perceptif, comme le font la grande majorité des philosophies de la perception. Ce qui apparait dans la perception est d’entrée de jeu assimilé à un objet perçu par un sujet – quelque chose que l’on voit ou que l’on entend. Or, cette opération dénature l’articulation du champ phénoménal. En réduisant l’apparaissant perceptif à un « perçu », on l’appauvrit en quelque sorte. Ce qui apparait à tout instant, en effet, ce n’est pas juste un « objet », mais c’est une situation intégrale : quelque chose est en train se passer, une action est en cours avec ses actants (c’est ce que j’appelle le « quoi ») ; cette action prend lieu quelque part : un lieu lui sert de cadre, lieu qui comporte son mobilier (c’est le « où ») ; et elle a lieu à un certain moment : cette action est qualifiée temporellement, elle prend place après certains événements, et avant d’autres (c’est le « quand »). Cette syntaxe de la situation, avec son articulation suivant les dimensions du quoi, du , du quand, est beaucoup plus respectueuse à mon sens de la forme que prend l’apparaître perceptif que la syntaxe transitive directe, qui réduit l’apparaissant à quelque chose de « perçu ». Il peut arriver bien sûr que le sujet perçoive « un objet », tourne son attention vers un élément particulier de la situation. Par exemple, je prête attention aux bruits de circulation en provenance de la rue. Mais ce qui apparait dans ce cas, ce qui est porté au phénomène par la perception, ce n’est pas juste « l’objet » vers lequel je dirige mon attention – à savoir, les bruits de circulation –, mais c’est l’action intégrale, à savoir le fait que je prête en ce moment attention aux bruits de circulation en provenance de la rue. Et étant impliqué dans cette action, j’apparais moi aussi. Pourtant je ne suis pas « perçu » (je ne suis pas en train de « m’auto-observer »). Ce qui m’amène à un second point. Si le modèle transitif direct pose problème selon moi, c’est en outre qu’il conduit à exiler le sujet du champ des apparaissants. En effet, si une condition pour apparaître est d’être perçu, alors le sujet ne pourra jamais apparaître, car il est condamné à occuper la position de pôle d’expérience à qui les objets apparaissent. Il est toujours et par principe dans une forme de retrait syntaxique par rapport au champ des apparaissants. Au contraire, la syntaxe de la situation redonne sa place au « sujet » – à travers la notion de « qui » – dans le champ des apparaissants.

J.L. : Si la perception doit être pensée comme la configuration d’une situation plutôt que comme l’expérience d’objets ou la réception de phénomènes, comment cela vous conduit-il à redéfinir le phénomène lui-même ? Est-ce encore une donation, ou plutôt un agencement dynamique, une scène où co-apparaissent sujet, milieu, horizon ?

Effectivement, cette analyse asubjective de la perception implique qu’on ne peut plus penser le phénomène comme quelque chose qui est donné à une conscience-témoin, un sujet à qui les apparaissants apparaissent. C’est pourquoi je défends que le champ phénoménal est auto-organisé : il se met en place tout seul. C’est une idée que défendaient déjà les psychologues de la Gestalt, dont je m’inspire beaucoup dans l’ouvrage. À tout instant, une situation est portée au phénomène : quelque chose est en train de se passer, quelque part et à un certain moment. Mais il n’y pas de chef d’orchestre ou de grand témoin pour assister à cette opération de mise en scène. Et il arrive d’ailleurs que cette organisation ne prenne pas. C’est ce qui arrive dans le phénomène de désorientation, par exemple quand on reprend ses esprits après s’être évanoui : il y a une phase, qui peut être plus ou moins longue, au cours de laquelle on ne sait plus où l’on se trouve, on ne sait plus ce qui vient de se passer, ce que l’on devait faire, quel est le moment de la journée. Plus exactement – pour éviter un vocabulaire subjectiviste –, dans la désorientation, aucune situation ne cristallise : il n’y a plus de , de quand, de quoi. C’est pourquoi le sujet ne s’y retrouve pas. Il n’est plus nulle part. Il n’est plus situé dans le temps. Et il n’est plus engagé dans un cours d’actions ou d’événements. Il peut même arriver que le sujet ne sache plus qui il est. Car il est alors privé de son histoire. C’est quelque chose que décrivait déjà Proust dans À la recherche du temps perdu, quand le narrateur se perd dans ses rêveries ou au moment du réveil ou de l’endormissement [14].

J.L. : En affirmant que la perception est déjà une mise en récit, vous inversez le schéma classique qui fait de la narration une surcouche. Cela suppose une capacité de structuration narrative immanente à la perception elle-même. Est-ce à dire que la perception porte déjà en elle une forme de « grammaire » du sens ? Et si la perception est d’emblée mise en récit, peut-on encore penser une perception brute, « préalable » à toute structuration ? Ou toute perception est-elle toujours déjà « articulée », d’office « structurée » ?

G.D. : Oui, c’est exactement cela. C’est ce que j’évoquais précédemment quand j’indiquais que le champ phénoménal a un caractère auto-organisé. On ne peut donc pas parler de perception « brute » ou d’un apparaissant qui serait encore « neutre », en attente d’un sens ou d’une interprétation. Chaque fois qu’une situation est portée au phénomène dans la perception, cette situation constitue déjà un tout organisé, animé par une intrigue, prégnant d’un sens. Merleau-Ponty l’a bien montré : il n’y a pas d’apparaître brut de sens [15]. Ou alors, c’est le résultat d’une privation, comme dans le phénomène de désorientation évoqué plus haut : on ne s’y retrouve plus, on a perdu le fil, on ne sait plus où l’on en est. Mais il s’agit là d’une anomalie, une dysfonction, non d’un état normal et un donné préalable à une opération d’interprétation qui viendrait imprimer un sens aux apparaissants.

J.L. : Pour poursuivre cette réflexion, cette structuration de la situation masque-t-elle ou neutralise-t-elle selon vous l’émergence de phénomènes imprévus ou chaotiques ?

G.D. : Au contraire, je pense que ce genre de phénomènes peuvent se produire, mais c’est alors à partir de l’histoire en cours et de son intrigue qu’ils prennent sens. S’il y a un imprévu, c’est précisément par rapport à ce qui aurait dû se passer étant donné l’histoire en cours et les développements narratifs que cette histoire projette. Je me suis notamment appuyé sur Paul Auster pour analyser ce phénomène. C’est quelque chose qui l’obsédait : l’irruption de choses aléatoires, d’imprévus dans le cours d’une existence. Plus généralement, il y a toute une tradition d’auteurs – que je qualifie avec David Carr de « discontinuistes » –, parmi lesquels Sartre et Louis Mink, qui critiquent l’idée que la vie serait déjà organisée comme une histoire avant qu’on la raconte, et qui affirment contre cela qu’il y a une discontinuité foncière entre la vie vécue et la vie racontée, que la vie a un caractère chaotique, anarchique, déstructuré, et que ce n’est qu’après coup et par l’opération de narration que l’on peut ramasser, unifier et articuler la diversité des événements au sein d’une « belle histoire » – devenant romancier de notre propre vie. « Stories are not lived but told », dit Louis Mink [16]. Je pense que cette position est tout bonnement intenable phénoménologiquement : notre vie n’a absolument rien d’une suite chaotique d’incidents ou d’imprévus. Au contraire, des incidents ou imprévus ne peuvent surgir dans le cours de vos vies, se présenter avec ce sens, que parce qu’une histoire est en cours précisément, et que cette histoire possède un déroulement prévu. Si quelque chose peut ne pas se passer comme il aurait dû le faire, c’est précisément parce qu’il y a une manière dont les choses auraient dû se passer. C’est parce que notre vie, tandis qu’on la vit, s’organise spontanément comme une histoire, que des aléas et des imprévus peuvent y faire irruption.

Réferences

[1] Bernard Stiegler, La technique et le temps. Tome 3. Le temps du cinéma et la question du mal-être, Paris, Galilée, 2001.

[2] Ludwig Wittgenstein, De la certitude, traduction française Danièle Moyal-Sharrock, Paris, Gallimard, 2006.

[3] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, traduction française Pierre Klossowski, Paris, Gallimard, 1961.

[4] Résistance et tangibilité. Essai sur l’origine phénoménologique des corps. Éditions du Cercle Herméneutique, 2014.

[5] Voir Jan Patočka, Le monde naturel et le mouvement de l’existence humaine, traduction française Erika Abrams, Dordrecht / Boston / Londres : Kluwer Academic Publishers, 1988. Jan Patočka, Papiers phénoménologiques, traduction française Erika Abrams, Grenoble, Jérôme Millon, 2002, chapitre « Notes de travail », p.157.

[6] Voir notamment Wolfgang Köhler, Gestalt Psychology. An introduction to new concepts in modern Psychology, New York, Liveright, 1929. Paul Guillaume, La psychologie de la Forme, Flammarion, 1937.

[7] Wilhelm Schapp, Empêtrés dans des histoires. L’être de l’homme et de la chose, traduction française Jean Greisch, Paris, Éditions du Cerf, 1992.

[8] « Quelle est la différence entre la phénoménologie subjective et la phénoménologie asubjective ? Le plan d’explication de la phénoménologie subjective se situe dans le sujet. L’apparaître (de l’étant) est reconduit au subjectif (le moi, le vécu, la représentation, la pensée) comme ultime base d’éclaircissement. Dans la phénoménologie asubjective le sujet dans son apparaître est un ‘résultat’ au même titre que tout le reste. Il doit y avoir des règles a priori tant de ma propre entrée dans l’apparition, que de l’apparaître de ce que je ne suis pas. » (Jan Patočka, Papiers phénoménologiques, op. cit., p.127)

[9] Lucien Tesnière, Éléments de syntaxe structurale, Paris, Klincksieck, 1959, p.102 sqq.

[10] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p.173.

[11] Wilhelm Schapp, Empêtrés dans des histoires. L’être de l’homme et de la chose, op. cit., p.140.

[12] Je dis bien « généralement » car il s’agit d’une tendance. Les travaux d’auteurs tels qu’Henri Maldiney et Claude Romano font exception. Voir Henri Maldiney, Penser l’homme et la folie, Grenoble, Jérôme Millon, 2007. Claude Romano, L’Événement et le monde, Paris, Presses Universitaires de France, 1998.

[13] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, op. cit., p.193.

[14] « Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Le livre de poche, 1992, p.48).

[15] Merleau-Ponty parle de prégnance du sens ou de la forme dans le contenu ou le matériau sensible. « En revenant aux phénomènes on trouve comme couche fondamentale un ensemble déjà prégnant d’un sens irréductible » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit., p.29).

[16] Louis O. Mink, History and fiction as modes of comprehension, New Literary History, n°1(3), 541-558, 1970.

 

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Next Article:

0 %