Appel à contributions – Doute et certitude. De Montaigne à Cavell.
Appel à contributions
Doute et certitude. De Montaigne à Cavell.
Revue Implications philosophiques
Dossier coordonné par Rémi Nabet et Hélie Vigor.
Dans les deux premières de ses Méditations métaphysiques, Descartes reprend des arguments du scepticisme antique, puisant notamment dans l’héritage académicien la critique de l’évidence sensible ou l’impossibilité de distinguer le rêve de la veille, pour conduire « une fois dans sa vie » le doute hyperbolique qui découvrira la certitude du cogito. Au moment décisif où se cristallise la référence sceptique moderne, le scepticisme est à la fois convoqué et conjuré, dans un double mouvement qui, dans bien des cas, eut pour conséquence son identification comme une menace, tant vis-à-vis du champ épistémologique que du champ pratique.
C’est à libérer le scepticisme de cette influence, celle de l’ombre portée d’une certaine réception du doute cartésien, que s’attachera le présent dossier. De Montaigne jusqu’à Stanley Cavell en passant, entre autres, par Wittgenstein, il s’agira autant d’étudier différentes thématisations du scepticisme que de révéler les arguments, gestes ou motifs sceptiques qui irriguent jusqu’à des pensées prétendant parfois prendre pour cible l’ « adversaire » sceptique.
Redécouvrir ce ou ces scepticismes souterrains, c’est avant tout revenir à la figure tutélaire de Montaigne, dont les Essais réintroduisent le scepticisme antique au centre du débat d’idées après une longue éclipse. Traduites par Henri d’Estienne en 1562, les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus constituent une source majeure de l’essayiste qui, dans l’Apologie de Raimond Sebond, fait profession de pyrrhonisme. À ce « gai scepticisme de Montaigne » (Nietzsche), qui défend contre la certitude et son dogmatisme la pratique sans cesse reconduite d’un doute critique et libérateur, s’est opposée la figure cartésienne d’un scepticisme devant au contraire être contenu, licite seulement en tant qu’il permettrait de fonder une certitude qui lui résiste. Si Montaigne et Descartes placent tous deux l’homme et sa raison au centre de l’enquête philosophique, leurs voies sont opposées : alors que le sujet des Méditations reconstruit la réalité du monde depuis le repli dans son intériorité à partir de la certitude de l’ego, au risque du solipsisme, Montaigne ne cesse de rappeler la vanité et le creux de son moi, à qui la seule attitude qui convienne est celle du doute, jusqu’au relativisme.
Se dégagent alors deux fils bien distincts du motif sceptique, qui ne cesseront de s’entremêler tout autant dans les revendications de scepticisme que dans ses critiques. Or l’hypothèse de ce dossier est de poser que les champs wittgensteinien et cavellien constituent un observatoire privilégié pour analyser ces reconfigurations du scepticisme à l’époque contemporaine. Ces deux auteurs s’efforcent en effet de comprendre ce qui fait le ressort du passage du doute ordinaire au doute philosophique, tout en mobilisant un ensemble de termes et de thèmes (la nature et la coutume, la réalité du monde extérieur, la question du critère, l’arbitraire de la règle, l’interprétation, l’intériorité, la différence entre l’homme et l’animal …) qui font directement signe vers la période moderne de la philosophie. Le pari de ce dossier est alors, si besoin à la lumière de l’héritage antique, d’engager un dialogue entre, d’une part, Montaigne et Descartes, et d’autre part, Wittgenstein et Cavell, pour dénouer et renouer ces deux fils du scepticisme, solipsiste et relativiste, selon leurs articulations historiques et conceptuelles et non plus selon les étiquettes de la réception.
Axes
1. L’ombre portée de Descartes sur l’histoire du scepticisme
La postérité de Descartes est paradoxale : en voulant réfuter le scepticisme, Descartes en a fourni la formulation la plus radicale que la philosophie moderne retiendra. À partir de Descartes, le sujet des Méditations métaphysiques en est venu à représenter le scepticisme moderne dans son entièreté — précisément parce que son doute, en niant l’existence de toutes choses, offre la posture la plus radicale qui soit, transformant le scepticisme, philosophie de la non-position, en une position absolue de retranchement. Cette fixation a eu des conséquences lourdes : elle a conduit à identifier le scepticisme à une menace épistémologique et pratique, à lui imputer un vœu de séparation radicale d’avec le monde, et à négliger la dimension intersubjective et mondaine que le scepticisme de Montaigne mettait au contraire au premier plan. Il s’agira ainsi de rouvrir la question de la réception de Descartes en se demandant, d’une part, comment ses lecteurs (parmi lesquels, par exemple, Geulincx, Malebranche, Leibniz ou Berkeley) ont solidifié en thèses des positions que Descartes n’avait pas assumées, préparant ainsi le terrain à une lecture solipsiste des Méditations, et d’autre part, comment le scepticisme de Montaigne, où le sujet se constitue par le monde et non en rupture avec lui, offre une contre-figure ignorée par cette réception dominante.
2. Doute et certitude de l’époque moderne à l’époque contemporaine
Entre l’époque moderne et l’époque contemporaine, les coordonnées selon lesquelles la question du doute et de la certitude se pose furent modifiées de manière décisive. Alors que Descartes cherchait à fonder la certitude sur un acte de l’intellect pur, affranchi du corps et des sens, ses héritiers — qu’il s’agisse de cartésiens orthodoxes ou hétérodoxes, comme Malebranche ou Desgabets, ou des critiques de la tradition comme Wittgenstein — ont progressivement réintroduit la dimension incarnée, temporelle et communautaire de nos certitudes fondamentales. Ce déplacement ne signifie pas l’abandon de l’exigence logique au profit d’un naturalisme ou d’un empirisme : il s’agit bien plutôt de montrer, comme y insiste Wittgenstein dans De la certitude, que le jeu du doute présuppose toujours déjà un arrière- plan de certitudes qui ne sont ni empiriques ni métaphysiques, mais qui sont constitutives de nos pratiques de jugement. Cet axe invite à retracer ce parcours, en montrant comment la relation entre doute et certitude, loin d’être résolue par Descartes, est devenue un problème central de la philosophie moderne et contemporaine, problème que Wittgenstein et Cavell ont abordé en montrant que la conclusion sceptique n’est pas une découverte, mais le produit d’un glissement dans nos pratiques ordinaires de justification.
3. Wittgenstein, Cavell et le scepticisme
Wittgenstein et Cavell constituent un observatoire privilégié pour analyser les reconfigurations contemporaines du scepticisme, précisément parce qu’ils ne se contentent pas de réfuter le sceptique, mais cherchent à comprendre ce qui rend son geste irrésistible. Cavell le montre avec précision : le « récital sceptique » cartésien tire sa force de conviction de nos propres standards ordinaires du raisonnable. La tâche n’est donc pas d’opposer au sceptique moderne une réfutation directe, mais de diagnostiquer le glissement qui s’opère dès le fondement de l’enquête, lorsque la grammaire de nos concepts est mobilisée hors de tout contexte de proclamation ordinaire. Les contributions réunies dans cet axe explorent cette approche critique du scepticisme, en examinant comment Wittgenstein et Cavell requalifient les notions de doute, de certitude et de connaissance sans prétendre en finir avec le scepticisme.L’on pourra ainsi prévenir la tentation de lire l’anticartésianisme de Wittgenstein d’une manière qui le réduirait à une critique du mentalisme ou à l’adoption d’un naturalisme préphilosophique tout en occulte la résistance proprement logique que Wittgenstein élabore envers le dispositif cartésien.
Calendrier
Quelques indications bibliographiques
Corpus primaire
Ouvrages
AUSTIN, J.L., Philosophical Papers (1961), trad. L. Aubert & A.-L. Hacker, Paris, Seuil, 1999
AUSTIN, J.L., Sense and Sensibilia (1962), trad. P. Gochet, Paris, Vrin, 2007.
CAVELL Stanley, Must We Mean What We Say? A Book of Essays (1969), trad. S. Laugier & C. Fournier, Dire et vouloir dire, Paris, Cerf, 2009.
CAVELL Stanley, The Claim of Reason. Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, (1979), trad. N. Balso & S. Laugier, Seuil, L’Ordre philosophique, 1996.
CAVELL Stanley, Disowning Knowledge in Seven Plays of Shakespeare (1987), trad. A. Galateau & J.-P. Maquerlot, Le déni de savoir dans sept pièces de Shakespeare, Nice, Unes, 2021.
CAVELL Stanley, The New yet Unapproachable America. Lectures after Emerson, after Wittgenstein, Chicago, University of Chicago Press, 2013.
DESCARTES René, Œuvres I-II, Paris, Gallimard, 2024.
FREGE, Gottlob, Die Grundlagen der Arithmetik (1884), trad. C. Imbert, Les fondements de l’arithmétique, Seuil, L’ordre philosophique (1970)
FREGE, Gottlob, Ecrits logiques et philosophiques, trad. C Imbert, Paris, Seuil, Points, 1994. Philippe de Rouilhan, et Claudine Tiercelin. Écrits posthumes. Rayon philo. J. Chambon, 1999.
MONTAIGNE Michel de, Les Essais (1580-1588), Edition André Tournon, Imprimerie nationale éditions, 1998, en 3 volumes. Edition Villey-Saulnier, PUF, Quadrige, 1965, nouvelle éd. 2004.
WITTGENSTEIN Ludwig, Tractatus logico-philosophicus (1922), trad. G.-G. Granger, Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, TEL, 1993.
WITTGENSTEIN Ludwig, Philosophische Untersuchungen (1953), trad. F. Dastur, M. Élie, J.-L. Gautero, D. Janicaud et E. Rigal, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, TEL, 2004.
WITTGENSTEIN Ludwig, Blue and Brown Books (1958), trad. M. Goldberg et J. Sackur, Le cahier bleu et le Cahier brun, Paris, Gallimard, TEL, 1996.
WITTGENSTEIN Ludwig, Über Gewißheit (1969), trad. D. Moyal-Sharrock, De la certitude, Paris, Gallimard, NRF, 2006.
WITTGENSTEIN Ludwig, Bemerkungen über die Grundlagen der Mathematik (1974), trad. M.- A. Lescourret, Remarques sur les fondements des mathématiques, Gallimard, Bibliothèque de philosophie, 1983.
Corpus secondaire
Ouvrages
AVRAMIDES, Anita. Other Minds, Routledge, The Problems of Philosophy, 2001.
BRAHAMI Frédéric, Le scepticisme de Montaigne, Paris, PUF, 1997.
BRAHAMI Frédéric, Le travail du scepticisme, Montaigne, Bayle, Hume, Paris, PUF, 2001.
BRUNSCHWIG Léon, Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne (1942), Paris, Pocket, 1995.
CRARY, Alice, et SANFORD Shieh dir., Reading Cavell, Routledge, 2006.
DARMON Jean-Claude, DESAN Philippe et PAGANINI Gianni, Scepticisme et pensée morale de Montaigne à Stanley Cavell, Paris, Hermann, 2017.
DESAN Philippe dir., Les usages philosophiques de Montaigne du XVIe au XXIe siècle, Paris, Hermann, 2018.
DIAMOND, Cora, The Realistic Spirit (1995), trad. E. Halais & J.-Y. Mondon, L’esprit réaliste: Wittgenstein, la philosophie et l’esprit, Presses universitaires de France, Science, histoire et société, 2004.
GIOCANTI Sylvia, Penser l’irrésolution. Montaigne, Pascal, La Motte Le Vayer. Trois itinéraires sceptiques, Paris, Champion, 2001. Rééd. Classiques Garnier, Bibliothèque de la Renaissance, 2023.
GIOCANTI Sylvia dir., Anthropologie sceptique et modernité, Paris, ENS Edition, 2022.
GOODMAN, Russel B., Contending with Stanley Cavell, Oxford University Press, 2005.
LAUGIER, Sandra. Wittgenstein: le mythe de l’inexpressivité, Paris, Vrin, Problèmes & controverses, 2010.
LAUGIER, Sandra, Wittgenstein : les sens de l’usage, Paris, Vrin, 2009.
MARION, Jean-Luc. Sur la théologie blanche de Descartes: analogie, création des vérités éternelles et fondement, Presses universitaires de France, Quadrige, 1991.
PAGANINI Gianni. Skepsis : le débat des modernes sur le scepticisme. Montaigne, Le Vayer, Campanella, Hobbes, Descartes, Bayle. Vrin, 2008.
POPKIN Richard, Histoire du scepticisme de la fin du Moyen Age à l’aube du XIX siècle, trad. B. Gaultier, Marseille, Agone, 2019.
WILLIAMS, Michael, Groundless Belief: An Essay on the Possibility of Epistemology, Princeton, Princeton University Press, 1999 (2ème éd.).









